Cf. Journée industrielle, 28 mars
PROilLÈM£S SOCIAUX. 4
et doit être relevée à la moindre menace de pluie. La cuisson et toutes les opérations subsidiaires ont lieu à l'air libre. Sans doute, dans les briqueteries modernes et bien outillées, pourvues d'un four continu et d'annexés, les travaux se font dans des locaux couverts, mais le nombre de ces établissements est restreint en regard des petites installations rurales où l'on produit avec des moyens moins perfectionnés. Beaucoup de bancs argileux sont insuffisants pour permettre des installations coûteuses et cependant méritent d'être exploités par des moyens plus rudimentaires à cause de la proximité d'un centre urbain. La journée de huit heures, affirme cet industriel du bâtiment, serait pratiquement inapplicable dans ces petites industries ne fonctionrfant que durant la saison estivale, et, demande-t-il, « seront-elles condamnées à disparaître au moment où la pénurie de matériaux va rendre difficile la reconstruction des localités détruites ou endommagées par l'ennemi? »
Les adversaires des huit heures font remarquer que ce ne sont pas seulement les industries de plein air qui souffriront de la réforme, mais, d'une façon générale, la plupart des petites et moyennes industries dont l'outillage n'est pas encore des plus parfaits.
Les patrons^, les quelques patrons qui constituent l'avant-garde, qui ont des méthodes de travail très perfectionnées, qui possèdent un outillage up lo date^
\. Cf. Journée industrielle, 27 février 1919.
qui travaillent en grande série, peuvent, à mon avis, déclare un des chefs de l'industrie métallurgique française, envisager sans grand inconvénient, sauf peutêtre sur le terrain de la concurrence internationale, la réduction de la journée à huit heures, en raison précisément de la capacité de rendement de leurs machines, mais ils sont, en réalité, une exception dans la masse des industriels français. Aussi, tout en reconnaissant que, dans la plupart des fabrications, la « série » est l'avenir, nous sommes bien obligés de nous rendre compte, car c'est l'évidence même, qu'elle n'est pas possible partout. A l'exception des ténors de lindustrie, le moyen patronat et le petit patronat en France, et à Paris particulièrement, ne sont pas prêts pour la journée de huit heures. La leur imposer sans les ménagements et les transitions nécessaires serait les condamner à une très grosse réduction de production.
La question des petites et moyennes industries se pose, on le voit, d'une manière particulièrement difficile. Or, en France, ce sont ces deux catégories qui forment l'énorme majorité de nos industriels. Voici, en effet, quelques chiffres significatifs des statistiques officielles :
Sur 368. 162 établissements industriels, officiellement recensés :
281 737 occupent 5 ouvriers ou moins;
1 à 20 ouvriers;
plus de 500 ouvriers
Ainsi donc, presque les 90 pour 100 de nos usines et ateliers ont un personnel ouvrier de 20 personnes au maximum; plus des deux tiers
52 PttOBLEMES SOCIAUX DU TRAVAIL INDUSTRIEL.
n'occupent même que cinq travailleurs au plus. 11 s'agit, on le voit, d'éléments extrêmement nombreux et importants pour le maintien et le développement de notre vie économique. La journée de huit heures ne va-t-elle point porter un coup sensible à tous ces petits patrons? C'est la crainte qu'exposait M. Georges Guibaut, secrétaire de la Chambre de commerce de Lille, dans un rapport récemment adressé à cette même Chambre :
Il semble vraiment, écrivait-il, que les grandes industries soient seules en question et que le genre « usine de construction automobile ou de fabrication d'obus » soit le seul à envisager. On s'hypnotise sur le cas des usines de guerre et sur les résultats obtenus grâce au développement de l'outillage, à la spécialisation au travail en série, à la standardisation, au tayloorisme, pour généraliser et appliquer à toute l'industrie, si variée dans ses productions, des procédés qui sont loin d'avoir les mêmes avantages partout. 11 ne faut pas oublier, en effet, que les industries où le perfectionnement de la machine règne en maître sont dans une proportion réduite, très réduite^ dans la production française.
Et après avoir cité quelques-uns des chiffres que nous venons de donner, M. le Secrétaire de la Chambre de commerce de Lille concluait que ces usines et ateliers, dont le rendement « constitue le gros de la production nationale », sont menacés de voir leur productivité « profondément amoindrie », si l'on diminue d'une façon notable la durée du travail.
C'est également l'avis très net de M. P. Caron, constructeur à Saint-Nazaire et bibliothécaire de
la Chambre de commerce de cette ville. De son intéressante communication \ nous extrairons les lignes qui suivent :
... Laissons de côtelés usines importantes... Restons simplement dans notre cadre. Un atelier plutôt exigu, bien juste suffisant pour assurer l'exécution du travail, peu ou point de machines-outils, un personnel restreint, des ressources limitées, telle est la situation d'un nombre considérable d'industriels. Ces petits patrons sont d'autant plus intéressants qu'ils sont euxmêmes obligés de mettre la main à la pâte comme leurs ouvriers et que tant par suite de la vie commune qu'en raison des exigences du travail, ils vivent avec leur personnel sur un pied d'intimité que l'on ne rencontre guère dans les grandes agglomérations.
Ces pygmées de l'industrie produisent souvent du matériel neuf, mais tous ou presque tous s'occupent de réparations : beaucoup ne font même absolument que cela. Le travail à deux équipes ne s'applique pas à ce genre d'affaires, d'abord parce que la distribution de la journée ne le permet pas et aussi parce qu'un travail de ce genre, commencé par un ouvrier, ne peut, sans inconvénient, être continué par un autre, avec le risque des malfaçons dont aucun ne voudrait accepter la responsabilité. D'ailleurs, deux équipes ne travaillant que successivement, la surveillance qui résulte de la présence du patron ne peut s'exercer sur une période de seize heures.
Il ne saurait être question de développer lu un outillage mécanique que justifie seule la fabrication intensive et qui resterait le plus souvent inutilisé. La « taylorisation », si avantageuse qu'on la suppose dans la grosse industrie, perd toute espèce de valeur si on veut l'appliquer à des réparations ou bien à la recherche du défaut qui empêche tel ou tel mécanisme de