SIXIEME LEÇON
Messieurs,
On tend, depuis vingt ou vingt-cinq ans, à appliquer aux sciences sociales et économiques les résultats obtenus par les sciences naturelles, grâce à Darwin : cette tendance, ce darwinisme social, comme on l'appelle, a pris un développement considérable et mérite toute notre attention.
Avouons que rien n'est plus noble, ni plus légitime, que le désir de donner une nouvelle impulsion à une science à l'aide d'une autre, que rien ne correspond mieux à l'idée essentiellement moderne et philosophique du lien et de la mutuelle dépendance des diverses branches de la science.
Si, dans les siècles passés, ces diverses branches étaient considérées comme des unités hétérogènes, ne se rattachant en aucune façon les unes aux autres, on a aujourd'hui, à ce sujet, une opinion nouvelle et bien plus avancée. On comprend, enfin, que les espèces
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scientifiques, comme les espèces animales^ ne peuvent pas donner lieu à un classement absolu, mais à des distinctions purement arbitraires; qu'elles ont toutes pour centre commun le Vrai .*«ynthétique, qui est le but suprême de l'intelligence.
Ainsi on comprend, aujourd'hui, qu'une nouvelle et grandiose découverte dans un des champs du savoir humain doit exercer un contre-coup immédiat sur tous autres; qu'une étoile apparue dans un coin de notre firmament intellectuel éclaire, de ses rayons lumineux, les zones les plus éloignées.
Du reste, cette géniale alliance entre les manifestations de l'intelligence les plus opposées en apparence, n'a jamais brillé d'un éclat plus pur que dans les immortelles recherches de Darwin sur la sélection ■ naturelie.
Tout le monde sait, Darwin lui-même l'avoue avec la modestie propre au génie, que l'idée fondamentale de sa théorie lui fut suggérée par la lecture du livre de l'économiste Malthus sur le Principe de la Population. C'est donc l'économie politique qui a inspiré la théorie moderne de la nat-ure. Et de même que. les sciences naturelles avaient reçu, des sciences économiques, leur mouvement initial, le premier élan vers leur glorieuse révolution, il était logique et juste de penser que l'économie politique, à son tour, prendrait une nouvelle force- au contact de ces sciences renouvelées, et devrait à leur renaissance des progrès lumineux. Rien d'étonnant, par conséquent, que naturalistes et économistes aient travaillé à transformer les
théories sociales d'après les principes que le darwinisme avait découverts. Mais, s'il est hors de doute que cette œuvre de renouvellement fut, à beaucoup d'égards, louable et précieuse, il fau;t dire qu'à d'autres points de vue elle est critiquable et ne soutient pas l'examen.
Je vais rapidement indiquer les applications sociales du darwinisme que je crois pernicieuses et essentiellement fausses, me réservant de démontrer plus tard celles que je crois vraies.
La théorie darwinienne, nul ne l'ignore désormais, s'appuie sur cet axiome que « la quantité de vivres qui existe sur la terre ne suffît pas à la nourriture de tous les êtres organisés », de sorte qu'ils sont contraints de se les procurer au prix d'une lutte incessante. Il est naturel que les faibles soient vaincus dans cette lutte parce que, ne pouvant se procurer des vivres, ou, du moins, ne pouvant s'en procurer en quantité suffîsante, ils meurent, tandis que les forts survivent et triomphent. De sorte que l'espèce, dontles éléments les plus aptes survivent, s'améliore peu à peu et s'élève à des conditions d'existence plus parfaites.
Voilà la théorie que les sociologues s'empressèrent d'appliquer aux phénomènes, aux rapports de la vie sociale. Les hommes aussi, dirent-ils, s'acharnent depuis les siècles à un terrible struggle /or life, qui, de nos jours, se manifeste dans la concurrence effrénée dont nous sommes témoins; dans cette lutte acharnée, le triomphe est réservé aux plus forts et leur victoire même est un levain d'évolution et de progrès.
On a donc tort de déplorer les sanglantes batailles que
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se livrent les hommes et la concurrence atroce qui les fait se culbuter pour se dépasser les uns les autres, puisque cette concurrence assure le triomphe des meilleurs, des plus dignes; on a tort de vouloir que les lois adoucissent cette lutte, puisqu'elle est un facteur précieux de révolution progressive. Une action modératrice de TEtat serait pernicieuse; elle aboutirait uniquement au triomphe des éléments que la nature condamne à mourir. Enfin, il est absurde de critiquer la société, de réprouver les inégalités dans la répartition des richesses, puisqu'elles sont le résultat des inégatés naturelles et que l'infériorité économique est l'indice et le produit d'une infériorité physique ou mentale.
Ainsi, le quiétisme le plus absolu, la béate tranquillité du philosophe et le dolce farniente du législateur, sont les conséquences logiques de la théorie darwinienne, selon les théoriciens modernes.
Ces applications sociales du darwinisme sont, à mon avis, parfaitement fausses; elles résultent, non pas de l'étude sérieuse, mais d'un examen superficiel de la lutte économique pour la vie. En effet, pour peu que l'on étudie ce phénomène si complexe, on s'aperçoit qu'il diffère essentiellement et pour bien des raisons de la lutte animale.
D'abord, la lutte économique est une lutte de l'homme contre l'homme, un combatentre deux êtres de la même espèce. Voilà une première différence entre la lutte humaine et la lutte animale, qui (ainsi que le dit fort bien M. Wallace) a lieu exclusivement ou presque exclusivement entre des êtres d'espèces diverses.
La seconde différence est bien plus significative. Tandis que les animaux luttent avec leur propres organes, pour obtenir la quantité d'aliments qui leur est nécessaire, dans la lutte économique fondamentale, celle qui a lieu entre propriétaires et non propriétaires, le but de la classe des propriétaires est de s'emparer d'une certaine quantité de richesses par l'intermédiaire du travail d'une autre classe. Or, dans ces conditions, il est évident que nous ne sommes plus en présence du phénomène darwinien de la lutte pour la vie^ mais d'un autre, essentiellement différent, que l'on peut comparer au phénomène animal du parasitisme.
Si l'on veut considérer les rapports existant entre propriétaires et non propriétaires comme une forme de la lutte pour l'existence, il faut convenir que c'est là une forme très spéciale, qui correspond à la lutte du parasite contre la proie chez les êtres inférieurs, lutte essentiellement différente de celle qui existe entre organismes indépendants. Dans cette dernière, la victoire (sauf de très rares exceptions que je n'ai pas le temps de détailler ici) demeure au plus fort, tandis que le plus faible périt : la victoire de l'un, de même que la disparition de l'autre, est un facteur du progrès de l'espèce ; au contraire, dans les rapports entre le parasite et sa proie, c'est le plus faible qui triomphe, car le parasite est toujours plus faible que sa proie.
Il est évident que la faiblesse du parasite est inévitable, puisqu'il est obligé de se procurer des vivres aux dépens d'un autre être et par son intervention ; d'ailleurs, nul n'ignore que le taon est plus faible que le
bœuf, la mouche que le cheval, le ténia que Thomme, le champignon que les plantes ou les animaux dont il vit.
Un autre caractère spécial au parasitisme et qui le fait totalement différer de la lutte entre organismes indépendants, cVst qu'il ne peut pas conduire à la mort du patient, parce que cette mort détruirait la possibilité même de l'existence du parasite.
Enfin, tandis que l'organisme de l'être indépendant se perfectionne dans la lutte, celui du parasite se détériore et s'atrophie dans l'inaction. Par conséquent, dans le parasitisme, la victoire du fort, la mort du faible, l'amélioration de l'organisme vainqueur, toutes les conditions qui font de la lutte pour l'existence une source de progrès et de perfectionnement de l'espèce, manquent totalement.
Eh bien, nous retrouvons justement dans la lutte humaine pour Texistence, dans le conflit séculaire entre propriétaires et non propriétaires, tous les traits caractéristiques du parasitisme animal. Il est vrai qu'entre le parasitisme social et l'autre, il y a des diflférences qu'il serait intéressant de relever, si nous en avions le temps, et dont je veux noter la plus importante.
Le parasitisme animal est l'introduction du parasite dans le corps de sa proie qui, le plus souvent, est dans l'impossibilité de réagir; c'est un processus spontané et irrésistible. Le parasitisme social, au contraire, ne peut s'établir que par une coaction qui enlève à la proie la possibilité de produire pour son bénéfice propre, et la contraint à travailler pour le parasite.
Malgré cette différence, malgré quelques autres, il n'en demeure pas moins vrai que le parasitisme social présente des caractères analogues à ceux que nous avons notés tantôt dans le parasitisme animal.
Dans la lutte économique, la. victoire, on le sait, sourit aux propriétaires : mais qui oserait afïîrmer que ces derniers sont vraiment les plus forts et que les vaincus, les travailleurs, sont en réalité les plus faibles ? Au contraire, les ouvriers représentent, dans la lutte économique, l'élément vital, la force du progrès, l'action opiniâtre de l'homme contre la résistance de la matière: tandis que les propriétaires représentent Yotium cum dignitate, la riche mollesse, l'inaction.
Quant à la supériorité intellectuelle et morale que beaucoup prêtent aux propriétaires, il serait aussi difficile de la confirmer par la preuve des faits qu'il serait facile à l'observateur le plus superficiel de prouver le contraire.
En effet, ne devient-on pas un peu sceptique sur l'article de foi de cette supériorité des Crésus contemporains, quand on voit un « Fort de la Halle », devenu clown dans un cirque de troisième ou quatrième ordre, fonder la richissime Société des Diamants et prendre place parmi les rois de la finance cosmopolite ? Il suffit, pour détruire la vieille légende qui suppose toujours, chez l'acquéreur de la propriété, une singulière élévation intellectuelle et morale, de lire d'un œil serein le livre de la vie. Il nous prouve que la propriété a été acquise de tout temps par la violence, lairapine,
par des moyens encore plus infâmes. Nombre de
familles de la noblesse, par exemple, doivent leur fortune à la complaisance des femmes qui se plièrent docilement aux caprices des rois. On ne se faisait aucune illusion, dans la Rome païenne^ sur les moyens d'acquisition de la propriété. Juvénal affirme énergiquement :
Criminibus debent hortos, prastoria, mensas, Ârgentum vêtus, et stantem extra pocula caprutn.
Dans les premières années du xviii® siècle, Loyseau, maire de Châteaudun, écrivit un in-quarto pour prouver que les propriétés féodales étaient le produit de vols et de crimes. Les choses, dit Marx, ne se passent pas autrenient depuis que les chevaliers d'industrie ont supplanté les chevaliers de l'épée, en se servant de moyens aussi lâches que ceux qui rendirent l'affranchi romain maître de son patron. Goethe a résumé l'histoire de l'origine de la propriété, dans ce court dialogue :
Le maître cT école : Dis-moi, d'oii vient la fortune de ton père ?
V élève : De mon grand-père.
Le maître : Et celle de ton grand-père ?
V élève : De mon bisaïeul.
Le maître : Et ton bisaïeul, d'où l'a-t-il eue?
L^ élève : Il l'a volée.
Mais, quand même on voudrait soutenir que les propriétaires sont en réalité les plus forts, et les ouvriers, ces vaincus de la grande bataille, les plus faibles et les inférieurs, l'analogie entre le parasitisme et la lutte éco-
nomique n'en demeure pas moins complète, et l'opposition entre cette lutte et celle qui a lieu entre les animaux libres n'est pas moins fortement marquée. Cette dernière, en effet, amène le progrès de l'espèce, puisque le résultat du conflit est l'amélioration des forts et la disparition des faibles. Or, dans la lutte économique, exactement comme dans le parasitisme, les propriétaires vainqueurs n'acquièrent point des forces, ils en perdent, au contraire, dans l'indolence et l'inaction, tandis que les ouvriers qui sont nécessaires à leur existence, comme les victimes des parasites sont nécessaires au parasite luimême, les ouvriers ne disparaissent pas, mais végètent misérablement, pour mourir avant l'heure d'inanition et de fatigue. Par conséquent, la lutte humaine pour la vie n'est pas, comme la lutte animale entre êtres indépendants, un facteur de sélection et de progrès, mais elle est, au contraire, comme le parisitisme animal, une cause toute puissante de dépérissement et de rétrogradtition de l'espèce. Et puisque la classe ouvrière est celle qui se multiplie le plus rapidement, la classe dégénérée par la bataille économique tend à devenir, non seulement d'une façon absolue, mais relativement même, de plus en plus importante, de sorte que la dégénérescence tend sans cesse à s'accroître.
C'est juste le contraire de ce qui se passe dans la sélection darwinienne, qui fonctionne et se perfectionne grâce à l'augmentation de la population, tandis qu'une augmentation pareille arrête et bouleverse la sélection humaine.
Admettons que les premiers propriétaires, ou leç
fondateurs des grandes fortunes, soient les plus forts, les plus capables, et que les ouvriers et les misérables soient, au contraire, les plus faibles et les plus incapables; oublions ce que nous avons dit des conséquences du parasitisme social. Eh bien^ même en admettant ou oubliant tout cela, la lutte humaine pour l'existence qui, dans une telle hypothèse, aurait à son point de départ un caractère analogue à celui de la lutte animale, n'en a pas moins pris fatalement, dans la succession des siècles, un caractère diamétralement opposé, grâce à une cause purement humaine, l'hérédité des biens.
En vertu de l'hérédité, le créateur d'une grande fortune la transmet à ses enfants et petits-enfants, jusqu'à là génération la plus lointaine.
Or, même si l'on supposait que l'acquéreur de ces richesses est un être supérieur, un héros de l'industrie, un génie inventif, rien ne prouve que son fils ou ses arrière-neveux le soient aussi. L'anthropologie moderne a, au contraire, lumineusement prbuvé que les avantages physiques ou intellectuels des parents sont, pour ainsi dire, escomptés par leurs successeurs et que les descendants des grands hommes, des esprits supérieurs, sont le plus souvent des idiots qui roulent dans l'abîme de la folie et de la dégénérescence.
Tout le monde connaît ce personnage que Zola, ce Canova de l'obscène, a si admirablement peint dans une de ses œuvres les plus connues, le petit duc blond, qui se vante à tous propos de porter un des plus grands noms de France, et qui est si abruti qu'il passe des
nuits à verser du Champagne sur son piano, pour le lui faire déguster.
Mais, sans aller chercher dans les romans des exemples de ces ruines morales, la vie quotidienne nous en présente des milliers. Rien de plus commun et déplus triste que de voir des descendants des maisons princières, de vrais descendants puisqu'ils vont toujours plus bas, se flétrir dans le vice, tricher au jeu^ s'éteindre dans la consomption ou le délire.
« Quand j'entends annoncer un grand d'Espagne, disait un monsieur qui voyageait dans la péninsule ibérique, je suis siir de voir arriver un petit monstre pâle, rachitique et mal bâti. » Un autre voyageur remarquait qu'en France, dans une réunion de gens de haute noblesse, on pourrait se croire en compagnie de malades. Le marquis de Mirabeau, dans son Ami des hommes^ traite de pygmées, de plantes desséchées et mal nourries, les membres de sa caste. Les Anglais, qui dans leurs actes les plus insignifiants, montrent un sens profond de la vie, rendent hommage à la loi fatale qui décrète la décadence des races privilégiées et exigent un changement immédiat de nom de celui que le souverain élève à la pairie en récompense de ses services. Sage coutume^ grâce à laquelle le nom illustré par le génie ne peut être plus tard avili par ses héritiers dégénérés.
Mais ces dégénérés, avec la richesse, ont hérité delà victoire dans la lutte pour la vie, de façon que cette lutte, bien loin d'aider le triomphe des forts, assure celui des éléments les plus vils et les plus dégradés. Par con-
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séquent, même en admettant qu'à son point de départ la lutte pour Texistence assure la victoire des forts, il faudrait bien reconnaître que Thérédité légale dérange et intervertit les rapports primitifs entre la force des vainqueurs et celle des vaincus, et transmet la palme de la victoire aux êtres les plus faibles et les moins méritants. C'est absolument, ainsi que le disait mon illustre et cher ami M.Colafanni, comme si, deux individus ayant à fournir la même course, l'un, très robuste, dût courir à pieds, tandis que son concurrent, boiteux et tordu, serait en voiture. Il est certain que ce dernier remporterait le prix ; mais serait-il vraiment le plus fort, le plus habile coureur ? Non, c'est que les circonstances lui auraidht permis d'avoir une voiture et l'auraient refusée à son rival. Eh bien, l'hérédité est précisément cette voiture qui permet aux boiteux de courir rapidement sur la route de la fortune, en laissant loin derrière eux les hommes robustes qui n'ont que leurs jambes.
Mais à côté de cette lutte fondamentale entre les deux classes humaines, celle des riches et celle des travailleurs, il y a une lutte sanglante entre les membres de chacune de ces deux classes : car les riches luttent entre eux, tandis que les ouvriers et les pauvres luttent aussi les uns contre les autres. On pourrait croire d'abord que, si la victoire demeure aux faibles dans la lutte fondamentale, elle doit, au contraire, rester au plus fort dans la lutte entre membres d'une même classe. Mais les faits détruisent inexorablement cette illusion. Regardez, en effet, la lutte pour la vie dans le sein de la classe
propriétaire, et vous verrez que, là aussi, le plus souvent, ce sont les éléments les plus sordides et les plus vils qui triomphent, et que la fraude et l'usure, bien plus souvent que le talent, déterminent la victoire d'un propriétaire sur les autres et conduisent les plus habiles aux somptueuses richesses. Une influence très importante, et qui empêche ici aussi le triomphe des forts, est due à un élément délétère, très particulièrement humain, l'action du facteur économique, qui modifie et empêche la sélection sexuelle. Platon, pour qui l'amour devrait être l'union de la richesse et de la pauvreté, ne trouverait guère sa théorie applicable au mariage moderne, qui sanctionne l'union de la richesse à la richesse, de la pauvreté à la pauvreté. Nul n'ignore qu'un critérium économique décide seul des mariages humains et provoque une sélection contre nature, d'où la dégénérescence et la décadence de l'espèce. Vous vous souvenez sans doute de l'apostrophe violente que le fils naturel adresse au fils légitime dans le Roi Lear de Shakspeare : « Je sens courir dans mes veines le fleuve bouillant de la jeunesse. Vigoureux rejeton, je suis né de l'amour de deux êtres beaux, jeunes, ardents, tandis que toi, fragile créature sans énergie, sans vie, tu es né de l'union morne et glacée de deux êtres liés par un contrat qui ne put exciter en eux la flamme des sens. »
Paroles brûlantes, que la supériorité physique et morale des bâtards sur les fils légitimes confirme souvent de la façon la plus évidente ! Que de bâtards glorieux, auprès desquels pâht le souvenir de leurs frères légi-
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times ! Combien Don Juan d'Autriche est supérieur à Philippe II, Vendôme à Louis XIII et à Gaston d'Orléans ! Et Dunois, le prince Eugène, le connétable de Bourbon, Maurice de Saxe, d'Alembert, autant de bâtards célèbres, qui durent accepter le rôle de vaincus vis-à-vis de leurs frères légitimes et dégénérés. , Si ces phénomènes déplorables étaient vrais çt fréquents dans les siècles passés, ils ne sont que plus fréquents aujourd'hui, depuis que la marée envahissante de régoïsme économique et Je culte du bien-être matériel ont fait de la sélection conjugale le produit d'un calcul qui répugne bien souvent aux lois de la nature. Voilà une nouvelle et puissante raison qui différencie la sélection humaine de la sélection animale et fait que cette dernière est une cause d'amélioration, tandis que Tau^ tre est une cause de dégénérescence.
Mais, dira-t-on, dans la lutte acharnée qui a lieu entre les membres de la classe pauvre et ouvrière, ce sont vraiment les plus forts qui obtiennent la victoire, qui se procurent la plus grande partie des vivres et condamnent les plus faibles à mourir. Gomment pourrait-on le soutenir, quand les ouvriers américains, forts et intelligents, sont vaincus dans la concurrence par les Ghinois brutaux et dégénérés, et les ouvriers agriculteurs de l'Allemagne orientale par les Polonais et les Kalmoucks? Ne voit-on pas la femme et l'enfant prendre, dans les fabriques, la place de l'ouvrier adulte et le jeter sur le pavé? Ne voit-on pas que les travaux les plus rudes, ceux-là mêmes qui exigent chez l'ouvrier un plus grand déploiement de force, sont juste-
ment les moins, bien rétribués ? Les phénomènes de la vie moderne, les plus fréquemment observés, montrent avec la plus grande évidence que, dans la concurrence entre ouvriers, la victoire demeure aux plus faibles, et la chose s'explique, puisque c'est chez ces faibles que le capital trouve les instruments les plus maniables, les plus dociles, les plus soumis, ou, pour définir la chose plus exactement, parce que le parasite s'insinue naturellement dans l'être le plus susceptible de se laisser exploiter. Puis, comment pourrait-il y avoir chez les pauvres une sélection des meilleurs, quand le militarisme enlève au mariage, dans cette classe, les individus les plus robuste^ et les plus sains, donnant ainsi aux faibles une importance prépondérante dans la multiplication de l'espèce?
Nous voilà donc de nouveau ramenés à cette conclusion, que la lutte humaine pour l'existence présente des caractères opposés à ceux de la lutte animale. Soit qu'il s'agisse de la lutte fondamentale entre propriétaires et non propriétaires, ou des luttes latérales, et, qu'on me passe cette expression, concentriques, entre riches et ouvriers, toujours le conflit humain, au lieu de favoriser les plus forts, favorise les plus faibks, et, bien loin d'être, comme la lutte animale, une cause de progrès, est un élément de rétrogradation et de dégénérescence. Et si certains écrivains — et dernièrement, entre autres, M. Ferri, d'une éloquence si charmeuse, et pourtant si virile — affirment que, dans l'espèce humaine aussi, le triomphe est réservé aux plus aptes, mais que les plus aptes à triompher dans un milieu
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vicié sont justement les plus indignes, i\pus leur répondrons que leur affirmation sauve, il est vrai, une formule, ce dont nous ne nous soucions guère, mais non pas une doctrine; elle maintient le principe, la phrase darwinienne de la survivance du plus fort, mais non l'esprit de la doctrine, la fonction sélective et amélio-* ratrice; elle donne, au contraire, à cette sélection une fonction inverse de dégénération, de sorte qu'au lieu de détruire la conclusion à laquelle nous sommes parvenus, elle en est une nouvelle preuve.
Cette conclusion, qui pourrait paraître navrante de prime abord, est, au contraire, un sujet de joie sincère pour tout esprit chercheur. En effet, en nous montrant que le bellum omnium contra omnes, précieuse cause de progrès dans les espèces inférieures, est un élément de décadence dans l'espèce humaine, elle nous démontre que l'humanité doit chercher ailleurs que dans la brutalité d'une lutte incessante, le levain de sa régénération. Il est naturel et compréhensible que les espèces inférieures soient condamnées à cette bataille sans trêve, que ce soit même la condition sine qua non de leurs progrès. Mais un tel expédient ne peut suffire à des êtres humains, justement parce qu'ils sont humains, c'est-à-dire supérieurs : le remède cruel qui est un facteur de la vie et du développement des organismes imparfaits devient, pour des êtres supérieurement organisés, une cause de ruine et de mort, et ces êtres doivent chercher les conditions nécessaires de leur développement, non plus dans la lutte et le carnage, mais dans la justice et la pitié. Pourquoi donc, en èfffet,
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croire rhumanité condamnée pour l'éternité à une lutte désespérée entre faibles et forts? Pourquoi ne pas penser qu'une ère de paix attend ce vieux genre humain, en lutte depuis tant de siècles contre la nature et le destin? L'histoire entière nous fait espérer que la cruelle lutte pour l'existence n'est pas le sort fatal de l'humanité, mais un triste et caduc héritage de la barbarie primitive. Elle nous peint la lutte, bestiale d'abord chez les cannibales, et devenant de moins en moins sanglante, grâce aux progrès de la civilisation ; elle nous montre que, d'âge en âge, le champ des discordes va se rétrécissant. Premièrement, on s'est battu pour la conquête de la femme; puis pour propager une rehgion nationale, pour des préjugés populaires, pour des caprices de rois ou de favorites; on s'est battu plus tard pour des rivalités commerciales, pour la formation des nationalités, pour la destruction d'une tyrannie; et aujourd'hui il ne reste aux luttes internationales d'autres motifs que la vaine ambition d'un prince ou les rivalités passagères d'une diplomatie décrépite, tandis que les luttes intestines sont presque entièrement renfermées dans les limites de la concurrence économique et capitaliste. Et ce ferment de progrès qui est dans la lutte pour l'existence ne devient une cause véritable d'évolution sociale, que lorsque des désirs plus élevés et plus nobles n'ont pas de prise sur Tesprit humain. Car, sans doute, tant que l'homme ne saura trouver à ses actions d'autre mobile que la conservation de son moi, la satisfaction de son égoîsme, la lutte incessante et féroce sera une condition nécessaire d'initiative et de progrès dans un tel état
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d'enfance sociale. Mais celui qui applique la théorie de l'évolution aux phénomènes du monde moral, peut raisonnablement espérer une amélioration du caractère humain qui permette le progrès sans lutte incessante, sans massacre de malheureux. II ne me semble pas que ce soit une utopie que d'imaginer une société dans laquelle l'homme travaillera à se perfectionner au physique et au moral, non plus dans le but barbare de vaincre des adversaires moins bien armés pour la lutte, ou de se faufiler dans une meilleure place au banquet de la vie, mais avec la sainte et noble ambition de développer ses facultés au plus haut degré. On peut admettre, sans être taxé de folie, que les sentiments qui poussent le penseur à s'acharner à la recherche du vrai, alors même qu'il est déjà riche et glorieux, par conséquent sans souci d'un profit matériel, on peut admettre, dis-je, que ces sentiments se généralisent et deviennent, avec le temps, le patrimoine de l'humanité entière.
Bien loin d'assister en spectateurs à la lutte pour l'existence, d'encourager les gladiateurs à l'instar de la foule romaine au cirque ou des darwiniens dans leur doctrine sociologique, nous devons tâcher d'adoucir cette lutte et de restreindre le champ de l'action, nous qui savons qu'elle assure le triomphe des pires et conduit au maj. Au lieu de perdre nos forces dans un combat fratricide, unissons-nous pour livrer la seule bataille féconde que la civilisation demande et prépare, la bataille contre la résistance de la matière. Il faut substituer l'alliance à la lutte entre humains, l'altruisme à l'égoïsme, l'amour à
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la concurrence. Confions le noble office d'adoucir les douleurs humaines, de préparer la renaissance matérielle et morale de l'humanité, à la charité sociale, à l'intervention de l'Etat en faveur des indigents, à la fraternité universelle. Nous n'arrivons pas aux féroces conclusions de Spencer et de ses fidèles, qui voudraient proscrire la législation sociale et l'intervention de l'Etat en faveur des classes déshéritées, sous prétexte qu'elles sont forcément malheureuses étant plus faibles et parce que la nature les a condamnées à périr. Nous savons, au contraire, que la défaite des malheureux dans la lutte sociale est le résultat du milieu économique et non d'une infériorité naturelle : nous demanderons que l'Etat intervienne en leur faveur et atténue au moins les cruautés dont ils sont d'innocentes victimes.
Dans la lutte pleine de péripéties que nous soutenons contre le darwinisme social, depuis tant d'années, nous pouvons nous appuyer sur une autorité qui semblera bien inattendue, mais dont on ne discutera certes pas la valeur, celle de Darwin luimême. Car, loin de partager les exagérations des sociologues ses disciples, Darwin a toujours explicitement affirmé que le progrès humain est possible même sans lutte fratricide pour la conquête des aliments, que la lutte sociale pour l'existence diffère essentiellement de la lutte animale, qu'elle n'amène pas le triomphe des meilleurs, mais bien souvent celui des plus indignes et des plus dégradés. Le grand naturaliste, dans les dernières années de son existence, exprimait des opinions très pessimistes sur l'avenir de
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rhumanité, et remarquait qud la sélection naturelle ne s'accomplit pas, que ce n'est pas le plus fort qui survit, dans l'humanité. On trouve dans sa correspondance, publiée depuis quelques années (je me souviens à ce propos d'une lettre à Fox, du 7 mars 1852), des paroles ardentes contre les turpitudes des propriétaires anglais, qu'il appelle des êtres brutaux, au cœur de pierre. Pourtant ces propriétaires, si nous en croyions les exagérations des darwiniens, devraient être proclamés les plus aptes, puisqu'ils ont obtenu plus de lauriers, ou plus de trésors, qu'aucun autre dans les batailles de la vie.
Qu'on n'oppose donc plus à nos doctrines le grand nom de Darwin, car il est avec nous; qu'on ne tente donc plus de changer sa belle théorie de l'amélioration et du progrès en un éteignoir de toute critique et de toute revendication, car la critique sociale, les réclamations légitimes résistent aux plus épouvantables avalanches de théories, qui, loin d'arrêter le torrent du progrès humain, en précipitent le cours. Il est vrai que les grandes conquêtes des génies puissants peuvent être d'abord interprétées dans un sens conservateur et réactionnaire, mais bientôt oti s'aperçoit que la vérité n'est point d'accord avec Tin justice, que la science ne recouvre pas les abus de son manteau, mais qu'elle les foudroie au contraire de ses rayons tout puissants. De même, la théorie d'Agassiz sur la pluralité des espèces humaines servit aux propriétaires d'esclaves à justifier l'esclavage, et l'on s'aperçut plus tard que cette doctrine aboutissait au contraire à une nouvelle condamnation
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de cette hideuse institution. La théorie darwinienne aussi, que certains sophistes invoquent pour justifier notre présente organisation économique, devient un instrument de plus en plus puissant de réforme sociale.