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QUATRIÈME LEÇON

Messieurs,

Parmi les théories sociales qui ont rempli notre siècle de controverses savantes et de querelles philosophiques, aucune, certes, n'a compté de plus vaillants défenseurs ou de plus formidables ennemis que celle de Malthus sur la population. Saluée d'abord par des cris d'enthousiasme et couverte plus tard d'imprécations atroces, elle est, de nos jours encore, l'objet d'études sérieuses et de discussions érudites. On ne s'étonnera donc pas qu'avant d'aborder des questions d'une actualité plus poignante nous accordions un moment d'attention à une doctrine que l'on a tant célébrée et tant injuriée.

Elle est facile à résumer. Le nombre des êtres qui peuvent exister à la fois, disait le pasteur d'Haileybury, est évidemment très rigoureusement déterminé par la somme des vivres dont ils disposent, de sorte que si, à un moment donné, il n'y avait de pain que pour cent personnes et qu'une cent-et-unième vint à

naître, elle serait fatalement condamnée à l'inanition. Mais ce déséquilibre entre la populatioa et les aliments, bien loin d'être un phénomène fortuit et hypothétique, est, dans la vie réelle, un fait constant et nécessaire. Car, tandis que la somme des vivres disponibles n'augmente que très lentement par suite de la productivité décroissante des terres successivement cultivées ou des capitaux successivement employés, la population se développe avec une énergie sans frein, grâce à un instinct très violent chez tous les êtres organisés. Ainsi, l'augmentation des vivres suit tout au plus une progression arithmétique, mais celle de la population suit une progression géométrique. De cette disproportion entre l'accroissement limité de la production agraire et l'accroissement illimité du nombre des humains, résulte un excédent chronique de bouches à nourrir. Une partie des êtres qui viennent au monde, ne trouvant pas de place au banquet de la vie, est condamnée à la faim et à la mort, et cette loi naturelle est la cause première delà pauvreté, de l'inégale répartition des richesses, du déséquilibre social. Ce déséquilibre n'est donc pas, ainsi que le proclament les écrivains radicaux, le résultat des institutions humaines, de la création des privilèges, de l'existence de la propriété; c'est un phénomène naturel et éternel, une conquence des volontés divines devant lesquelles l'homme

ne peut que s'incliner à moins qu'il ne se résolve,

héroïquement, à couper le mal dans sa racine en s'abstenant de la procréation, en se condamnant au célibat et à la chasteté.

On conçoit l'accueil enthousiaste fait à cette doctrine par les riches propriétaires à qui elle offrait un appui précieux et inespéré. Le contraste poignant entre leur opulence et la misère des masses souffrantes aurait pu en effet éveiller en eux quelque scrupule ou quelque remords confus : la nouvelle théorie venait dissiper ces ombres et dégager toute responsabilité des riches en face du paupérisme, qu'elle proclamait éternellement nécessaire et inexorablement imposé par les lois naturelles et divines. Malthus leur défendait même de chercher les moyens d'atténuer les souffrances et arrêtait leur main secourable au moment où un élan généreux ou un inavouable frisson de peur leur aurait arraché une aumône. Faire la charité ! s'écriait le pasteur économiste : mais c'est absurde ! Dès qu'il peut compter sur l'obole du riche, le pauvre rejette les derniers scrupules qui l'éloignaient du mariage ou de la procréation et, plus s'accroît l'excédent de population, plus la misère augmente. Ainsi, trêve d'associations philanthropiques et d'organisations ou de prescriptions légales qui se proposent pour but l'élévation des salaires, car élever le salaire, c'est pousser l'ouvrier au mariage et à la procréation, c'est continuer à augmenter le fléau d'une surabondance de bouches à nourrir. Les institutions qui parviennent à répandre le bien-être parmi le peuple, qui en améliorent le sort, sont, en somme, nuisibles et condamnables, puisqu'elles rendent plus dangereux encore l'excédent de population. Les ouvriers ne doivent pas attendre des autres un adoucissement de leur destinée; ils peuvent l'obtenir sans aided'autrui etévi-

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ter la pauvreté seulement eh émoussant les flèches de Cupidon, selon le mot de Townsend, autre pasteur anglais aussi versé que Malthus dans la science de la population : c'est là qu'est le salut pour l'ouvrier. Quoi d'étonnant à ce que pareille doctrine ait été acclamée par les riches et furieusement attaquée par les pauvres et par leurs prophètes ?

Mais dans l'examen d'une théorie, la science ne peut tenir compte de ses conséquences plus ou moins avantageuses à telle ou telle classe sociale. N'ayant d'autre intérêt à défendre que l'intérêt suprême de la vérité, elle ne peut juger le malthusianisme d'après ses applications pratiques, ou d'après les intérêts que ces applications entravent ou favorisent; et elLe doit se borner à rechercher exclusivement si la célèbre théorie correspond ou non à la réalité des faits : voilà le seul objet de la recherche scientifique sur cette question.'

Une étude sereine ne tardera pas à nous dévoiler Terreur fondamentale de la théorie de Malthus. En considérant l'augmentation limitée de la production agraire et l'augmentation illimitée de la population comme le résultat de deux lois, Tune physique et l'autre physiologique, le théoricien anglais a complètement méconnu le caractère véritable des phénomènes qu'il se ^ proposait d'expliquer. Il est hors de doute que la production des vivres augmente fort lentement, que cette lenteur d'accroissement était encore plus prononcée alors que la concurrence américaine ne jetait pas sur * le marché un immense stock de subsistances, et qu'enfin elle était d'une évidence palpable à l'époque où Mal-

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thus écrivait. Mais après avoir constaté le fait, il s'empressa d'en accuser la stérilité de la terre, l'avarice de la nature, système d'explication facile et, partant, toujours suivi par tous ceux qui ont voulu se dispenser de l'analyse profonde des phénomènes. Or, la vérité est qu'il ne faut pas rapporter le lent accroissement de la production agraire à l'infertilité du sol, mais à une série d'institutions juridiques et économiques qui interceptent et atténuent l'efficacité productrice du travail agricole. Et d'abord, les étendues de terrain laissées en friche par leurs propriétaires privent la société des produits qu'elles pourraient fournir. En outre, les terres défrichées sont presque toujours cédées en fermage par des contrats de location à brève échéance, laissant aux propriétaires la jouissance des augmentations successives de la rente au fur et à mesure de leur formation. Ainsi, l'agriculture est habituellement dirigée de nos jours par des fermiers, c'est-à-dire des gens n'ayant

aucun intérêt à employer des capitaux dans le sol d'une façon durable, parce qu'ils savent que ces capitaux seraient confisqués par les propriétaires à la fin du bail. De là, dans tous les pays, où domine le fermage, une culture extensive et stérilisante, qui cause, non seulement l'exiguité, mais la lente diminution duproduit brut de la terre, non seulement la diminution, mais la lente détérioration de la production agricole.

Dans les pays où le fermage n'est pas usité, la culture des terres est confiée à des métayers, ignorants et pauvres, ou dirigée par les propriétaires mêmes par

l'entremise d'ouvriers salariés dont la coopération est

indolente et inefïïcace, parce qu'ik n'ont, ordinairement, aucune participation au produit et, par conséqueut, aucun intérêt au bon résultat de l'entreprise agricole.

Cette série d'influences essentiellement économiques et juridiques maintient la production agraire bien en deçà de ses bornes naturelles. Ce fait une fois acquis, il est évident que nous ne pourrions plus rapporter à une loi naturelle et inévitable un excédent de la population sur la quantité des vivres disponibles, puisque le déséquilibre disparaîtrait dès l'abrogation des procédés qui refrènent l'efficacité productrice du travail et du capital employés dans l'agriculture.

Mais, répondant les malthusiens, quand vous pourriez éliminer tous ces obstacles et lâcher la bride à toutes les forces de la production rurale, empêcheriezvous.à jamais les excédents de population ? Non, sans doute. Votre réforme, il est vrai, donnerait d'abord des moyens de subsistance à plus d'hommes qu'il n'en peut vivre aujourd'hui : mais, poussés par l'irrésistible instinct de la procréation, les humains se multiplieraient plus rapidement encore que la quantité des subsistances, et l'excédent de population, un moment disparu,, ne tarderait pas à se reproduire avec l'inéluctable fatalité d'une loi naturelle.

Cette objection serait certainement irréfutable, si

. Malthus avait raison d'affirmer que l'accroissement

de la population est le résultat d'une loi de Nature :

mais c'est en cela que consiste son autre erreur. Sans

doute, les êtres humains, pour la plupart, procréent

sans se contraindre; et cette vérité était encore plus évidente à l'époque où Malthus écrivait. Mais, cette fois encore, le grave ecclésiastique, après avoir constaté le fait, s'est trop hâté d'accuser là Nature et son imprévoyance. Il n'aurait eu pourtant, pour reconnaître son erreur, qu'à observer attentivement la société qui tourbillonnait autour de lui. Il aurait constaté que cette société ne formait pas, même au point de vue du phénomène qui l'intéressait, un tout compact, mais qu'elle se partageait en deux fractions essentiellement distinctes, l'une formée de pauvres, de salariés, de prolétaires, de criminels, se multipliant sans cesse et sans frein, l'autre de propriétaires, de capjtalistes et de clients du capital n'ayant pas plus de deux enfants chacun; et il aurait vu que, si la population augmentait rapidement dans une de ces fractions de la société, elle demeurait stationnaire ou diminuait même dans l'autre. Voilà qui aurait dû faire douter notre docteur de la vérité de sa loi naturelle de la population^ car qu'est-ce donc qu'une loi naturelle qui ne s'impose pas également à toutes les parties de la société ? En outre, s'il -avait observé que les plus prolifiques appartiennent tous à une même classe sociale, dont les conditions d'existence sont diamétralement opposées à celles de la classe où l'augmentation de la population est moindre, il aurait été amené logiquement à conclure qu'on ne doit pas chercher la mesure de cette augmentation ou, pour nous exprimer mathématiquement, du coefficient de fécondité, dans la nature physiologique de l'homme mais dans ses conditions économiques, et il n'y aurait

pas VU le produit d'une loi naturelle mais le résultat d'une loi sociale, qui loin d'être immuable et éternelle, varie au gré de la répartition des richesses entre les diverses classes de la société. Le bon pasteur aurait compris alors que ce n'est pas l'homme en général mais le prolétaire et le salarié qui s'abandonne brutalement à une procréation exubérante, parce que ses gains dérisoires , variables et intermittents détruisent en lui tout esprit de prévoyance, tout sentiment de dignité humaine.

Là où JVIalthus voyait deux lois naturelles, l'une contrariant la production des vivres, l'autre trop favorable à une surabondante production d'hommes, la réalité nous présente donc deux lois essentiellement économiques ou plutôt deux aspects antagonistes de notre système éconoiïîique basé sur le salaire. En effet, d'une part, ce système limite le développement des forces productives et contient en des bornes rigoureuses l'augmentation des denrées agricoles, en séparant l'un de l'autre les facteurs de la production : la terre, le travail et le capital; d'autre part, il détruit la continence dans les masses, en contraignant le travailleur à accepter une paie misérable et en le réduisant à un standart oflife dégradant. Ces deux effets antagonistes de l'économie à base de salaires : limitation de la production agricole, excitation à la procréation, amènent nécessairement cet excédent chronique de la population que Malthus prenait pour le résultat fatal d'une loi naturelle et inéluctable.

Justement parce qu'il est dû à des facteurs économi-

ques propres au système du salaire, l'excédent de population est un phénomène essentiellement historique, inconnu aux autres formes d'économie sociale. On chercherait en vain un excédent de population au Moyen-Age, au temps du système féodal et des corps de métiers; on trouve au contraire à cette époque un excédent constant des aliments sur les hommes à nourrir, et les ouvriers, les mendiants mêmes, vivent largement — comiendo mucho carne ypoco pan — ainsi que l'écrivait un ambassadeur espagnol à son maître. Dans cette Russie qui représente ou représentait, il y a quarante ans, le Moyen -Age contemporain, la population, loin d'augmenter, diminua en plusieurs endroits tant que dura le servage. Le serf, propriétaire de sa terre et bien pourvu, n'avait garde de compromettre sa position économique et celle de ses fils en donnant le jour à une trop nombreuse famille. Mais lorsque le servage eut été aboli par la loi de 1861 et que le serf eut été converti en salarié, la procréation imprévoyante et brutale se manifesta en Russie aussi ; et, comme elle s'y heurtait à une production agraire entravée par un système économique défectueux^ l'empire des tsars lui dut de connaître les délices de l'excédent chronique de la population. Ainsi donc, en Russie, la loi d'Alexandre II fut nécessaire à la réalisation de la loi de Malthus ; et ce néanmoins, les grands prêtres de l'économie orthodoxe dans les universités russes continuent à considérer le malthusianisme comme un principe indiscutable, qui s'impose à tous les peuples et dans toutes les phases de leur histoire.

De la Russie, passons à la France qui est, on le sait, au point de vue de la population, une sorte d'île mystérieuse, ou de charade démographique qiie les hommes d'Etat et les économistes s'acharnent en vain à résoudre. Ce n'est que là, en effet, que le crescite et multiplicamini ne trouve pas d'application quotidienne et que la population demeure stationnaire sur les points du territoire où elle ne diminue pas. On a donné les raisons les plus bizarres de cet étrange phénomène. Un anthropologiste italien, M. Sergi, soutient qu'il provient, comme l'extinction des races autochtones de la Tasmanie, d'une cause organique de détérioration interne. Comme s'il pouvait y avoir rien de commun entre les Tasmaniens et les Français 1 Comme si on ignorait que les indigènes de POcéanie disparaissent devant l'invasion de la race étrangère et supérieure des Européens ! D'autre part, un anthropologiste français, M. de Lapouge, affirme que l'infécondité de son peuple est due au fait qu'il est composé en très grande partie de métis. La nation française, dit-il, provient du croisement de deux races : Vhomo enropeus et Vhomo alpinus^ lequel dérive à son tour de Vhomo acrogonus et de Vhomo coniractus. Or, le métis est généralement stérile, soit par suite de causes physiologiques encore inexpliquées, soit par une cause volontaire assez facile à comprendre : conscient de l'infériorité et de la moindre pureté de sa race, il ne sent pas le désir et le devoir de la perpétuer. Voilà, selon M. de Lapouge, ce qui explique la dépopulation de la France. Singulière explication! Il faudrait démontrer que dans l'extase des

sens rhomme trouve le moyen de s'abandonner à de, profondes considérations anthropologiques sur la pureté de sa race, la convenance, l'opportunité plus ou moins grande de la perpétuer ; il faudrait prouver que ces considérations, en admettant qu'elles aient lieu, ont une influence quelconque sur la conduite humaine dans les moments de la vie dont toute conscience et toute raison semblent bannies ; tant que cette preuve ne sera pas faite, on ne pourra s'empêcher de sourire de la théorie de M. de Lapougè, une des plus bizarres aberrations du naturalisme parmi toutes celles qu'a vu naître notre fin de siècle. D'autres encore attribuent l'infécondité française à des maladies de l'homme qui se transmettent à la femme aux premières couches et causent sa stérilité. Cette explication n'est certes pas flatteuse pour la nation française, mais elle est au surplus aussi peu prouvée que probable. Les innombrables ménages français qui n'ont pas plus de deux enfants et où pourtant la bonne mine et l'embonpoint des époux excluent tout d'abord la présence d'une maladie ou d'une affection quelconque des organes, la réfutent assez clairement.

Toutes ces absurdités physiologiques, anthropologiques, obstétriques auraient été évitées, à la gloire du bon sens et de la raison, si on avait cherché la cause de la stérilité française, non point dans les facteurs organiques, mais dans les superorganiques, dans le régime de la répartition des richesses en France. En effet, tandis que partout ailleurs la petite propriété a été depuis longtemps dévorée par la grande, elle domine

encore dans presque tous les départements français. Or, on comprend aisément que le petit propriétaire, jouissant d'une modeste aisance et sûr du lendemain, ne se montre pas aussi follement prolifique que l'ouvrier, vivant au jour le jour, dans la dépendance absolue du capitaliste dont un caprice peut le priver de pain et qui ignore jusqu'au sentiment de la prévoyance et de la responsabilité. Le petit propriétaire sait qu'il est l'arbitre de son propre destin et qu'il arrivera à l'aisance ou sombrera dans la misère selon que sa conduite sera prévoyante et insoucieuse ; et la force des choses le contraint de se plier à des habitudes d'ordre, à une règle de vie austère, dont une procréation limitée est un des résultats, une des plus évidentes manifestations. Aussi il est remarquable que les départements français où le nombre des enfants par ménage est le moindre, sont précisément ceux où la petite propriété foncière est le plus répandue, tandis que la natalité atteint un plus haut chiffre dans les départements où existe une dense population de salariés. C'est, ainsi que le dit M. Dumont, la capillarité sociale^ le désir de s'élever, d'émerger ou tout au moins de ne pas descendre, c'est ce désir si ardent de la bourgeoisie moyenne des villes et des campagnes qui cause l'immutabilité du chiffre de la population en France. Voilà qui prouve une fois de plus qu'il est irrationnel de croire à une loi physiologique, à un instinct irrésistible poussant l'animal humain à une procréation illimitée. La procréation effrénée n'est pas dictée par la nature, mais par les institutions sociales; elle ne doit pas être

imputée a un défaut des choses éternelles, mais à l'ombre fugitive que projette sur elles l'humanité. Mais un surplus de population est un phénomène encore plus restreint que ne le ferait supposer tout ce que nous avons dit jusqu'ici. En effet, pour qu'il se manifeste, l'institution du salariat n'est pas seulement nécessaire ; il faut encore qu'elle ait pris une forme particulièrement dure et que l'ouvrier soit réduit à accepter le salaire de la faim. Il est avéré que lorsque l'ouvrier est insuffisamment payé il procrée follement ; c'est un fait que MM. Passy, Villot, Cheysson, Levasseur, delVecchiOjNitti et d'autre sont démontré par des chiffres éloquents. Sitôt qu'un progrès de la production industrielle amène une augmentation des salaires et que la condition de l'ouvrier s'élève au-dessus du niveau infime où il s'abrutissait, on constate un ralentissement dans l'accroissement de la population. Une production plus active augmentant en même temps la quantité des vivres jetçs sur le marché, le déséquilibre entre la population et les subsistances diminue à mesure et finit par disparaître. C'est ce que nous prouve

l'histoire actuelle de tous les pays civilisés. Les grandes

machines agricoles, la culture de terrains excessivement fertiles dans le Nouveau-Monde, les moyens de transport perfectionnés, ont jeté sur les marchés d'Europe et d'Amérique d'énormes quantités de denrées agricoles ; en même temps une élévation des salaires, due à la plus grande productivité du travail et surtout à Faction énergique des Trade-Unions, a amélioré la situation économique et morale de l'ouvrier et causé

go PROBLÈMES SOCIAUX CONTEMPORAINS

une diminution du coe£Bcient de fécondité; d'où le fait que la population ne s'accroit plus que dans une progression arithmétique. Or, cette plus grande production de vivres et cçtte diminution du nombre des naissances ont amené enfin, ainsi qu'il était facile de le prévoir, une inversion de la loi de Malthus. La production des subsistances augmente aujourd'hui plus rapidement que le chiffre de la population et les agriculteurs des deux mondes constatent mélancoliquement cette exubérance des vivres sur les besoins des consommateurs. En effet, malgré l'énorme dépréciation qu'ils ont subie, les grains ne trouvent pas d'acheteurs et les cultivateurs sont obligés d'en appliquer une partie à la distillation ou à la nourriture des bestiaux, quand ils ne les laissent pas simplement pourrir dans les granges. Que reste-t-il donc du fameux principe de Malthus, de cette loi éternelle et immuable que l'on voulait comparer à la gravitation universelle? L'observation sereine des faits le réduit aux modestes proportions d'un épisode intéressant, mais passager, de l'histoire des nations. Il correspond à ce moment de l'économie sociale, où le salaire, à peine institué, est encore réduit à

un minimum qui cause une procréation bestiale, tandis que des procédés techniques imparfaits ne permettent qu'une lente augmentation du produit agraire. Malthus a vécu au cours d'une de ces crises de la vie économique, et dans sa loi célèbre il a élevé à la hauteur d'une théorie les phénomènes de dépression qui se déployaient sous ses yeux. Mais en prenant les manifestations pathologiques d'une époque pour l'inévitable

fatalité, il a établi sa doctrine sur des bases si fragiles que le cours de révolution économique n'a pas tardé à la balayer.

Ce serait un anachronisme que de parler aujourd'hui , d'excédent de population, au sens malthusien du mot, en face d'une production agricole exorbitante , de la crise agraire, de l'accroissement limité de la popula-

tion, phénomènes que chacun de nous est à même de constater. La loi de Malthus est abrogée. Mais, s'il n'y a plus aujourd'hui excédent de la population sur les vivres, il y a, et la chose est bien différente, un excédent de la population sur le capital. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que dans l'organisation économique actuelle les vivres deviennent, au fur et à mesure de leur production, la propriété des capitalistes ou des propriétaires de terres, qui en disposent à leur gré. Or, il peut arriver que les riches ne soient disposés à distribuer comme salaire aux travailleurs qu'une quantité de vivres moindre que celle qui serait nécessaire à les nourrir tous. Dans ce cas, la totalité des subsistances aurait beau être plus que suffisante à maintenir en vie la totalité des hommes, une partie de la population n'en serait pas moins contrainte à mourir de faim ou à mendier. Pour exprimer la chose sous une forme plus saisissante, le grenier du monde contient plus de vivres qu'il n'en faut pour nourrir l'humanité entière, mais la clé du grenier est dans la poche des riches. S'il leur plaît de n'en laisser sortir, pour payer le travail, qu'une quantité de vivres moindre que celle qui serait nécessaire à nourrir la totalité de la

population ouvrière, il est clair qu'une partie de cette population sera condamnée à mourir de faim. Si, émus de pitié ou poussés par la peur, ils tirent de leur stock de quoi fournir d'aliments les ouvriers sans emploi ou une partie au moins de ces ouvriers, ceux qu'ils auront secourus ainsi ne mourront pas de faim, mais végéteront misérablement dans les bas-fonds du paupérisme et du crime. Ils formeront une véritable population surnuméraire, qui n'excédera pas la quantité des vivres, mais les capitaux disponibles et dont la misère ne proviendra ni de l'avarice de la nature, ni d'une procréation exubérante, mais des limitations mises à l'accumulation des produits, des restrictions de toute sorte qui arrêtent l'expansion du capital.

Ne nous demandons plus maintenant pourquoi, après que le nuage sinistre du malthusianisme a disparu de l'horizon économique, nous constatons encore des misères et un paupérisme chroniques ; pourquoi les journaux nous parlent de hordes de désœuvrés livrant au pillage et aux massacres les sièges brillants de la civilisation. Une série d'influences qu'il serait trop long d'énumérer ici diminuent progressivement le profit des emplois lucratifs du capital dans le système économique actuel, de sorte qu'une fraction, plus ou moins importante selon les cas, de la fortune des riches, est seule appliquée à la production. 11 s'ensuit qu'une partie seulement de la population existante peut obtenir des vivres d'une façon normale, en échange d'un travail honnête; le reste est contraint de mendier ou de voler

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et plonge dans les abimes de la misère et de la dégér nérescence.

Si l'excédent actuel de population est uniquement causé par les entravés mises aux progrès de l'accumulation productive, on comprend de suite que le seul moyen de guérir le mal serait de faire disparaître ces entraves. Les spécifiques, qui ne virent pas à ce but, sont nécessairement inefficaces ou nuisibles. Que dire, par exemple, de ceux qui voudraient essayer de l'introduction de l'azote dans le sol, de l'agriculture à l'électricité, ou d'autres moyens plus ou moins mirobolants d'accroître la production agricole afin de nourrir la population surnuméraire ou, comme ils le disent, de rétablir la balance des vivres ? Comme si cette balance n'était pas déjà fort bien équilibrée, comme si elle ne se soldait pas annuellement par une avance considérable! D'autres, au contraire, et c'est triste à dire, proposent une série de préceptes de arte amandi^ une collection de méthodes physiologiques destinées à limiter la procréation, et s'abandonnent dans des livres ou des opuscules de propagande aux obscènes frénésies du soi-disant néo-malthusianisme. Mais ne voient-ils pas qu'il n'y a plus d'excédent de bouches à nourrir et que la procréation diminue d'elle-même, grâce à l'amélioration des conditions de vie des classes ouvrières, sans qu'il y ait besoin de recourir à la funeste intervention de pratiques contre nature? Le seul remède efficace à l'excédent de population ne peut être qu'un agencement économique qui favorise, au lieu de l'entraver, l'emploi productif du capital, qui élève d'une

façon durable le sort des travailleurs. Quand s'accroîtra la quantité des vivres destinés à l'entretien des travailleurs et que ces travailleurs deviendront moins prolifiques, le chiffre de la population n'excédera pas le capital, comme il n'excède déjà plus la quantité des vivres disponibles. Le problème actuel de la population n'est ni agronomique, ni physiologique, il est exclusivement économique, et l'économie politique seule, en montrant la possibilité d'un système social meilleur, en indiquant dès l'heure actuelle les grandes lignes de ce système et les moyens d'y arriver, peut nous aider à renouer la chaîne brisée qui unissait le travail au capital et éliminer à jamais le résidu social qui se dresse comme une honte et une menace en face de la civilisation contemporaine.

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