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LE SOCIALISME

Messieurs,

Parallèlement à la science économique, qui se propose d'étudier avec impartialité les lois sociales de la richesse, s'est développée dans le cours des âges une doctrine bien différente, qui se propose de critiquer entièrement ou en partie l'organisation de la propriété, de la bouleverser et de lui substituer une forme plus démocratique et plus équitable d'association civile. C'est l'école dite du socialisme : je désire arrêter un moment votre attention sur cette tendance doctrinale qui a acquis aujourd'hui une influence extraordinaire.

Le socialisme, dans son évolution plusieurs fois séculaire, présente diverses formes essentiellement distinctes au point de vue quantitatif et qualitatif. Au point de vue quantitatif, distinguons le socialisme total du socialisme partiel^ selon qu'il combat une forme de la propriété ou toutes ses manifestations. Ainsi, par exemple, le socialisme agraire est partiel, puisqu'il combat la rente de la terre et tente de la confisquer par

un impôt unique, tandis qu'il déclare intangible et légitime le profit du capital. C'est un socialisme de ce genre que défend, entre autres, M. Samter, le riche banquier allemand qui attaque la propriété foncière et la déclare injuste et usurpatrice, tandis qu'il proclame sainte et inviolable la propriété mobilière. Et celle-ci n'est pas une quantité négligeable pour un banquier ! Le socialisme de M. Adolphe Wagner est encore plus restreint : il voudrait exproprier les propriétaires des maisons, mais sans déranger les possesseurs de la terre ou les capitalistes. D'autre part, le socialisme catholique, ramassis multicolore de barons, de précepteurs de familles nobles et de prêtres, combat, il est vrai, les profits de l'industrie et du commerce, mais déclare inattaquable et sacro-sainte la rente de la.propriété foncière. C'est donc, ainsi que l'a fort bien démontré M. Nitti, un socialisme unilatéral et aristocratique. L'antisémitisme, qu'un Allemand spirituel a défini : « le socialisme des imbéciles », combat le capital des circoncis pour soutenir et sanctifier les gains du capital baptisé. Nous pourrions multiplier les exemples de cette bizarre critique, qui anathématise une partie de l'injustice sociale et fait l'apologie de l'autre, de celle justement qui fonctionne à l'avantage de ses coryphées : mais ceux que nous avons cités suffisent sans doute à donner une idée de cette doctrine.

Au point de vue de sa qualité, on peut partager le socialisme en deux grandes catégories : le socialisme utopique ou fantaisiste, occupant une vaste époque, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la moitié de

LE SOCIALISME gj;

Ce siècle, et le socialisme scientifique, né vers la moitié de ce siècle et déjà merveilleusement développé. On peut, à ce propos, affirmer que les évolutions du socialisme correspondent rythmiquement à celles de là science économique, dont il dépend aussi nécessairement que le creux d'une médaille dépend de son relief. «C'est la même chose, seulement c'est tout le contraire », disait un bel esprit avec plus de profondeur qu'il n'en paraît d'abord. En effet, le socialisme présente un caractère utopique durant toute la période où l'économie se perd dans des rêveries fantaisistes, et il ne se transforme et ne devient vraiment scientifique et exact que quand l'économie devient aussi une science positivé.

Les origines du socialisme fantaisiste se perdent, on peut bien le dire, dans la nuit des temps : on peut même affirmer que, sous cette forme poétique, le socialisme apparaît avec la première larme que la misère ou la faim a arrachée à la malheureuse humanité. Mon ami M. Cognetti de Martiis a déjà montré, avec une érudition fort originale, qu'on trouve des auteurs socialistes dès les temps primitifs, dans la Chine et dans l'Inde : ces auteurs combattent la propriété et en demandent la suppression. Mais ce socialisme chinois ou indien n'est pas seulement utopique, il est aussi partiel, car, s'il veut l'égalité entre propriétaires, il admet et exige' même l'existence d'une clause privée de biens et de liberté, une classe de parias ou d'esclaves. Il sanctionne l'inégalité fondamentale entre propriétaires et prolétaires et ne tend à éviter cette inégalité qu'entre les

membres de la classe privilégiée. Il n'est donc pas besoin de beaucoup d'études pour comprendre que la réforme demandée par ce socialisme est peu importante et porte en soi une contradiction, car, si l'inégalité fondamentale est légitime, s'il est juste que les propriétaires aient toutes choses et les esclaves rien, il n'est pas injuste non plus que quelques propriétaires possèdent plus que quelques autres.

Ces piêmes critiques peuvent s'appliquer au socialisme grçc et à son plus génial théoricien, le divin Platon. Celui-ci, en effet, admet aussi et approuve l'esclavage. Il condamne les artisans à une situation sociale inférieure et veut que la République idéale renferme trois classes, outre celle des esclaves : celle du peuple, celle des guerriers et celle des magistrats^ Le produit du trf^vail des esclaves et des artisans doit être, accaparé et consommé par les deux autres classes; cela est juste et légitime, selon Platon. Dans les. deux classes supérieures, point de partage de la propriété ; en outre, les femmes doivent être en commun. Platon veut abolir le mariage durable et le remplacer par une sorte de volontariat d'un an qui permettrait d'obtenir, par le croisement des races, des produits de qualité supérieure. En apparence, le sprt seul décidera de ces unions instables ; mais en réalité les magistrats, par une fraude patriotique, guideront les pas de la Fortune et assortiront les couples de façon à obtenir les meilleures conditions de reproduction ; bref, ils appliqueront à l'espèce humaine la sélection artificielle que les éleveurs anglais pratiquent aujourd'hui avec tant de succès sur les

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