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TROISIEME LEÇON

Messieurs,

(( Le problème de la propriété, a dit Proudhon, est, après celui de la destinée humaine, le plus grand que puisse s'assigner la raison, le dernier qu'elle parviendra à résoudre. »

Mais cet immense problème, que l'humanité pensante s'est posé depuis les temps les plus reculés, n'est que depuis une époque relativement moderne l'objet d'une étude critique et réellement scientifique. En effet, ce n'étaient pas des savants de la classe des économistes qui discutaient la question de la propriété dans le passé, qui lui dédiaient leur attention et la soumettaient à une critique sereine : des théoriciens plus abstraits l'examinaient alors dans un but moins avouable. Quiconque connaît les œuvres des économistes classiques sait parfaitement qu'ils ne s'occupent nullement du problème de la propriété. Parmi les grands économistes anglais, J. Steuart, A. Smith, Ricardo, Senior, Torrens, James Mill, n'en font pas même mention.

Parmi les économistes classiques italiens, la plupart négligent cette question ou la touchent à peine. Beccaria, par exemple, se borne à appeler la propriété : « ce droit terrible et peut-être non nécessaire. » Par contre, les philosophes du droit s'emparent de ce problème et s'en font un véritable monopole intellectuel, et ils prétendent résoudre ou plutôt trancher la question par des affirmations sententieuses ou par des déductions de principes suprêmes, mais élastiques, de droit naturel.

Ces principes varient d'ailleurs selon les préjugés des érudits ou selon l'école à laquelle ils appartiennent, et aucun ne songe à s'en servir pour expliquer le problème de la propriété ou en analyser les rapports complexes : le seul but de ces juristes est de donner une justification raisonnable des droits acquis, de doter la personne du propriétaire d'une apparence de légitimité qui ceigne son noble front d'une auréole.

Parmi ces théories justificatives dont il est facile de découvrir les intentions cachées, rappelons, à titre de curiosité, celles qui rattachent la propriété à Voccupation, à la personnalité^ aux besoins, au travail ou à la loi.

Selon la première de ces théories, celle que les juristes romains nous ont transmise, il faut chercher la base logique de la propriété dans le fait même de l'occupation. Le premier qui s'établit sur une terre et en marque les limites par une haie en devient le légitime possesseur et acquiert par cet acte très simple, par cette formalité banale, le droit de retirer de belles rentes

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de son terrain et de le transmettre à ses arrière-neveux. Mais cette doctrine, soutenue encore dans ces derniers siècles par Puffendorf, Grotius et d'autres gros bonnets de la science, explique le fait sans le justifier. En effet, même en admettant pour un instant l'assertion de ces philosophes, que la propriété privée ait commencé par l'occupation, on peut se demander pourquoi un homme, par cela seul qu'il a planté un pieu sur un terrain et dit : ce terrain est à moi ! a pu en devenir le propriétaire; d'après quel principe il a acquis un droit absolu sur cette terre et au nom de quelle loi elle peut être inaccessible, jusqu'à la consommation des siècles, au reste de Thumanité. Mais le fait primitif même sur lequel se fondent ces auteurs est controuvé. Cette explication de l'origine historique de la propriété est une légende que tous les manuels d'économie politique se sont chargés de vulgariser. Il y avait une fois, il y a bien, bien longtemps, une terre inculte et franche ; un homme vint, qui coupa une branche d'un arbre, en fit un instrument 4e labour et s'en servit pour remuer une partie du sol; ensuite il entoura son champ d'une haie et dit : ceci est à moi. Ainsi s'est formée la propriété, disent ces théoriciens : telle est son origine et sa genèse.

Eh bien, je n'hésite pas à affîrmer que cette légende est entièrement démentie par l'histoire : celle-ci nous apprend en effet que l'occupation primitive de la terre, bien loin de produire le droit de propriété absolu, n'est qu'une forme de possession passagère, la terre ne demeurant au pouvoir de l'occupant que tant qu'il la

LA PROPRIETE 6î

laboure et cessant de lui appartenir dès qu'il cesse de travailler. De l'Allemagne de Tacite à l'Amérique coloniale, de la Russie moderne à l'Angleterre préhistorique, l'histoire de tous les pays nous prouve l'impuissance de l'occupation primitive à produire la propriété privée, et l'inexistence de cette forme de l'appropriation dans les premiers âges de la vie sociale. Le mot « propriété » est même absent du langage primitif. En Grèce, par exemple, où, d'ailleurs, l'occupation n'a jamais été une forme d'acquisition de la terre, le mot propriété ne paraît qu'à une période relativement récente, et en Russie nous pouvons constater sa création à une époque très rapprochée de la nôtre, au xvi* ou XVII* siècle. Dans une période successive, et après qu'un droit précaire de possession a été pendant des siècles le fondement de l'économie et de la production, ce droit primitif fait place à la propriété, non privée, mais collective, attribut de la communauté du village, du clan ou du mir^ et ce n'est que dans une troisième phase, quand la civilisation a fait quelques progrès, que la propriété privée apparaît et se généralise. Et elle s'établit, non point pacifiquement, mais par une usurpation violente, par une brutale confiscation de la terre volée tout crûment à la communauté productrice. La propriété ne provient donc pas de l'occupation innocente d'une res nullins, comme le croient les théoriciens du droit naturel; elle est née de l'usurpation violente d'une res communis commise par quelques aventuriers au détriment de la majorité.

La thèse de ceux qui, comme Ahrens, par exemple.

fondent le droit de propriété sur les besoins humains, sur la nécessité où est l'homme de s'approprier, pour vivre, les objets du monde extérieur, n'est d'ailleurs pas plus soutenable. Il est aisé de voir que cette doctrine, loin de conduire à la justification de la propriété, mène tout droit à sa négation, au communisme le plus absolu, car il est évident que si la propriété est un corrélatif des besoins de l'homme, tous les hommes sont de droit propriétaires, puisqu'ils ont tous des besoins. En outre^ si cette doctrine était vraie, il faudrait que la propriété de chacun fût exactement proportionelle à ses besoins : la richesse du célibataire devrait être moindre que celle de l'homme marié, l'homme sobre devrait posséder moips que l'épicurien et l'avare moins que le prodigue. Et cependant, à peine est-il besoin de le dire, c'est d'après une règle absolument contraire qu'a lieu le partage de la propriété. Le principe que Thomme est doué de besoins est, d'ailleurs, si contraire à la propriété qu'il forme le noyau d'une théorie socialiste ennemie de cette propriété et demandant la formation d'une société nouvelle dont la règle de justice distributive sera la suivante : à chacun selon ses besoins. En outre, peut-on croire que le besoin, cet élément essentiellement passif et inerte, ait créé le plus grand des droits réels? Si l'homme n'était doué que de besoins, s'il ne possédait pas aussi des qualités actives et créatrices, il est clair qu'il serait absolument incapable de se procurer un droit, un empire quelconque sur les choses.

Aussi la théorie de Rosmini, pour qui la propriété

est une manifestation de la personnalité humaine, estelle bien plus raisonnable et bien plus digne d'attention. L'homme, selon Rosmini, rattachant à sa sphère d'ac tion les objets extérieurs, imprime à ces objets le cachet de sa personnalité, en fait presque un prolongement de son être, les rend indissolubles de sa personne; d'oii naît, comme corollaire naturel, son droit de s'approprier ces objets et d'exclure les autres de leur possession. Cette doctrine est plus logique que l'autre, mais elle ne soutient pas non plus un examen sérieux. On pourrait d'abord, en effet, lui opposer que, la personnalité étant un caractère commun à tous les hommes, chacun devrait avoir une propriété, et l'existence d'une classe de non-propriétaires et toute notre constitution économique actuelle seraient encore, selon cette théorie, inadmissibles et injustes.

On pourrait répondre à Rosmini ce qu'on répliqua à Voltaire s'écriant : « Liberté- propriété : ce mot des Anglais est le cri de la nature » — «Fort bien, c'est-à-dire que si l'on veut que la personne humaine soit libre, il faut donner à chacun sa propriété. » De même, à la devise personnalité-propriété, nous répondons : faites donc que tous les hommes soient propriétaires.

Si vous m'objectiez que le fondement de la propriété n'est pas la personnalité en soi, mais la manifestation de son activité sur les choses, je vous répondrais que les moins aptes à modifier les choses, ceux qui affirment le moins leur personnalité, sont ceux-là mêmes qui possèdent le plus ; les plus actifs sont les plus déshérités. Comment trouver, dès lors, dans la pro-

priété, le corrélatif de la personnalité humaine ? En outre, si la propriété était une émanation naturelle de la personnalité humaine, partout où il y a des hommes devrait exister la propriété privée; comment se fait-il qu'elle ait été ignorée pendant des siècles? Pourquoi y aurait-il aujourd'hui même des pays (une grande partie de la Russie, Java, les pays slaves) où elle n'existe pas? Ces Javanais, ces Russes, ces Slaves ne sont-ils pas des hommes? Seraient-ils par hasard des singes anthropomorphes? Tant qu'on ne nous l'aura pas prouvé, nous pourrons considérer l'absence de propriété privée chez eux comme la plus claire condamnation de la doctrine de la propriété individuelle, considérée comme un dérivé nécessaire de la personnalité humaine.

Une théorie, plus en vogue aujourd'hui, est celle qui voit dans la propriété le prix légitime du travail. Cette théorie, soutenue d'abord par Locke, a été acceptée par bien des juristes, et notamment encore par Thiers, dans la déclamation prolixe qu'il a consacrée à l'apologie de la propriété. En vérité, Thiers avait ses raisons pour soutenir cette doctrine, lui dont la chronique nous a transmis les grandes fatigues et les combinaisons géniales employées à acquérir sa belle fortune! Au temps où il était ministre, son beau-père envoyait chaque jour prendre des nouvelles de sa fille et de son gendre, attention touchante qui méritait certes d'être récompensée en ce monde et dans l'autre. Parfois, — n'est-ce pas naturel, d'ailleurs? — on répondait à l'envoyé que la fille et le gendre se portaient

bien, d'autres fois le contraire-, et, dans le premier cas, sans douté dans la joie d'avoir reçu de bonnes nouvelles, le beau-père courait à la Bourse pour jouera la hausse : au cas contraire, sans doute aussi, préoccupé par la santé de ses chers enfants et voyant tout en noir, il jouait furieusement à la baisse. Or, voyez l'étrange coïncidence! Comme s'il eût voulu récompenser tant de vertu, le Destin couronna d'un tel succès les spéculations du beau-père incomparable, qu'il eut bientôt accumulé, pour lui-même, pour sa fille et pour son gendre, un patrimoine colossal, monument, aussi majestueux que la pyramide de Rhodope, de la propriété créée par le travail !

Mais, sans nous arrêter à cet innocent épisode de la vie d'un grand et pur philosophe, passons à l'examen de sa thèse. A peine est-il besoin de dire que les faits la . démentent cruellement. Et comme l'antique philosophe, devant qui l'on niait la réalité du mouvement, se mettait à marcher pour toute réponse, ainsi, à ceux .qui croient voir dans le travail la source de la propriété, bornons-nous à montrer, dans notre société contemporaine, la négation la plus parfaite de cette théorie. Jamais autant que de nos jours la scission entre le travail et la propriété n'a été profonde, absolue, irrévocable : c'est au point que travailleur et non propriétaire sont aujourd'hui des tergies presque synonymes. Bien loin d'être la souree de la propriété, le travail est maintenant le corrélatif normal de l'absence de propriété, tandis que le corrélatif de cette dernière est

l'abstention du travail. Bien loin de produire la pro-

priété, le travail n'engendre que la misère. « Dans notre société actuelle, dit Stuart Mill, le produit du travail est presque toujours réparti en raison inverse de la somme de travail accompli ; la plus grande partie de ce produit revient à ceux qui n'ont point travaillé; une partie assez grande encore, à ceux dont le travail a été presque purement nominal^ et ainsi de suite; enfin, la rémunération diminue à mesure que le travail devient plus pénible ou plus rebutant, si bien que les plus durs travaux ne valent pas à l'ouvrier de quoi lui procurer le strict nécessaire. »

Gomment peut-on, en présence de pareils résultats, affirmer que la propriété actuelle est fondée sur le travail? Mais, du reste, même en nous plaçant au-dessus des faits, en ne faisant appel qu'au raisonnement, il est aisé de voir que le travail ne peut fonder et maintenir un droit de propriété que si le propriétaire travaille effectivement et tant que dure ce travail; il ne peut être que l'indissoluble associé, et non l'aïeul: de la propriété. Aussi le propriétaire devrait-il cesser de posséder dès qu'il cesse de contribuer directement à la production, d'après les conclusions logiques de cette théorie; c'est-à-dire qu'elle est un soutien bien fragile du droit de propriété, et que, loin de l'appuyer, elle contribue à l'abattre.

Enfin, un système plus récent, soutenu surtout par le socialisme de la chaire et son illustre chef, M. Adolphe Wagner, affirme que la loi, ou la volonté du pouvoir Social, forme la base de la propriété : elle existe de par la loi et un décret législatif peut la faire disparaître.

L'erreur de ce système consiste en ce que ses théoriciens ne se sont point demandé d'où venait la loi. Le droit d'un peuple n'est pas une proies sine maire créata : il a une cause, il est le produit d'un autre phénomène. Or, ce phénomène générateur est justement l'économie. Ce n'est pas le droit, en effet, qui façonne à son gré les rapports économiques; mais ceux-ci créent et façonnent le droit. Ce n'est pas la loi qui crée la propriété : ce sont les rapports de la propriété qui pétrissent la loi et lui font suivre une évolution parallèle à la leur. Du reste, il est facile de constater dans l'histoire de la propriété, qu'elle se forme par un processus naturel, dont l'Etat est le spectateur impuissant, et en poussant cette analyse, on s'aperçoit que la propriété assure à quelques individus des rentes indépendantes de leur travail personnel, sans que l'Etat intervienne le moins du monde dans le mécanisme de ces usurpations. Les faits démentent donc de la façon la plus radicale la théorie qui veut faire dériver la propriété de la loi et nous ne pouvons conséquemment considérer cette théorie, soutenue avec tant d'éclat aujourd'hui, que comme un des mille expédients auxquels recourt l'esprit humain pour se dispenser de chercher la cause première et cachée des phénomènes.

Nous avons donc vu qu'aucune des théories philosophiques destinées à défendre la propriété ne résiste à la critique la plus élémentaire. Mais, d'ailleurs, on peut leur appliquer une objection plus générale et tout à fait décisive : c'est qu'elles falsifient à la fois le

problème et les critères qui pourraient nous guider vers sa solution.

En premier lieu, la philosophie du droit pose mal le problème de la propriété, car elle prend comme objet de ses études une propriété jnétaphysique, absolue, invariable, réfractaire à l'influence transformatrice de l'histoire. Elle nous parle de la propriété sans s'apercevoir que celle-ci n'est qu'une catégorie abstraite, qu'un nom qui sert à désigner les formes les plus disparates de l'appropriation : le champ de Cincinnatus aussi bien que les domaines du duc de Westminster, possesseur d'une.rente de plusieurs centaines de milliers de livres sterlings. Voilà longtemps déjà que Spencer a démontré l'absurdité de discuter sur la propriété comme sur une catégorie absolue, en englobant sous une même dénomination et dans une même doctrine la propriété du sauvage, dont l'arc et les flèches forment tout l'avoir, et la propriété du riche fils d'Albion, qui possède des actions américaines, des titres de la dette continentale, des maisons en Angleterre et des terres en Australie ou au Zanzibar. Lassalle, à son tour, fait observer qu'il n'est pas permis de parler de la propriété, de l'hérédité, du crime, du contrat, etc., comme de catégories absolues et immobiles, mais qu'il faut examiner séparément et soumettre à des doctrines diverses la propriété orientale, la gréco-romaine, celle du Moyen-Age et la moderne. Avec plus de profondeur encore, Marx montrait l'antithèse essentielle qui existe entre la propriété privée du travailleur et la propriété capitaliste. La première est le corollaire du travail in-

dépendant et individuel, tandis que la seconde est le résultat de la destruction violente de la première, de sorte que, non-seulement elles ne peuvent être confondues, mais que la propriété capitaliste ne se forme que sur les ruines de la propriété du travailleur. Quand on veut parler du problème de la propriété^ il faut donc poser en principe qu'il s'agit exclusivement de la propriété capitaliste, ou enfin de cette sorte de propriété qui permet à une classe d'hommes de percevoir, sans travailler, une part considérable du produit social. La propriété prWée du travailleur, celle de Cincinnatus qui, au prix d'un labeur incessant, défriche un lopin, une bande de terrain, n'est que l'émanation naturelle de l'activité humaine, ei aucune critique ne pourra jamais l'atteindre; mais la propriété séparée du travail a un tout autre caractère, elle est bien autrement menaçante, et c'est contre elle que, fort justement, se dirigent les traits de la critique contemporaine.

En second lieu, la philosophie juridique commet la moins pardonnable des fautes en affirmant l'existence d'un droit de nature ou de principes immuables de justice, d'après lesquels les institutions civiles devraient être jugées. Ces principes éternels n'existent pas en réalité : nul ne les a vus ni touchés; les différentes , règles du droit qui se sont succédé au cours des siècles, produits historiques des diverses époques, des phases multiples de l'évolution sociale, étaient le reflet de la propriété et ne pouvaient, par conséquent, servir à la réglementer. Donc, le problème de la propriété capitaliste ne peut être résolu par l'examen de sa légitimité

considérée au point de vue d'une justice abstraite. Il faut qu'une analyse positive indique la cause qui en a provoqué la genèse et en détermine le développement, afin qu'on puisse, par induction, découvrir ensuite si le caractère de la propriété capitaliste est fugitif ou immuable, si mission est passagère ou éternelle.

Or, l'histoire et la statistique apprennent à quiconque examine dans cet esprit la constitution de la propriété capitaliste, qu'elle se forme partout, chez tous les peuples et dans tous les temps, par un même procédé : la suppression de la terre libre. Tant que subsistent des terres libres, et que chacun peut, à son gré, occuper une partie du sol et lui consacrer son travail, la propriété capitaliste est impossible, car nul n'est disposé à travailler pour un autre quand il peut s'établir à son compte sur un terrain sans valeur. Nécessairement, dans ces conditions, la forme économique est la propriété aux travailleurs, la petite propriété des cultivateurs ou des artisans indépendants. Mais cette forme économique, en empêchant l'exploitation de l'homme par l'homme, exclut aussi l'association du travail et, partant, le développement énergique, le progrès rationnel de la production : d'autre part, il ne peut se former d'associations spontanées parmi les propriétaires laboureurs, car leur esprit d'indépendance s'y oppose. De sorte qu'à un certain moment de l'évolution économique, lorsque la population croissante impose une production plus considérable, cette forme primitive est détruite et remplacée par une autre plus efficace, permettant l'association du travail. Pen-

dant quelque temps, cette association est possible grâce à l'accion despotique de l'Etat qui s'approprie les terres et les instruments de labour et maintient unis par force les producteurs : telle est justement la mis^ sion historique des collectivités primitives, méthodes puissantes de coagulation des travailleurs qui, abandonnés à eux-mêmes, tendraient à s'isoler. Mais cette forme barbare de l'association du travail devient bientôt inadéqi^ate au but qu'elle se propose : il faut donc la briser et la remplacer par une association coactive plus efficace. C'est alors qu'une poignée de violents, qu'on les appelle génies ou criminels, comme on voudra, enlève les terres à la masse et la contraint de travailler pour eux, associant ainsi par force le travail sous leur domination. La suppression de la terre libre a lieu selon des méthodes qui varient suivant le degré de densité de la population; si celle-ci est peu nombreuse, il faut, pour enlever l'homme à la terre, l'enchaîner, le réduire en esclavage, tandis que, quand la densité de la population s'est accrue, il suffit que le petit nombre des dominateurs possède tout le sol pour que la persistance de l'économie capitaliste soit assurée. Mais, quel que soit le procédé par lequel on obtient la suppression de la terre libre, cette suppression n^en demeure pas moins la base unique de la propriété séparée du travail, de la scission de l'humanité en une classe de héros et une autre de parias, un nombre restreint de triomphateurs et une masse énorme de sujets. «

Je pourrais documenter cette formation de la pro-

priété capitaliste d'une façon évidente, par une course rapide à travers l'histoire des peuples. Je pourrais vous décrire la destruction violente des communautés primitives et, marchant sur les brisées de Cicéron, vous peindre les usurpations des propriétaires de Sicile, ou, sur les pas d'Appien, vous montrer la disparition des petits propriétaires dans la Rome de la décadence ; je pourrais vous retracer l'anéantissement brutal de la propriété la^jorieuse, partout remplacée par l'esclavage, puis par le servage, enfin par le salariat. Mais il n'est point nécessaire d'aller rechercher dans la nuit des temps l'origine de la propriété capitaliste, car nous pouvons l'étudier en relief, pour ainsi dire, à une époque assez récente et dans un pays assez rapproché du nôtre. La propriété collective, telle qu'on la trouve aux époques primitives, a régné dans les principautés danubiennes jusqu'en 1840 : alors seulement, sous la pression d'une population croissante, on commença à ressentir les graves inconvénients de ce système arriéré de propriété et de production. L'impossibilité de l'économie collective ne fut pas plus tôt sentie, que les usurpations des plus puissants ou des plus cupides commencèrent pour ne plus s'arrêter. Mais comme, naturellement, on ne pouvait enlever tout d'un coups leurs terres aux communistes qui les possédaient depuis des siècles, on dut commencer par recourir à des moyens termes, des transactions jésuitiques, et on divisa le sol en trois parties dont deux furent laissées aux colons, et la troisième fut assignée aux propriétaires avec obligation, de la part des

paysans, de labourer gratuitement ces terres seigneu-: riales. Ainsi se formait dans les Etats danubiens la propriété capitaliste, et elle y gardait une empreinte profonde de collectivisme qui la faisait ressembler à l'ancienne propriété féodale en Europe. Mais ce système hybride de propriété ne suffisait pas aux nouveaux seigneurs qui, tout de suite, mirent tous leurs efforts et leur intelligence à trouver le moyen de déposséder les paysans encore maîtres des deux tiers du sol. L'entreprise, fort difficile, mais bien avancée déjà, parut brisée tout à coup par la révolution de 1848, alors que les colons révoltés demandèrent à grands cris les terres usurpées par leurs seigneurs. Ceux-ci, un moment, semblèrent sur le point de devoir céder. Mais grâce au sens pratique don; sont doués les propriétaires, les boyars comprirent que le meilleur moyen d'empêcher une nouvelle répartition des terres était de confier le soin de cette répartition à une commission; ils parvinrent à en faire nommer une, qui fut chargée de préparer la réintégration des paysans dans la propriété des terres usurpées, et composée de dix-huit propriétaires et de dix-huit paysans. Et voilà où commence le gâchis. Dans l'interminable discussion qui s'engagea au sein de l'assemblée, les propriétaires, généreux en théorie, se montrèrent implacables dans la pratique, et pendant qu'ils proclamaient avec une faconde toute méridionale que le travail est la base de la propriété, ils s'empressaient d'ajouter, ce qui n'était pas très logique, qu'il ne fallait laisser aux laboureurs qu'une portion de terre à peine assez grande pour les

nourrir. Les résultats de ces discussions furent tels qu'on pouvait les prévoir. Leur fureur révolutionnaire calmée, les paysans, las des byzantinismes de la commission, la laissèrent se dissoudre sans avoir abouti à rien de sérieux, et les propriétaires purent continuer leurs usurpations jusqu'au jour où le dernier des colons fut exproprié et converti en salarié. C'est ainsi que la propriété capitaliste et son corollaire fatal, le prolétariat, se sont installés triomphants jusque sur les rives du beau Danube bleu; et aujourd'hui, dans la seule Roumanie, il y a 80,000 familles de prolétaires agricoles qui^ de l'aveu d'un de ces pauvres hères, ne mangent pas de maïs pourri parce qu'ils n'en ont même pas. Et ils meurent pourtant de pellagre, comme les paysans de notre Lombardie, après avoir été contraints aux plu§ durs travaux par les calarasi^ gendarmes communaux que les autorités, par une touchante attention, mettent à la disposition des propriétaires roumains.

Si j'ai choisi les Etats danubiens, c'est seulement parce que, là, l'expropriation du peuple et l'influence de cette expropriation sur la formation de la classe capitaliste se manifestent d'une façon plus frappante qu'ailleurs et, pour ainsi dire, palpable. Mais j'aurais pu prendre ailleurs des exemples et je n'aurais eu à cet égard que l'embarras du choix. En effet, de l'Italie du XVIII* siècle, qui donne la liberté aux serfs en échange de la terre qu'ils possédaient et les convertit ainsi en salariés, à la Russie moderne qui enlève à sa plèbe agricole ses anciennes propriétés communales et crée

un prolétariat inconnu jusqu'à nos jours 4ans l'empire des Tsars ; de la Nouvelle-Zélande à l'Allemagne, de l'Inde à la France, tous les pays nous offrent le même spectacle : la propriété capitaliste se fondant sur l'expropriation, ou, passez-moi ce mot, sur le déterrement du travailleur; la propriété non travailleuse s'élevant, grâce à cette suppression de la terre libre et au monopole de l'occupation du sol. Et maintenant, quelle importance, quelle signification peuvent avoir les théories philophiques sur la nature de la propriété en présence de faits si explicites, si universels ? Jugez en vousmêmes. Je me bornerai pour ma part à tirer de ces phénomènes la conclusion logique qu'jls imposent sur la raison d'être et la structure de la propriété capitaliste. Que nous apprend leur muette mais irrésistible éloquence ? Qu'il ne faut pas chercher l'origine de la propriété capitaliste dans le droit, mais dans les exigences de la production, et que sa justification se trouve dans les régions pratiques et prosaïques des conditions de l'existence sociale et non point dans les nuages de la métaphysique. La mission historique de la propriété capitaliste, sa justification consiste en ce qu'elle est une méthode puissante d'association coactive du travail : libre, il se serait désagrégé, ou aurait dû être associé par force par l'Etat, et, d'une façon ou de l'autre, il aurait été fort peu productif. Donc, justement parce qu'elle est une méthode puissante d'association du travail, la propriété capitaliste est un levain précieux de production efficace et un facteur providentiel de la civilisation. Mais les conditions mêmes qui provoquent sa

formation à un certain moment de l'histoire, et qui poussent à son développement, ces mêmes conditions, dépassées, amènent son inévitable déclin dans une phase ultérieure de l'évolution sociale. En effet, d'une part, le travail associé par force se montre de plus en plus inefficace, tandis que, d'autre part, disparaissent peu à peu les obstacles qui s'opposaient à l'association libre. Un moment arrivera enfin où l'on pourra substituer à l'association coactive de la propriété capitaliste, donnant de trop faibles résultats, un travail librement associé, plus efficace et plus productif. C'est alors que la propriété capitaliste devra fatalement disparaître pour être enfin remplacée par l'association libre des travailleurs.

Cette doctrine de la propriété, que je défends depuis bien longtemps et que j'ai rapidement résumée, n'est qu'une application rigoureuse des principes de l'école historique dont les triomphes sont incontestés dans le champ des recherches sociales. Cette école soutient en effet que la propriété n'est, ni une institution sacrée, ni un vol, mais simplement un phénomène. Il ne faut ni l'acclamer ni la maudire : il faut l'étudier dans sa formation, son mécanisme, son évolution fatale. Ce n'est qu'en lui appliquant la méthode matérialiste qui est une gloire des sciences naturelles, qu'on pourra décomposer ce phénomène complexe, l'analyser dans ses moindres détails, en prévoir l'avenir et trouver les moyens les plus efficaces de provoquer la réalisation de la forme finale et adéquate de la vie sociale, objet des vœux ardents de l'humanité souffrante.

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