cf. Journée induitrielle, 13 mars
Récemment, un représentant de l'industrie automobile, en France, M. Delage, déclarait que, de plus en plus, les patrons devront « remplacer le rendement dû à la fatigue de l'homme par une meilleure utilisation des moyens de production », et il estimait que c'était chose possible ^ L'expérience le prouve d'ailleurs. Pendant la guerre, une équipe de douze cents ouvrières qui travaillait dix heures a été tout à coup, en raison de certaines circonstances, réduite à huit heures de travail, La production a immédiatement baissé. Mais le chiffre antérieur du rendement a été de nouveau atteint au bout de deux mois, à la fois par une meilleure organisation du labeur et une meilleure utilisation des machines avec adoption de dispositifs nouveaux. « Aussi, pour ma part, concluait le directeur de la belle usine de Courbevoie, suis-je décidé, si une loi ne décrétait pas la journée de huit heures et la semaine anglaise, à les établir l'une et l'autre le plus Vite qu'il me sera possible, par étapes successives. »
Autre exemple, également favorable aux huit heures. Les établissements Débauge (Electro- Câble) ont été parmi les premiers à établir dans leurs usines et ateliers la journée de huit heures. Voici comment ils ont réalisé cette réforme qui a donné et continue à donner satisfaction tout à la fois à la direction et aux ouvriers. La maison a réglé les heures de travail de la manière suivante : une équipe travaille de six heures du matin
i. Cf. Journée induslrielle, 16 avril 1919.
à deux heures de l'après-midi; l'autre, de deux heures de l'après-midi à dix heures du soir. Les équipes changent de tour le dimanche : de semaine en semaine, l'équipe du matin devient l'équipe du soir et réciproquement. Ouvriers et ouvrières disposent ainsi quotidiennement d'une large demi-journée. Pour chaque équipe, après quatre heures de travail, c'est-à-dire à dix heures du matin pour la première, à six heures du soir pour la seconde, il y a un casse-crôute d'un quart d'heure qui compte dans les huit heures de travail : celles-ci se trouvent donc en réalité réduites à sept heures trois quarts.
En introduisant cette mesure, la direction des Établissements Debauge a tenu aux ouvriers le langage suivant : « Nous allons réduire la journée de travail de dix à huit heures, en maintenant le salaire de la journée de dix heures, mais nous avons confiance qu'en huit heures, vous nous donnerez même quantité et même qualité de travail qu'en dix heures. » Plusieurs considérations avaient d'ailleurs amené le personnel diri^ant à la conviction que les choses se passeraient à peu près de la sorte. Tout d'abord, il était très frappé du gros inconvénient que l'arrêt du travail présente dans la journée de dix heures, scindée en deux fractions pour le déjeuner. Il y a, en effet, dans ce système, prise et reprise de travail qui durent chacune un quart d'heure; les machines se refroidissent, la matière à ouvrager ne se trouve plus dans le même état : il faut, par exemple, réchauffer les cylindres qui servent au travail de la gomme. On arrive ainsi
à perdre une demi-heure, parfois trois quarts d'heure. La machine ne marche pas, pendant cette période, à plein rendement. Or, dans un grand nombre d'industries, l'ouvrier ne constitue plus la partie la plus importante des frais généraux dans une maison où la mécanique a fait les progrès qu'elle doit faire. Le premier devoir d'un chef est, en effet, de réduire au strict minimum le travail de" l'ouvrier en améliorant continuellement l'outillage. Dans une organisation ainsi conduite, l'ouvrier a un coefficient qui va forcément en diminuant : les gros frais sont ceux qu'entraînent les machines. Si celles-ci s'arrêtent, on décuple les frais que l'ouvrier représente. Ce qu'il faut envisager, en ce cas, c'est, en effet, non pas surtout le salaire de l'ouvrier, mais la grande machine qui cesse de produire, et c'est cela qui coûte cher. Il y a donc tout intérêt, pour la direction, à ce que la machine ne s'arrête pas. Or sa conduite demande une attention constante, soutenue. Exiger d'un ouvrier une pareille attention pendant dix heures, c'est dépasser la mesure utile. On ne peut demander plus de huit heures. Telles sont les principales raisons qui ont décidé les Établissements Debauge à établir la journée de huit heures.
Quel a été le résultat de cette importante modification? La réponse est très affirmative ' :
Les ouvriers se sont montrés entièrement dignes de la confiance qui leur était faite.
Ils sont arrivés à rendre, dans leurs huit heures,