Cf. Journée industrielle, 23 février
conditions de travail des classes ouvrières présente un intérêt supérieur à celui qu'elle présente, en France, à l'heure actuelle.
Refaire la France, la France épuisée par un effort héroïque et prolongé, voilà la grande tâche de l'heure actuelle. Tous les jours, se fait plus surabondante la preuve de sa nécessité, de son urgence. Hier, nous apprenions l'étendue de nos pertes sur les champs de bataille; aujourd'hui, c'est le fléchissement de la population civile pendant les dernières années... Refaire la France, c'est garantir à nos travailleurs un emploi de leurs forces qui ne puisse, en aucune façon, mettre en péril la conservation et le développement de ces forces. Refaire la France, c'est, avant tout, refaire la famille française.
Est-il, à ce point de vue capital, douteux que la journée de huit heures puisse permettre à la famille française de retrouver une vitalité, une cohésion qu'on ne peut attendre d'une famille dans laquelle non seulement le chef de famille, mais encore la femme et la mère, les enfants eux-mêmes sont trop souvent, de longues heures, tenus éloignés du foyer demestique?
Ce souci de la famille doit assurément primer tous les autres, car le problème de la natalité est le plus angoissant de tous ceux qui se posent en notre pays. Mais il faut bien reconnaître que l'établissement de la journée de huit heures, entraînant pour beaucoup d'industries, comme nous l'avons vu, l'organisation quotidienne de deux ou trois équipes successives, va précisément se heurter au gros obstacle de notre population trop peu nombreuse. Pour constituer les nouvelles équipes, il faudra faire appel aux femmes des ouvriers, il faudra faire appel aussi à l'élément rural et, de ce chef, le mouvement d'émigration campagnarde
sera malheureusement accentué. Il y a là un sérieux inconvénient auquel on parera, partiellement, il est vrai, par l'emploi accru de la maind'œuvre étrangère.
Mais si l'on veut que la journée de huit heures donne de bons résultats au point de vue de la santé physique et morale des salariés, il est indispensable, d'une part, que l'on s'efforce d'améliorer le logement des ouvriers, afin que ceux-ci y trouvent un certain confort et un certain agrément ; il est nécessaire, d'autre part, que l'on cherche le moyen d'occuper les travailleurs pendant leurs heures de loisir en organisant des terrains de jeux, des salles de lectures, des cours et des conférences ^ .
II ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'un ouvrier qui travaille longtemps soit, pour cette raison, plus sobre qu'un autre profitant de courtes journées. Le travailleur surmené n'a pas l'habitude d'avoir des loisirs ; aussi ne sait-il comment employer les rares instants dont il dispose, et il so réfugie au cabaret, où l'acool lui donnera momentanément l'illusion des forces qui lui manquent. Au contraire, celui qui a l'habitude de disposer d'un certain temps, apprend peu à peu à le mieux utiliser, soit par des lectures, soit par des distractions, soit enfin par la culture d'un coin de terre : ses forces étant moins épuisées, il ne sentira pas
4. Sur cette question, cl. la Icron très documentée que M. César Chabrun a donnée à la Semaine sociale de Metz en août 1*)19, {Semaine sociale de France 1919, édition de la Chronique sociale de France, Lyon, p. 193 et suiv.)
autant le besoin de la surexcitation factice de l'alcool. Ce n'est pas seulement l'exemple des ouvriers américains et anglais^ qui est probant, mais celui aussi de très nombreux travailleurs français. Dernièrement, un des représentants de l'industrie chimique rapportait le fait suivant^ : « J'ai dirigé, à un certain moment, une usine de deux mille ouvriers, dans laquelle nous avions organisé des terrains de jeux, des salles de lectures et un orchestre. Chaque soir, entre six heures et sept heures et demie, deux cent-cinquante ouvriers de dix-huit à trente ans jouaient au foot-ball. Et il se produisit ceci, c'est qu'en moins d'un an, sur 250 débits de boisson, 70 durent fermer. » Il y a déjà plusieurs années, M. Blocher, directeur d'une grande filature de coton, parlant à Bâle des effets de la loi suisse sur les fabriques, déclarait ^ qu' « on avait craint de voir les ouvriers user du loisir que leur assurait la limitation de la journée de travail pour fréquenter plus les cabarets et se livrer davantage à la débauche », mais il ajoutait : « Je n'ai rien remarqué de semblable. » Et l'on pourrait citer nombre de cas analogues.
Nous venons d'exposer les principaux arguments invoqués pour ou contre la journée de huit heures;