DEUXIEME LEÇON
Messieurs,
Quiconque étudie, d'un esprit libre de préjugés, le développement de l'idée économique, en remontant à sa première origine pour la suivre jusqu'à son épanouissement actuel, s'aperçoit tout à coup que ce développement obéit à une grande loi^ celle-là même qui règle toutes les manifestations de l'intelligence et de la vie. C'est la loi du binôme, découverte par Newton : que ce mot un peu barbare ne vous effraye pas, car il s'agit en réalité d'un fait très simple et familier aux esprits les moins cultivés. Le binôme est une somme de plusieurs termes qui croissent progressivement jusqu'à un maximum au delà duquel ils déclinent, pour arriver enfin de nouveau à un minimum. Cette formule donne la loi générale de la courbe d'une parabole, et puisque c'est justement une parabole que décrivent tous les phénomènes, dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique, on peut bien dire que cette formule donne la loi générale de tous les phéno-
mènes. Elle peut s'appliquer à tous, aux plus microscopiques comme aux plus grandioses manifestations de la vie.
Chacun de nous se met au travail avec une ardeur médiocre et, à mesure qu'il poursuit ses recherches, sent augmenter son enthousiasme jusqu'à un degré maximum, au delà duquel ses forces diminuent et une lassitude croissante l'envahit.
Celui qui rangerait par rang de hauteur un grand nombre d'individus pris au hasard, verrait que les tailles exiguës sont le distinctif d'un petit nombre d'hommes; qu'à mesure qu'on approche de statures plus élevées le nombre des individus de chaque catégorie s'accroît et que la plus considérable de toutes est celle des individus de taille moyenne. A partir de là, les gens doués d'une haute taille sont en nombre d'autant plus restreint que leur taille est plus élevée et, au maximum de la hauteur, les géants sont aussi peu nombreux que les nains.
Ainsi, encore, le soleil apparaît à l'horizon, s'élève jusqu'au zénith et redescend de nouveau vers l'horizon. C'est, en somme, la loi de la parabole qui domine toute évolution, tout développement, humain ou astral, idéal ou matériel. C'est ce qu'ont bien compris deux sublimes artistes, Mozart et Boito, dont les chefsd'œuvre musicaux, le Don Juan et le Mejistofele^ commencent et finissent sur un même motif : idée gracieuse et géniale, donnant une forme poétique à loi de la parabole universelle.
Eh bien ! le développement de l'idée, et, par consé-
quent, de la législation et de la politique économiques, dont les théories sont le reflet, ce développement suit une parabole pareille. D'ailleurs, nous n'étudierons pas la série historique des idées économiques pour ellesmêmes, pour le plaisir de rhéteurs de rechercher les opinions de gens inconnus, mais parce qu'elles sont l'expression la plus pure et la plus vraie des rapports économiques et législatifs existant aux différentes époques de l'histoire.
Les idées économiques apparaissent d'abord sous le despotisme le plus absolu et les législations les plus barbares; elles s'insurgent peu à peu contre l'empire des lois restrictives, combattent les obstacles à la liberté et préparent le triomphe le plus complet de l'initiative individuelle dans le champ économique; enfin, quand la liberté économique trône en souveraine, quand toute entrave est brisée, nous voyons naître la critique qui constate les abus que cette liberté engendre. Dès lors, l'activité individuelle est derechef soumise à des freins législatifs, substantiellement différents des anciens, mais non moins rigides, non moins propres à circonscrire et borner la libre action individuelle. On marche ainsi de l'esclavage à la liberté et de la liberté à la licence, pour en revenir à de nouvelles chaînes, et trouver au dernier terme de l'évolution une reproduction de son premier moment.
L'histoire du Moyen-Age (ce véritable berceau de l'idée économique qui s'y manifeste d'abord) nous montre la liberté économique entravée par tous les gouvernements de la façon la plus systématique, tandis
que tout le talent des hommes de science est alors employé à justifier et maintenir les liens par lesquels l'Etat opprime et refrène l'activité des producteurs. Le fin réseau de ces liens inflexibles enveloppe l'individu et le suit partout. En examinant, par exemple, les conditions de l'agriculture au Moyen-Age, on voit les propriétaires de l'époque, nobles ou bourgeois, feudataires ou vassaux, obligés de cultiver leur terre de la façon prescrite par la loi, de partager leur domaine en zones, en bandes sur chacune desquelles ils sont tenus de semer des semences différentes, fixées à l'avance par redit, et d'énormes amendes pleuvent sur celui qui .tente d'éluder la loi. Le paysan ne pouvait quitter la campagne, et s'il se rendait par hasard au bourg avec la permission de ses supérieurs, il fallait qu'il habitât un quartier à part et mît à sa veste deux morceaux d'étoffe jaune, Tun par devant, l'autre par derrière. Les arbres des forêts des particuliers, jetés par le vent dans les forêts royales, devenaient une propriété du roi. On arrachait une dent au pauvre qui prenait du blé ou des fruits du champ d'un propriétaire, et quant à la punition infligée à celui qui se permettait de chasser sur les terres du seigneur, j'aime mieux l'énoncer dans le latin grossier de Mathieu Paris : « Abdscidebantur virilia, »
On n'était d'ailleurs pas plus libre en ville qu'aux champs. Le drapier était tenu de fabriquer des pièces d'une longueur de 15 aunes et de 7 quarts de largeur; quand les dimensions étaient moindres, on lui coupait la main. On avait fait une division rigoureuse des tra-
vaux et il était sévèrement défendu à l'artisan d'accomplir une seule opération d'un autre métier que le sien. Lç tisserand ne pouvait pas faire un habit, ni l'archer fabriquer les flèches dont il avait besoin et qu'il était contraint de se procurer chez le fabricant de flèches. A l'époque des grandes foires, il était défendu à tout commerçant d'attirer à soi l'acheteur plus rapproché de la tente de son voisin que de la sienne propre. Le marchand étranger, qui se rendait en Angleterre, ne prouvait y demeurer plus de 40 jours. Quand un homnle refusait de payer l'impôt, la porte de sa maison était murée : il n'y pouvait plus entrer qu'en suspendant une échelle de cordes à la fenêtre — moyen bien original de punir les contribuables récalcitrants et de les désigner au mépris de tous!
Bien plus : la loi fixait le salaire du travail et le prix des denrées, et des peines sévères étaient infligées aux transgresseurs. Un des sots préjugés de l'époque était que l'argent monnayé constitue exclusivement la richesse. Par conséquent, on défendait sous peine de mort la fusion ou l'exportation des monnaies et des métaux précieux, et le marchand étranger était contraint à acheter des marchandises nationales pour tout le montant la valeur de la somme qu'il avait retirée de la vente de ses propres denrées. En outre, tout le commerce d'importation ou d'exportation était soumis à des droits prohibitifs; aucun pauvre ne pouvait quitter sa paroisse sans en avoir obtenu l'autorisation légale; les correspondances privées pouvaient être soumises à l'inspection des hommes au pouvoir, et l'on sait que
Louis XV, vieux et impotent, s'amusait encore à lire les lettres d'amour de ses sujets; des punitions rigoureuses frappaient les ouvrières qui se permettaient de porter des bijoux d'or ou d'argent, des perles, des robes de soie ou même des fleurs au corsage, aux grandes fêtes des corporations. Bref, je n'en finirais plus, si je voulais énumérer la longue série des mesires vexatoires que le Moyen-Age a imaginées et mises en œuvre. Toutes les manifestations de l'activité humaine étaient à cette époque étouffées sous le manteau de plomb de la tyrannie et de l'arbitraire; la vie devait être triste dans ce milieu étroit et cette atmosphère écrasante. Et, en effet, les portraits des hommes d'alors portent l'empreinte de la mélancolie profonde que dévoilent maintenant, pour des raisons analogues, les visages souvent fort beaux des jeunes gens russes.
Or, ces rigides restrictions, ces liens séculaires imposés de toutes parts à l'esprit humain devenaient d'autant plus intolérables que la civilisation faisait plus de progrès, et il n'est pas étonnant qu'ils aient enfin provoqué une réaction violente de la part des penseurs et des philanthropes. Dans cette courageuse croisade contre la tyrannie des siècles antérieurs, les physiocrates français ont droit à une place éminente, car ils ont, les premiers, levé le drapeau de la liberté économique et vaillamment lutté contre toutes ces entraves. Mais, il faut bien le reconnaître, si le but de ces écrivains était des plus nobles, ils soutenaient leur thèse par de bien pauvres arguments.
Partant du principe que la richesse est tout entière
dans les produits agricoles, ils arrivaient à la conclusion que le seul moyen d'augmenter la fortune nationale était de favoriser la prospérité et l'enrichissement des propriétaires terriens. Or, disaient-ils, les entraves imposées à la production, à la distribution, à la circulation des denrées font diminuer le prix des produits agricoles et nuisent aux possesseurs du sol : donc, ces entraves leur sont comme un boulet au pied qui arrête l'expansion de la richesse publique, et, pour développer cette richesse, il faut supprimer les octrois, briser toutes les barrières et laisser libres toutes les manifestations de l'activité humaine. En somme, la politique économique des physiocrates se résumait dans l'inaction de l'Etat, le nihilisme administratif : « Laissez faire, laissez passer. »
Il est aisé de comprendre, et beaucoup d'entre vous l'ont sans doute immédiatement compris, que ce raisonnement pèche par sa base. En effet, devant le grandiose développement de nos industries manufacturières, nul n'oserait encore affirmer aujourd'hui que les produits agricoles forment toute la richesse publique et que, pour l'accroître, il suffît de favoriser les propriétaires du sol. Or, puisque cette prémisse est fausse, le syllogisme tout entier s'écroule. D'ailleurs, ce n'est pas seulement son absurdité, c'est aussi sa mesquinerie qui nous frappe d'abord, c'est qu'il préconise la liberté économique non pas au nom d'un principe supérieur d'harmonie sociale, mais en vue des intérêts d'une seule classe de citoyens qui, pour considérable qu'elle soit, ne représente pourtant qu'une faible mino-
rite. Ce moment de l'idée économique peut donc se résumer ainsi : d'une part, une série de liens intolérables entravant toutes les faces de l'initiative individuelle ; d'autre part, la critique de ces liens et l'invocation d'une liberté absolue demandée par des arguments irrationnels de sophistes. La tyrannie triomphante et une science impuissante à la vaincre, non seulement en réalité, mais même en théorie, incapable de démontrer les erreurs et les crimes du système dominant, telles étaient les conditions de la vie et celles de la science économique à la fin du xviii® siècle.
C'est alors que naissait, dans un humble village de l'Ecosse, l'homme providentiel qui devait parfaire la critique destructrice des liens barbares et, le premier, donner au monde une théorie lumineuse de la liberté économique. Cet homme était Adam Smith. On peut bien dire de lui que sa longue vie fut toute entière dominée par l'idée ardente de la liberté, et que le culte de la bienfaisante déesse dirigea toutes ses actions et lui inspira toutes ses doctrines. Bien avant de devenir un écrivain très célèbre, lorsqu'il n'était encore qu'un obscur professeur, Adam Smith avait pu démontrer pratiquement comment il comprenait et mettait en œuvre la critique de tout privilège, de toute entrave. En effet, quand la corporation privilégiée des forgerons de Glascow défendit à J.Watt de pratiquer son art, il s'empressa de soutenir les droits du grand inventeur et lui fit ouvrir les portes de l'Université de Glascow pour qu'il pût y exercer son métier dans l'enclos annexé à ce bâtiment. Ainsi se manifestait noble-
ment, dans la vie d'Adam Smith, ce culte pour la . liberté à laquelle il devait ériger un temple immortel dans son chef-d'œuvre sur la Richesse des Nations. Dans ce livre, Smith soumet à une critique impitoyable les entraves médiévales à la production, et documente le mal qu'elles causent; il prouve par la force du raisonnement l'influence bienfaisante de la liberté économique et montre qu'elle ne profite pas seulement aux propriétaires du sol, comme le croyaient les physiocrates français, mais à toutes les classes de la société, d'où il conclut que la réalisation de la plus grande somme de bonheur collectif proviendra de l'action libre de l'intérêt individuel. La Richesse des Nations est, du commencement à la fin, un hymne admirable à la liberté; cette chaude et sublime idée qui court à travers ses pages rend le chef-d'œuvre du grand Ecossais suprêmement sympathique et attrayant, et c'est surtout à cette cause qu'il doit son succès immense et indiscuté, le plus grand peut-être qu'aucun ouvrage ait jamais eu.
Evitons pourtant un malentendu assez naturel. Si Adam Smith lutte avec tant d'ardeur contre les entraves mises à la liberté économique, s'il prêche la suppression des chaînes dont les siècles barbares ont chargé l'humanité, il a cependant une intelligence trop haute pour ne pas comprendre que la liberté effrénée peut causer d'incalculables malheurs, et il est loin de croire que le jeu libre des forces économiques puisse automatiquement assurer l'harmonie sociale. Bien loin de là : il déplore les usurpations des propriétaires, des
commerçants, des capitalistes au détriment des ouvriers, et affirme sans détours qu'en Europe « les deux ordres supérieurs (c'est-à-dire les propriétaires et les capitalistes) oppriment l'inférieur. » Il demande que l'Etat, outre l'administration de la justice, ait la charge de l'instruction, surtout de celle des classes pauvres, et de toutes les œuvres d'utilité publique inaccessibles, ou presque, à l'initiative individuelle. Il est, enfin, bien loin d'imiter les exagérations de ses disciples qui voudraient faire simplement de l'Etat une garde préposée à la protection de la propriété et des biens. Quel abîme, par exemple, entre Smith et M. Ferrara, le plus renommédes économistes vivants de l'Italie, qui voudrait réduire au minimum la fonction de l'Etat, et lui refuse jusqu'au droit de battre monnaie! Quelle différence entre Smith et M. de Molinari, le spirituel doyen des économistes français, demandant que l'Etat ne se charge plus même de la police et que les propriétaires prennent eux-mêmes le soin d'enrôler les gardiens de
leur avoir!
Sans doute, hàtons-nous de le reconnaître, Adam Smith ne pousse pas jusqu'au bout sa critique des rapports économiques et il n'assigne pas à l'action réparatrice de l'Etat toute la grandeur qu'elle doit avoir. Mais cela n'a rien de surprenant. Le but historique de son œuvre savante, son incommensurable valeur sociale est tout entière dans la condamnation des prohibitions surannées. C'était là la lutte qu'il devait soutenir, et soutenir de toutes ses forces. On aurait pensé à modérer la liberté économique et à en corriger les
déplorables abus, quand les chaînes barbares qui paralysaient Téconomie sociale seraient enfin tombées. De même, les héros qui luttèrent par leurs écrits ou payèrent de leur personne pour la cause de notre unité nationale parurent et furent en effet indifférents à la question sociale, car la révolution politique absorbait toutes leurs forces. Mais, s'ils n'ont pas soulevé cette question, ce n'est pas qu'ils l'aient ignorée ou méprisée : plusieurs d'entre eux, Mazzini surtout, ont prouvé qu'ils en comprenaient toute l'importance. Seulement, un autre problème différent et plus pressant réclamait toute leur énergie, et il fallait commencer par le résoudre pour que les Italiens pussent s'appliquer à étudier la question de la propriété. La solution du problème politique était, en effet, indispensable pour qu'on pût mettre à l'étude le problème social. De même, au temps d'Adam Smith, la critique des restrictions à la liberté économique était la première condition nécessaire pour qu'on pût aborder la critique de l'économie capitaliste.
La publication de l'œuvre de Smith, ou Tinfluence de cette œuvre, fit triompher le principe de la liberté économique et le vieil édifice des restrictions politiques et administratives tomba comme un tronc pourri. Mais cette liberté, saluée à son apparition par un chorus d'enthousiastes, ne tarda pas à montrer aux observateurs les plus prévenus le revers de sa médaille ; à mesure qu'elle se manifestait, absolue et sans frein, apparaissaient une à une ses odieuses conséquences.
En vérité, le raisonnement le plus élémentaire aurait dû les prévoir.
En effet, pour que la liberté individuelle suffise seule à assurer l'harmonie collective, il faut qu'il n'y ait pas de trop grandes inégalités entre les, individus, ou que leurs conditions, sans être géométriquement équivalentes, ne soient pas trop différentes. Je répéterai ici ce principe, si profondément vrai, démontré par notre illustre Ardigô, que le respect du bien-être et des droits d'autrui naît de la conscience de l'équivalence des forces antagonistes. Il est clair, en effet, par ce principe, que cette conviction ne peut se former et le respect des droits d'autrui se produire que là où l'égalité existe et que, partout où elle manque, la liberté individuelle a pour résultat fatal l'usurpation, l'exploitation du plus faible par le plus fort. Supposez deux hommes de forces égales. Vous n'aurez pas besoin d'édicter une loi pour les empêcher de se nuire, car si l'un d'eux s'avisait, par exemple, de donner un coup de poing à l'autre, la moindre revanche qu'il en pourrait attendre serait un coup de poing aussi soigneusement appliqué, de sorte que son intérêt même l'invite à se tenir tranquille. Mais si ces deux hommes ne sont pas de même force et que vous les laissiez libres, le plus robuste n'hésitera pas à prendre l'autre au collet et, s'il est anthropophage, il le mangera; s'il est païen ou planteur des colonies, il en fera son esclave*, s'il est enfin capitaliste, il l'obligera à travailler pour lui nuit et jour en échange d'un maigre plat de lentilles. Ainsi, étant donnée l'inégalité des forces individuelles, la
liberté sans frein est, en tout cas, une cause fatale d'usurpation et d'oppression.
Du reste, les conséquences terribles de la liberté économique dans une société composée d'êtres économiquement inégaux ne tardent pas à se manifester à ceux-là mêmes qui ne se laissent point convaincre par les raisonnements et n'étudient que les faits. Car l'histoire sociale de la première moitié de ce siècle, et, sous bien des rapports, celle même de nos jours n'est-elle pas uniquement l'histoire des plus déplorables abus cotnmis par les classes capitalistes et propriétaires sous le couvert d'une liberté économique effrénée ? En Angleterre, aussi bien que dans la campagne de Rome, les propriétaires du sol commencèrent par expulser violemment leurs paysans, locataires emphytéotiques ou fermiers, pour changer leurs domaines en pâturages, tandis que dans l'industrie, pour avoir des ouvriers dociles et peu coûteu^^, les capitalistes mirent une ardeur diabolique à embaucher des enfants. Les belles et romantiques vallées du Derbyshire furent le théâtre de crimes affreux : des ravisseurs enlevaient les enfants à leurs parents pour les faire entrer de force dans des fabriques, et, dans le secret des usines, ces pauvres petits martyrs étaient soumis aux traitements les plus barbares. Beaucoup, à peine âgés de trois ou quatre ans, étaient liés sur des chaises et contraints au travail, et quand la faim convulsait leurs membres sur le siège de torture, le fouet les forçait au silence. Plus d'un de ces malheureux mit un terme à ses souffrances en se donnant la mort, et le suicide des enfants, qu'Esqui-
roi avait déclaré impossible dans son « Traité des maladies mentales », devint, sous l'influence de la liberté économique, un phénomène normal et fréquent. En même temps, on obligeait les femmes à un travail excessif, on augmentait la journée de travail des hommes et on commençait à pratiquer sur une grande échelle le travail nocturne. De là, une horrible dégénérescence de l'espèce, une dégradation épouvantable dans les conditions de santé et de vie du peuple travailleur. En Italie, l'alimentation du peuple a empiré à mesure que s'affermissait le triomphe de la liberté économique. On sait, en effet, que jusqu'à la fin du xvi* siècle, Touvrier italien a pu laisser le maïs aux animaux et se nourrir de froment, tandis que, depuis le commencement du xvii* siècle, bêtes et gens se disputent cette nourriture, et l'Italie est devenue, selon le mot du vieux Plante, le pays oii pleurent les mangeurs de polenta (ubi fient homines qui polentam pransitant.)
Les capitalistes russes, libres désormais d'agir à leur guise, achètent pour leurs ouvriers des vivres pourris dans les magasins de l'Etat, et leurs jeux de bourse sur la valeur du seigle et des blés contraignent les salariés à se nourrir du premier de ces aliments et à renoncer à l'usage du blé. En même temps, aux mines du Cap, les mineurs nègres sont surveillés jour et nuit par des chefs de chiourme armée de revolvers qui, pour prévenir les vols de pierres précieuses, sont chargés d'analyser les excréments de leurs ouvriers après les avoir fait purger d'office. Ainsi donc, la liberté mo-
derne est essentiellement la liberté des aristocrates : la masse des prolétaires subit encore le plus dur des servages.
Les résultats de la liberté économique n'ont pas été moins néfastes dans la navigation et le commerce. En Angleterre et en Allemagne, beaucoup de capitalistes faisaient ou font encore assurer pour des sommes fort importantes des navires qui ne peuvent pas tenir la mer et dont ils envoient l'équipage au-devant d'une mort certaine afin de pouvoir, eux, les rusés compères, encaisser une forte somme de leurs assureurs. Le peuple des villes maritimes a donné à ces embarcations le surnom significatif de navires-tombeaux; et ce sont en réalité d'immenses tombeaux flottants qu'attendent les abîmes des mers.
Dans le commerce, les conséquences du « laissez faire » ne sont pas moins déplorables. Sous le couvert de la libre concurrence, les falsifications les plus imprudentes se multiplient rapidement. On aurait pu écrire sur la tombe des soldats anglais de la campagne de Crimée : « morts de porc salé », comme on l'a déjà dit; et, en effet, les vivres malsains fournis par d'avides spéculateurs décimèrent l'armée par les terribles maladies qu'ils causèrent, bien plus que la mitraille russe.
Si, de la période exceptionnelle de la guerre, nous passons aux conditions normales des temps de paix, nous nous trouverons en face de phénomènes semblables et non moins douloureux.
Une analyse, faite en Angleterre, de quelques produits alimentaires de première nécessité a donné des
résultats épouvantables et les naïfs consomateurs ont tremblé en lisant la liste des corps hétérogènes qu'ils avalent sous forme de sucre, de café ou de pain. Qu'il nous suffise de dire que le pain analysé contenait de l'alun, du savon, de la chaux et du plâtre!
La liberté n'a pas été plus avantageuse à la circulation de la monnaie : l'anarchie des banques, partout oii les banques ont été laissées libres, nous le prouve clairement. Tandis que cette liberté monétaire jetait les petits artisans^ les moyennes classes agricoles, la propriété foncière en proie à l'usure anthropophage, la liberté engendrait, dans la finance des Etats, une abondance d'emprunts publics et d'impôts indirects, funestes aux classes pauvres et laborieuses.
Ainsi se montrait de plus en plus clairement l'influence malfaisante delà liberté illimitée et la nécessité de lui imposer des bornes. L'éternel refrain des optimistes, que la liberté guérit les maux qu'elle cause, qu'elle conduit fatalement à l'harmonie sociale, était brutalement démenti par les faits, une théorie et une politique restrictives s'imposaient. Adam Smith avait désemmailloté l'enfant qui désormais pouvait se passer de lisières, mais il ne fallait pas Texposer tout nu au contact de l'air ; il fallait penser à le recouvrir, à l'habituer à d'autres vêtements moins étroits, certes, que son maillot de nourrisson, mais susceptibles d'amortir l'effet des mouvements trop brusques. Il fallait donc canaliser la liberté économique, source de si grands malheurs, et empêcher que son vandalisme ne détruisît la dignité et la vie même des humains.
Cette nécessité, qui apparut évidente à tous les penseurs, détermina la formation d'une nouvelle école d'économistes ; cette nouvelle école s'appelle socialisme de la chaire en Allemagne, économie philanthropique en Angleterre, elle a, en Italie, d'illustres adhérents, MM. Cossa, Messedaglia , Luzzatti, Lampertico , G. F. Ferraris, Cognetti de Martiis, Cusumano, Morpurgo, Ricca-Salerno, Toniolo, etc. Chaque jour plus nombreuse et plus importante, elle se propose de chercher des règlements aptes à tempérer la liberté économique et les abus qu'elle cause. Quelques résultats, bien modestes, à vrai dire, ont déjà été obtenus et se manifestent dans l'importance attribuée depuis peu à la législation sociale. En Angeterre, la loi limite le travail des femmes et des enfants, la durée du travail et le travail nocturne; en Irlande, l'Etat favorise le rachat des terres par les petits fermiers auxquels il prête des capitaux à des conditions avantageuses; en Allemagne, on oblige les entrepreneurs à assurer leurs ouvriers en cas de maladie et d'accident pendant le travail, ou pour leur vieillesse. La loi défend en outre les paiements en nature, source de déplorables abus et d'exploitation des travailleurs; elle impose la construction de maisons ouvrières décentes et hygiéniques ; elle modifie le contrat agraire dans un sens favorable aux travailleurs et commence enfin une série de règlements salutaires qui tendent à contenir la liberté individuelle, partout oii elle pourrait devenir funeste et produire de dangereux abu-?.
De la sorte, la liberté économique accomplit au
cours des siècles, comme je le disais au commencement de cette leçon, la parabole qui est la loi universelle des choses. Humble d'abord et presque étouffée, au Moyen- Age, par la masse des lois absurdes sur l'industrie et l'agriculture, elle finit par se dégager et se révolter contre les restrictions qui l'enchaînent. C'est alors qu'elle trouve d'ardents, mais faibles champions chez les physiocrates français. Plus tard, elle livre un combat décisif contre la tyrannie économique, sous la conduite d'Adam Smith qui la guide, de triomphe en triomphe, à la souveraineté entière du monde civilisé. Son empire est d'abord absolu. Mais les résultats néfastes de cette liberté sans frein ne tardent pas à se montrer, à paraître de plus en plus graves, à devenir si intolérables enfin qu'ils excitent de toutes parts la plus violente des réactions. Alors s'élève une nouvelle école d'économistes, qui reconnaît le besoin urgent de la restreindre en des bornes rigides : sous l'influence de cette école reparaissent des freins, non plus ceux que leur forme féodale, barbare, rendaient incompatibles avec le progrès et presque uniquement avantageux aux classes supérieures — mais des restrictions nouvelles et plus parfaites qui permettent le développement normal des forces productrices et tendent à protéger les faibles et à réaliser l'équité.
En réduisant à sa plus simple expression l'évolution de l'idée économique, je dirai donc que, dans sa première phase, elle se résume dans le mot autorité, car ce sont alors les édits des princes qui dirigent les manifestations de l'activité humaine; dans sa seconde
phase, le principe qui l'anime est la propriété^ car les physiocrates invoquent, il est vrai, la suppression des entraves féodales, mais pour avantager seulement les propriétaires; dans sa troisième phase, son principe fondamental est la liberté^ dont Adam Smith est le suprême interprète, et enfin, dans sa quatrième phase actuelle, c'est Isl justice.
La science économique a donc un but et des principes infiniment plus élevés et plus nobles aujourd'hui qu'au temps passé, car elle ne se propose plus l'avantage exclusif d'une classe d'hommes ou le déchaînement des forces individuelles, mais l'institution d'une juste proportionnalité entre les diverses conditions des hommes. Elle ne veut pas seulement que chacun agisse selon son instinct, mais qu'il fasse le bien et que de son activité naisse l'amélioration et non le malheur de son semblable ; c^est vers ce noble but que convergent aujourd'hui les efforts de tous les économistes et de toutes les écoles ; de l'Angleterre à l'Amérique, de la Russie à l'Australie, un même désir les guide : diminuer les souffrances et adoucir au moins les contrastes qui vicient et déshonorent notre système social.