PREMIERE LEÇON
Messieurs,
Vous me demandez de faire un cours non ésotérique mais exotérique dans l'acception que les anciens Grecs donnaient à ces mots, accessible à tous les jeunes gens distingués et non point seulement à quelques érudits, et votre désir me cause une grande joie, moins pour des raisons personnelles, qui n'ont jamaia un grand poids sur mon âme, que parce qu'il me semble annoncer la disparition d'un préjugé, malheureusement très répandu jusqu'à ce jour, contre la science à laquelle j'ai consacré ma vie.
Avouons que jusqu'ici, et cela est vrai en partie aujourd'hui même encore, la science économique a été considérée partout avec malveillance et méfiance, au lieu d'être cultivée avec amour et de devenir populaire, au moins dans les pays les plus civilisés : elle est souvent encore l'objet de railleries gouailleuses et de terribles aversions. On dirait qu'elle traverse la même
crise que la médecine il y a deux siècles. C'était alors comme une gageure entre les détracteurs des médecins et de leur profession; en France, on se redisait lesplaisanteries de Molière pour célébrer les fastes des docteurs dont les malades mouraient, à la vérité, mais selon les règles de la médecine; en Espagne, on se moquait des médecins de l'école de Sangrado qui, à force de saignées, extirpaient la maladie, — et le malade, du même coup; en Italie, on répétait la phrase triomphante d'un chirurgien célèbre : l'opération a réussi, le malade est mort.
Des choses non moins écrasantes ont été dites, écrites, publiées et s'impriment encore de nos jours contre l'économie politique. Carlyle, le grand écrivain anglais, l'appelait une science sinistre ; Thiers, une littérature ennuyeuse; d'autres, la garde nationale des sciences, et notre grand poète Carducci tourne en dérision le « charmant et suave économiste », ou s'amuse à comparer une chaire d'économie politique à un débit de tabac.
Mais on ne se moque impunément ni de l'économie politique, ni de la médecine : le trait lancé contre la science retombe fatalement et infailliblement sur la tête de l'archer. La revanche de la médecine sur ses calomniateurs fut terrible ; elle est écrite en caractères funèbres dans les chiffres de la mortalité, subitement et extraordinairement accrue aux époques où le mépris pour les médecins produisait l'inobservation habituelle de leurs ordonnances. Mais la revanche de l'économie politique n'a pas été moins atroce. Celle-là aussi est
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écrite en caractères de misère et de mort dans les crises sociales des nations modernes, et surtout de celles qui ont systématiquement violé ses principes. Il n'est pas nécessaire d'aller chercher bien loin les preuves de cette assertion : nous en trouvons chez nous, et des plus éloquentes. En effet, tandis que les nations étran^ gères honorent et écoutent leurs économistes, l'Italie méprise les siens, et, parmi les pays civilisés des deux mondes, le nôtre est celui qui s'est plu et se plaît le plus à violer les lois économiques dans sa politique commerciale, monétaire, douanière, agraire, internationale ; celui dont les politiciens s'escriment le mieux à invectiver la science économique et à en méconnaître les préceptes. Eh bien ! le résultat de cette campagne est vraiment satisfaisant et ses glorieux condottieri peuvent en être fiers I II est inscrit en termes éloquents dans le déficit chronique de notre budget, la banqueroute de l'Etat, l'anarchie de nos banques, les murmures des populations, la crise financière qui tourmente toutes les classes de la société, les famines qui désolent le^ régions les plus fertiles de notre beau pays. Ainsi les semeurs d'outrages en recueillent les fruits amers et vénéneux.
Mais si l'ignorance et le mépris des lois économiques étaient préjudiciables à nos pères, ils le sont infiniment davantage à notre génération 5 car l'élément économique n'avait dans le passé qu'une importance secondaire pour la solution des questions sociales, et il a acquis de nos jours une influence prépondérante et presque unique dans les. questions brûlantes qui afiligent nos
sociétés. Aujourd'hui, en effet, contrairement à ce qui avait lieu dans le passé, nous nous trouvons en face d'un problème économique : en outre, tous les traits de la vie sociale ont une physionomie économique, portent en eux-mêmes l'empreinte du facteur économique et ne peuvent être réformés et résolus que par la science économique.
Sans doute, il y a toujours eu des faits économiques : la propriété privée, quoiqu'elle ne soit pas contemporaine de l'humanité, comme on le croyait jadis, quoiqu'elle soit un fait récent, était pourtant déjà constituée à une époque antérieure à la nôtre ; le travail, les entreprises, le capital^ la production, la monnaie, même le crédit et les banques, l'intérêt, le profit, la rente, sont des phénomènes que l'on retrouve, quoiqu'ils s'y présentent de mille façons diverses, aux plus différentes époques de l'histoire. Mais s'il y a eu toujours des faits économiques^ l'époque actuelle est la première à présenter un problème économique.
Pour mieux nous expliquer, nous nous servirons d'une analogie.
Chaque époque nous présente des événements religieux : sectes, églises, hiérarchies ecclésiastiques et rites — et des faits politiques : souverains, gouvernements, assemblées, relations internationales. Mais la différence qu'il y a entre notre époque et celles qui l'ont précédée, c'est qu'il n'y a plus de questions religieuses et politiques maintenant. Quand la religion prétendait enchaîner la pensée, enfermer dans un cercle de fer les recherches scientifiques, quand elle persécutait Galilée,
condamnait au bûcher Giordano Bruno, torturait Huss et Vanini, il y avait alors vraiment une question religieuse. Il y avait une question religieuse, quand l'église prétendait s'imposer à l'autorité séculière, dicter les règles du gouvernement, tracer les bornes du pouvoir civil. Mais aujourd'hui, la religion n'aspire plus à rien de tout cela.; elle ne met point d'entraves aux manifestations les plus audacieuses de la pensée ; elle tolère les théories de Darwin et de Spencer et celles, encore plus radicales, de Haeckel et de Moleschott; elle est rentrée dans le for intérieur de la conscience dont elle n'aurait jamais dû sortir, et où elle trouve un asile inviolable, une forteresse que nulle science ne pourra démanteler. Car les doctrines les plus matérialistes n'empêcheront jamais une mère privée de son enfant ou le jeune homme qui a perdu sa fiancée de se prosterner aux pieds des autels pour demander à un Dieu de miséricorde l'apaisement que ni la raison ni l'action ne peuvent leur donner. De sorte qu'aujourd'hui, la religion se bornant à être un phénomène purement sentimental et psychologique, il existe des faits religieux, et non plus une question religieuse.
De même pour la question politique. Elle était brûlante au temps jadis, quand un vif conflit existait entre les aspirations démocratiques des populations et la tyrannie des princes. Il y avait une question politique quand des peuples désarmés subissaient le joug des nations étrangères; mais, aujourd'hui, comment pourrait-il y en avoir une? La forme actuelle des gouvernements (du moins dans les pays les plus civilisés et où
l'instruction est le plus en honneur) est si libre qu'elle ne pourrait l'être davantage. Nos Etats modernes sont des républiques monarchiques ou des monarchies républicaines, plus libres que les républiques mêmes, et on peut dire qu'en fait, la forme actuelle du gouvernement est la république, quoiqu'elle porte un nom différent suivant les pays. D'autre part, sauf quelques déplorables exceptions, tout homme est aujourd'hui gouverné par des concitoyens : les Etats s'appuient sur la solide base de la nationalité, et les derniers vestiges des conquêtes et des violences sont près de disparaître. Il n'y a donc plus aujourd'hui de questions, quoiqu'il y ait encore des événements politiques; et, si des problèmes techniques d'un grand intérêt se rattachent à ces événements, ils ne donnent lieu pourtant à aucun problème essentiel.
La vie publique qui se déroule sous nos yeux démontre cette vérité de la* façon la plus évidente : elle apparaît surtout dans ce fait, que la division des partis est désormais imperceptible et que les luttes politiques ne passionnent plus personne*, les jeunes gens mêmes, affiliés jadis à une secte politique dès les années d'insouciance de l'Université, assistent aujourd'hui, indifférents et ennuyés, à la lanterne magique des partis et des gouvernements. Pourquoi cela? Parce qu'il n'y a plus aujourd'hui de problème politique, parce que la question politique est désormais résolue.
Mais c'est le contraire que nous voyons se produire dans l'évolution de l'économie. Tandis que les problèmes religieux et politiques se résolvaient heureuse-
ment, ne laissant subsister que des faits inofïensifs et incontestés, le problème économique, dont les siècles passés ne soupçonnaient pas l'existence, surgissait et devenait de plus en plus complexe. Les époques où existaient une question politique et une question religieuse n'ont point connu de question économique. Pourquoi? Ce n'est pas que les conditions des masses laborieuses fussent meilleures alors qu'elles ne le sont aujourd'hui. Sans doute, à de certaines périodes, là condition des classes ouvrières a été, et de beaucoup, plus florissante ou moins abjecte qu'elle ne l'est en ce moment, et il est clair, par exemple, que durant le Moyen-Age le travailleur a joui dans nos républiques d'un bien-être que, depuis, il n'a plus jamais connu. Mais on ne pourrait en dire autant de toutes les phases sociales qui ont précédé l'époque actuelle; dans quelques-unes, au contraire, les classes ouvrières ont atteint un degré, ignoré de nos jours, de misère et d'abjection. Mais si, dans le passé, les masses laborieuses étaient exclues de toute participation à la richesse, si elles étaient écrasées et opprimées, elles étaient en même ^emps privées de toute attribution juridique, réduites en état d'esclavage ou de servage, et, par conséquent, considérées comme des choses, non susceptibles d'avoir des droits. Par conséquent, si elles ne possédaient rien, elles n'avaient pas non plus le droit de posséder : c'était leur condition juridique qui les excluait de la propriété et de l'aisance; entre leur état de droit et leur condition matérielle, la correspondance était pleine et parfaite. Mais, aujourd'hui, les choses ont substantiellement
changé. Depuis que Ton a proclamé l'égalité juridique universelle, il n'y a plus d'hommes exclus a priori de la propriété; aujourd'hui, tous les hommes sont doués des mêmes droits et considérés comme égaux devant la loi. Or, cette égalité purement j uridique est en contradiction flagrante avec une atroce inégalité de fait ; l'égalité abstraite et inféconde produit la plus énorme des inégalités. Egaux en droit, le prolétaire affamé et le milliardaire (cet être essentiellement moderne et inconnu de nos aïeux) sont séparés par un abîme qui semble s'agrandir chaque jour. Et c'est alors que surgit l'inquiétant problème économique, c'est alors que nous sommes portés à nous demander : Mais pourquoi ces deux êtres, que la loi déclare égaux, sont-ils si inégalement pourvus? Pourquoi la société, au moment où elle proclamait l'égalité théorique des hommes devant la loi, n'a-t-elle pas pensé aux moyens de réaliser cette égalité dans les relations concrètes de la vie et de niveler les rangs devant la loi de nature^ en assurant à chacun la possibilité de vivre ?
Je sais bien ce que beaucoup répondent à cela : cette supériorité de condition de quelques hommes sur leb autres est une conséquence de leur mérite supérieur et la société ne peut les empêcher de s'élever jusqu'aux plus hauts sommets, elle ne peut couper les ailes aux plus intelligents et aux meilleurs. Il est à peine nécessaire de réfuter ces assertions, car la plus simple observation des faits suffit à les anéantir. Combien d'hommes supérieurs, ayant employé leurs talents au profit des masses^ inventeurs de procédés techniques qui ont opéré
une révolution bienfaisante dans Texistence humaine ou sauvé des milliers de vies, meurent de misère ou se procurent à peine de quoi vivre, tandis que, d'autre part, un Américain, M. Astor, je crois, accumule des milliards pour avoir simplement deviné que les villes modernes se développent vers l'occident et avoir sans cesse acheté, pour les revendre ensuite, les terrains à Touest des villes !
Gomment peut-on, après cela, attribuer l'inégalité des fortunes à l'inégalité des aptitudes intellectuelles ?
Bien plus : les hommes, proclamés égaux juridiquement, ont, ou tendent à avoir, non seulement les mêmes droits privés, mais aussi les mêmes droits publics, car la tendance irrésistible du progrès parviendra, là même où elle n'y est pas déjà parvenue, à faire accorder à tout citoyen le droit de vote administratif et politique. Or, on n'a pas de peine à comprendre les résultats monstrueux de l'égalité politique associée à une profonde inégalité économique. Gomment peut-on, en effet, admettre qu'un homme réduit à la plus horrible misère, n'ayant aucun sentiment raffiné, aucune habitude morale, exerce un droit de vote intelligent? Gomment peut-on, sans trembler, accorder le droit de vote au paysan sicilien ? Get homme (et c'est ce que révélait, il y a presque vingt ans, notre illustre maître et collègue, M. Luigi Luzzatti, le premier à mettre en évidence ces énormités) ce malheureux vit dans un taudis étroit avec sa femme, ses enfants, ses parents, souvent même ses beaux-parents, ses frères et ses sœurs, çt toujours avec son cochon et ses poules ; d'où unç
promiscuité lubrique, l'inceste et les plus immondes horreurs. Eh bien ! cet homme que l'inégalité économique a si impitoyablement dégradé, l'égalité juridique lui accorde le droit de vote; elle en fait un législateur ou un faiseur de législateurs. Mais ne s'aperçoit-on pas que c'est donner des bases chancelantes à l'édifice des Etats modernes et que la plus légère secousse peut suffire, dans ces conditions, à briser l'engrenage social?
Voilà pourquoi, Messieurs, je disais qu'aujourd'hui, pour la première fois, surgit et s'impose la question économique, et pourquoi ce problème, inconnu aux périodes de l'esclavage et du servage, devait naître avec la proclamation de la liberté juridique universelle. Voilà pourquoi l'ignorance des lois économiques, au moins excusable dans le passé, serait aujourd'hui un véritable crime : pour la première fois, la question de vie et de mort de nos sociétés est économique de sa nature, et on ne peut espérer de sauvegarde contre les dangers dont notre constitution sociale est menacée que dans la science de l'économie.
Mais le problème économique n'est pas seulement le plus brûlant de notre époque : les faits, en apparence les plus étrangers à ce problème, s'y rattachent et dévoilent aux chercheurs un novau essentiellement économique. Choisissons ceux qui paraissent les moins influencés par les rapports économiques, les phénomènes de la vie et de la mort, du mariage et de la prostitution, de l'alcoolisme et du crime.
On pourrait d'abord supposer que les lois de la vie sont tout à fait indépendantes de l'économie politique^
que l'économiste n'y a rien à voir; et c'est tout le contraire qui est vrai. La durée de la vie d'un homme est essentiellement le résultat de ses conditions de richesse ou de pauvreté ; et cela est si vrai que le riche a une existence moyenne de 55 à 56 ans, tandis que la moyenne de la vie du pauvre est de 28 ans. A Paris, par exemple, dans le riche quartier des Champs-Elysées, la mortalité est de 10 par mille, tandis que dans le quartier pauvre de Montparnasse elle est de 43 par mille. Ainsi donc, le pauvre vit moins longtemps que le riche, la misère fauche un fragment de sa vie, la mortalité est un produit des institutions économiques. Phénomène horrible, auquel les sauvages de l'Australie ont donné une expression poétique, dans le mythe qui attribua l'origine de la mort à la première concentration de la propriété.
Considérons un autre fait intéressant, appartenant au même ordre de phénomènes; la mortalité des enfants. Longtemps les statisticiens ont affirmé que leur plus grande mortalité était un phénomène naturel, produit par le peu de résistance qu'oppose à la maladie leur frêle organisme. Mais des observateurs consciencieux ont démontré que l'excédent «de morts d'enfants est un phénomène particulier aux classes pauvres : dans les classes aisées, leur mortalité n'est pas plus considérable que celle des adultes. Ainsi, par exemple, dans les familles nobles de l'Allemagne la mortalité des enfants au-dessous de cinq ans est de 5,7 pour cent, selon Casper, tandis que, parmi les pauvres de Berlin, elle est de 34,5 pour cent. On a de même
3o PROBLEMES SOCIAUX CONTEMPORAINS
noté, en Allemagne, que la mortalité des enfants est plus grande dans les villes les plus industrielles. A Bruxelles, la mortalité des enfants au-dessous de cinq ans est de 6 pour cent dans les familles des capitalistes, et de 54 pour cent dans celles des ouvriers et des domestiques. Si je citais les chiffres de cette mortalité en Angleterre la différence y apparaîtrait encore plus grande ; mais je ne veux pas citer ces chiffres car, en Angleterre, le phénomène douloureux dont je parle est soumis à une influence criminelle qu'il est attristant d'indiquer. Au pays des livres sterlings, les ouvriers ont l'habitude d'assurer pour une certaine somme la vie de leurs enfants, sous prétexte de pourvoir aux frais de leur enterrement, en cas de mort. Une telle habitude pousse bien des malheureux à abréger la vie de leur fils pour toucher le capital assuré, de sorte que la mortalité des enfants pauvres est, en fait, plus grande là-bas qu'elle ne le serait sous l'influence immédiate et exclusive du facteur économique.
Ainsi, de nos jours, la durée moyenne de la vie varie docilement selon les conditions de richesse ou de pauvreté. Il n'en était pas ainsi au temps jadis, à des époques qui, sous bien des rapports, étaient sans doute inférieures à la nôtre, mais où, du moins, la mort était impartiale, où le poète pouvait dire, sans crainte d'être démenti :
Pallida mors œquo puisât pede Pauperum tabernas, regumque turres.
Cela contredit le refrain habituel des optimistes,
LA QUESTION SOCIALE 3l
disant à tout propos que Pinégalité des fortunes ne cause pas un bien grave déséquilibre, puisqu'une augmentation de richesse n'amène pas une augmentation proportionnelle de jouissances. Les sensations trop répétées s'émoussent, disent-ils; et, par exemple, un homme qui va deux soirs de suite au théâtre ne s'amuse pas deux fois plus que s'il n'y allait qu'un seul soir, de même que celui dont le dîner a trois services ne jouit pas trois fois plus que celui qui ne mange que d'une seule chose. Cela est absurde; car l'inégalité actuelle des fortunes ne procure pas seulement à quelques privilégiés une inutile et insensible exubérance de jouissance, elle prive les foules du nécessaire, elle leur inflige une souffrance continue, dont le sinistre couronnement est une mort prématurée. La distribution actuelle des richesses ne crée pas seulement un petit excès de bonheur pour les riches, elle creuse un abîme épouvantable entre l'existence normale, physiologique et durable des uns et l'existence dégénérée, martyrisée et vouée à une mort prématurée de la majorité du genre humain.
Après cette étude de la mortalité, nous allons retrouver dans celle de la maladie l'empreinte ineffaçable de l'élément économique. Un fait, par exemple, qui parut longtemps inexplicable aux médecins, est la plus grande fréquence des maladies de la poitrine parmi les pauvres. Des docteurs anglais ont donné de ce phénoniène une explication qui, pour n'être pas poétique, ne manque pas d'être fort intéressante. La cause de ce plus grand nombre de maladies de la poitrine chez les pau-
vres est la saleté qui, obstruant les pores, oblige les poumons k supporter seuls toute. la fatigue de la respiration, ce qui les affaiblit et les prédispose à la maladie. Sans doute, on. peut soutenir que rien n'empêche absolument le pauvre d'être propre, et que la cause du phénomène dont nous parlons n'est donc pas purement économique; mais chez le malheureux, privé des choses les plus nécessaires à l'existence, la dégradation des habitudes et inévitable, et aucun sermon de moraliste ou d'hygiéniste ne pourra Tempêcher.
Quel phénomène semble moins dominé par les rapports économiques que le mariage, l'union sublime, tant célébrée par les moralistes, de deux êtres enflammés d'amour ? Et pourtant, il oscille docilement sous Tinfluence des facteurs économiques. Pendant longtemps, nous avons vu le chiffre des mariages varier parallèlement aux prix du blé, augmenter quand ce prix diminuait, et diminuer quand les grains renchérissaient, parce que, justement, le bon marché des vivres, en facilitant l'entretien d'une famille, poussait tout naturellement les pauvres au mariage. Aujourd'hui pourtant, depuis que les pays civilisés subissent le phénotout nouveau de la dépression industrielle, le bon marché des blés n'augmente pas le nombre des mariages, car il est souvent accompagné d'une recrudescence de cette dépression, qui jette sur le pavé une foule d'ouvriers sans emploi. Qu'importe à l'ouvrier que les vivres soient à bon marché, s'il n'a pas de quoi les acheter? Par conséquent, aujourd'hui, le chiffre des mariages, au lieu d'osciller en raison inverse du prix
des grains, oscille en raison directe du montant du commerce international, des prix des produits d'exportation, etc., et en raison inverse du nombre des ouvriers sans emploi. Et encore à propos dj mariage, les séparations si fréquentes, les divorces, les adultères si habituels dans notre terrible fin de siècle sont aussi en partie le résultat du point de vue financier d'où l'on envisage les unions modernes et grâce auquel sont liés l'un à l'autre des gens d'humeur incompatible et qui se détestent.
Et si nous considérons le fait douloureux qui forme comme la contre-partie et le complément du mariage, — la prostitution — nous nous apercevrons sans peine qu'elle est aussi le résultat de causes essentiellement économiques. En effet, en considérant la prostitution dans ses deux pôles de l'offre et de la demande, nous verrons celle-ci représentée par des hommes à qui leurs conditions de fortune ne permettent pas de maintenir une famille dans l'aisance à laquelle ils sont habitués, tandis que l'offre est représentée par des femmes dans l'impossibilité de se pourvoir du nécessaire. Personne n'ignore que la prostitution sévit surtout dans les classes pauvres. En Angleterre, d'innombrables paysannes se perdent dans les orgies brutales qui résultent du système des bandes agricoles. En Allemagne, on a observé que le nombre des prostituées augmente dans les années de crise et diminue aux époques de prospérité. Aujourd'hui même, dans certaines villes de France, les ouvrières ont l'horrible habitude de faire le cinquième quart de la journée; c'est-à-dire que, leur
travail fini, elles descendent à la rue pour obtenir de la prostitution le coriiplément infâme de leurs salaires insuffisants. Et nous laissons de côté le vaste apport que le prolétariat de la scène fournit à la prostitution, — ces malheureuses actrices qui, pour un salaire annuel de quelques centaines de francs, s'obligent à étaler sur la scène un certain nombre de toilettes neuves et de grand prix. Il est clair que les conditions mêmes des contrats poussent ces malheureuses à la débauche.
Et l'ignorance absolue, cette plaie si profonde chez nous, n'est-elle pas un produit de la misère ? C'est la misère qui empêche les parents de se priver du travail de leur fils et les oblige à les jeter dans l'enfer de l'industrie avant qu'ils aient seulement appris à lire. Tant que durera ce dénûpient du petit peuple, il sera bien inutile d'édicter des lois sur l'instruction populaire; elle est et restera, selon le mot d'Aristide Gabelli, la grande malade.
Et là même oîi l'on obtient que les enfants pauvres fréquentent l'école, on est encore loin d'avoir obtenu qu'ils y apprennent quelque chose. A Londres, il y a quelques années, des esprits éclairés et instruits se préoccupèrent des maigres résultats que donnaient les écoles élémentaires. Ils ne savaient à quoi les attribuer : les enfants, en effet, étaient appliqués et les maîtres très habiles, et, malgré cela, les petits élèves n'apprenaient rien ; pourquoi donc? On fit une enquête rigoureuse, d'où il résulta que 400 enfants allaient à l'école à jeun et y passaient plusieurs heures sans rien manger. Quoi d'étonnant à ce que, stupéfiés par la faim, ils ne
comprissent pas les explications du maître ? Cette révélation fit du bruit dans les hautes classes de la métropole et, comme en Angleterre la critique sociale n'est pas, comme chez nous, un simple sujet de discours de rhéteurs, mais qu'elle devient aussitôt la loi, l'institution du lendemain, on répara ce grave inconvénient en instituant les. dîners à deux sous qui permettent de procurer un peu de nourriture aux enfants pour une mince obole, La France, à son tour, imite et perfectionne cette bienfaisante institution et les élèves indigents reçoivent des aliments gratuits dans les écoles publiques de Paris.
En prenant pour sujet d'étude le suicide, nous trouverions que dans les pays neufs, où les conditions économiques des masses sont tout au moins supportables, en Australie, par exemple, ce phénomène est rare et ne s'accroît pas sensiblement, tandis que les morts volontaires sont innombrables et deviennent chaque jour plus fréquentes en Europe où la vie, selon le mot de Gladstone, est une lutte pour l'existence pour les neuf dixièmes des hommes.
L'alcoolisme, que quelques anthropologistes disent être le produit d'une tendance innée, et qu'ils prétendent expliquer en étudiant l'arbre généalogique des malheureuses victimes du delirium tremens, est le résultat fatal d'un travail énervant qui pousse l'ouvrier à chercher dans une boisson enivrante l'oubli de son sort et un rétablissement illusoire de ses forces épuisées. Les débitants d'eau-de-vie, en Australie, avaient bien compris cela quand ils luttèrent avec tant d'ardeur contre
la réduction de la journée de travail à huit heures : ils prévoyaient qu'en améliorant les mœurs de l'ouvrier, en lui permettant de renouveler ses forces, cette concession réloignerait de l'abrutissement et du vice. Aussi n'est-il pas étonnant qu'en Allemagne, par exemple, on ait observé que l'alcoolisme est plus commun parmi les ouvriers le plus mal payés, et qu'il fait le plus de victimes dans le pays où la condition des classes ouvrières est le plus misérable. En Pologne, les paysans, très pauvres, sont désormais abrutis par les boissons alcooliques. Le clergé essaie, il est vrai, d'enrayer le vice homicide, et le paysan promet au confessionnal qu'il ne boira plus un seul petit verre : mais la puissance des lois économiques est telle, qu'elle l'emporte sur mille serments. Les paysans ne se privent pas du doux poison, mais, pour tranquilliser leur conscience, ils se font porter l'eau-de-vie dans une assiette et la boivent à cuillerées.
Le crime enfin, sous ses mille formes, est essentiellement un produit de facteurs économiques. En Italie, 88 o/o des condamnés appartiennent aux classes pauvres, 12 o/o seulement aux classes riches, — et les pauvres représentent cependant moins de 88 o/o de la population totale. En Angleterre, on a remarqué que toute élévation du taux de l'escompte amène une recrudescence de crimes et que, depuis le commencement de ce siècle, la criminalité des classes pauvres est en raison directe de leur misère. Sur le continent on observe que le nombre des vols croît avec la cherté des vivres et l'abaissement de la température, tandis que les crimes
contre les personnes augmentent quand les vivres sont à bon marché et les salaires s'élèvent tout à coup. Bien plus, M. Enrico Ferri a même observé que les évasions des cachots sont moins nombreuses quand le prix des vivres est élevé : preuve évidente du lien intime qui rattache la misère au crime et du fait que beaucoup deviennent criminels pour obtenir aux frais de l'Etat un asile et du pain.
Tout nous ramène donc à la conclusion que la cause des phénomènes les plus divers de la vie sociale contemporaine est le facteur économique. Les philosophes indiens assuraient que le monde est soutenu par un éléphant. Ils se demandaient parfois sur quoi s'appuyait cet éléphant et se disaient : sur une immense feuille de lotus. — Et la feuille même ? — Sur l'Océan. — et ainsi de suite, sans qu'ils pussent jamais trouver un élément auquel s'arrêter. Nous sommes plus heureux que les philosophes indiens; nous affirmons que le monde sociologique repose entièrement sur l'élément économique et nous en concluons que cet élément peut seul nous donner enfin la clef de l'immense mystère de l'univers social.
C'est justement parce que l'économie politique peut donner l'explication de la maladie sociale et nous aider à la guérir qu'elle est aujourd'hui persécutée et méprisée. Au temps passé, les rois absolus haïssaient les questions politiques et la science du gouvernement qui se proposait de les résoudre, parce qu'elle s'opposait à l«ur tyrannie. Aujourd'hui la bourgeoisie toute puissante, despote anonyme, hait les questions économi-
ques, et l'économie politique, qui prétend les résoudre et museler sa force brutale, est Pobjet de sa haine implacable. Dans cette lutte entre le fait et l'idée, entre le privilège et la justice, de quel côté sera la victoire définitive? L'avenir seul pourra répondre à cette demande. Mais permettez-moi d'exprimer, en concluant ce long discours, un souhait et une promesse : le souhait que dans cette lutte gigantesque la victoire demeure au droit et à la justice contre la force brutale et le privilège ; la promesse que, à travers toutes les vicissitudes et parmi la diversité des événements, je combattrai jusqu'au dernier soupir en faveur des revendications légitimes contre ceux qui, poussés par un sordide intérêt, tentent de les étouffer par tous les moyens en leur pouvoir.