‹ Problèmes sociaux contemporainsChapitre 10 sur 15 · LE SOCIALISME I · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME I

infructueuses de se mettre bien avec le pouvoir et d'eu obtenir quelque mission, enfin, sa folle pétulance. « Prie Dieu que j'aie un libraire, écrit-il à Bergmann, le 22 février 1840 : c'est peut-être le salut de la nation. » « Il faut que le gouvernement m'accepte, lui écrit-il encore, le 3o décembre 1842; si cela arrive, ma carrière peut devenir brillante. » Une carrière, un emploi, un bureau, une petite place de buraliste, voilà le rêve de ce révolutionnaire théâtral, sous le règne de Louis- Philippe; plus tard, pendant les fastes du second empire, il songera à la conquête d'un siège au Sénat. Cependant, malgré ses fautes déplorables et son incroyable légèreté, Proudhon mérite une place à part dans l'histoire du socialisme, car il a été le premier à agiter les questions sociales et à les exposer sans voiles au tribunal de la critique et de la philosophie. Il nous transporte bien loin des folies de Fourier, de Thomas More, de Platon et de Bruno : sa critique est aguerrie et la splendeur du style est égale chez lui à la richesse de l'érudition. Nous pouvons le considérer comme le représentant le plus autorisé de la transition du socialisme utopique, dont la trajectoire lumineuse est allée de rinde à la France, au socialisme scientifique, qui a eu en Allemagne ses plus illustres champions.

C'est là, dans la terre classique de l'abstraction et du rêve, que le socialisme devait, dès la fin du siècle passé et le commencement du nôtre, trouver des reprétants convaincus. Dès lors, en effet, l'Allemagne voit naître des adversaires remarquables de la propriété et de l'ordre social. Le grand métaphysicien Fichte nous

I06 PROBLÈ31ES SOCIAUX CONTEMPORALNS

donne une esquisse complète du communisme dans son livre sur VÉtat commercial Jermé; le tailleur Weitling écrit des oeuvres socialistes dans les inter* yalles de loisir que lui laissent sa profession et ses longs emprisonnements dans les divers cachots de la Confédération germanique ; le philosophe Ch. Grûn applique les dogmes abstraits de Hegel à la critique sociale, et le poète Henri Heine consacre au socialisme un des côtés de son intelligence à mille faces.

Mais les œuvres de ces auteurs appartiennent toutes au socialisme fantaisiste et utopique. Ce qui amena une véritable révolution dans son histoire et son passage définitif de la phase utopique à la phase scientifique est dû à Mario, Engels, Rodbertus et Lassalle, les premiers qui aient assujetti les phénomènes sociaux à une analyse positive et en aient donné une critique concluante. Mario montre une vaste érudition dans son étude des phénomènes sociaux : il insiste sur le problème de la population et préconise avec une véritable compétence le fédéralisme économique, l'industrie exercée par des associations ouvrières organisées par l'Etat ; mais son style est lâche et verbeux et sa critique n'aboutit à aucun résultat décisif. Engels peint de main de maître les horreurs des fabriques anglaises et le triste sort de leurs ouvriers et publie une critique philosophique du capitalisme. Rodbertus expose avec beaucoup de talent les théories de la valeur, du profit £t de la rente et prédit l'avènement infaillible de la .propriété collective... dans 500 ans d'ici. Lassalle, dans une œuvre admirable de philosophie juridique,

LE SOCIALISME lOy

attaque le droit de tester et soutient avec une entraînante éloquence les théories socialistes qui, grâce à son apostolat, se propagent rapidement dans les rangs des travailleurs allemands.

Mais, pour belles que soient ces œuvres, et malgré leur influence, elles ne sont pas la source des théories rédemptrices du socialisme allemand et la tendance nouvelle de Thumanité moderne ne doit pas à leurs auteurs sa grandeur et sa gloire actuelles. Une plus haute inteUigence les éclipse : cdle de Cari Marx, le grand Marx, le plus grand penseur des sciences sociales depuis Ricardo. Cet esprit joignait à une connaissance profonde de la littérature économique an^ise une dialectique admirable et une incomparable habileté dans Fart de traiter la logique, lliistoire et la statistique. Son livre sur k Capital^ publié en 1867, après de longues années d'étodrs, de conspirations et d'exils, est un livre magistral, merveilleux, qui le place parmi les premkrs penseurs du siède : c'est Foravre la plus belle, la plus parfaite, la plus symétrique que je connaisse. Sa q>leodeur n'éclipse pas seulement ks œuvres des socialistes da passé, mais celles mêmes des économistes cootemporaios, et nmmense succès que lui a (ait le public des deox mondes est la preove la plus âoqueotede la vérité de mes assenions. Jamais, depiiis la poMicaticm da livre de Smitfa^ un ouvrage sur la science économique n'avait eu tant d.^ retentissement. Les prcrfessettrs d'économie politique virent avec indignation un dikiraotr, un sectaire, descendre dans rarèoe scientifique, anné d'une prodigieuse

érudition et oser opposer à leurs traités compilés, inanimés, monotones, une œuvre organique, vivante, pleine de faits et d'idées, où le souffle du génie anime un immense amas de matériaux merveilleusement élaborés et coordonnés. Les jeunes employés des bureaux de statistique de Berlin, de Dresde et de Rome, fidèles jusqu'alors à la science orthodoxe, se mirent à étudier avec ferveur les théories du Capital. Le gouvernement russe, qui en avait d'abord permis la traduction, dans l'espoir que l'obscurité de la forme en aurait éloigné les lecteurs, fut étonné de l'immédiate diffusion du livre dans toutes les parties de l'empire et essaya, trop tard, d'en enrayer le succès en défendant aux cabinets de lecture de le prêter à leur abonnés. En même temps, les socialistes français assistaient à la défaite des sophismes proudhoniens, tandis que les

velléités de destruction immédiate de l'ordre social et

les remèdes empiriques dont on avait tant abusé disparaissaient devant la doctrine de Marx. Enfin, les socialistes allemands, les déclassés intelligents, les ouvriers inquiets acclamaient en Marx le démolisseur de l'ordre social et se serraient comme autour d'un drapeau autour de l'œuvre éblouissante qui est devenue la Bible du communisme.

Marx à trois grandes idées : l'une, la plus connue, est que les phénomènes politiques, juridiques, religieux et littéraires dépendent tous du facteur économique ; cette idée-là n'entre pas, à proprement parler, dans l'orbite de nos recherches. Elle appartient au champ plus vaste de la sociologie, tandis que les deux

Page 1