RAPPORT OFFICIEL SUR LA BATAILLE DE FORNOUE
( Imprimé sous ce titre : «Les nouvelles du Roy depuis son partement de son royaume de Naples , envoyées a monsieur l’abbé de Saint-Ouén de Rouen, ce jour d’uy xxvi de juillet.» — Ed. gothique, i%5.)
(extrait.)
. De la (le roi) passa lesdites montaignes et Alpes, qui ont de long bien
1111 journées de mauvais pays, ou l’artillerie a esté passée par force de gens, pour ce que les chevaux n’y povoyent riens, tant estoient les montaignes droites et mauvaises, et a cables et engins a esté passée, a grant faulte et stérilité des eaues pour les chevaux et hommes, pain, vin et autres victuailles; et ne se trouvera jamais que Cipion ne Hanibal de leur temps fissent ung tel passage.
Tout passé, le roy, avec son armée et artillerie en bataille et bonne ordre, vint descendre a Fornoue, qui est ung vilage, pour entrer en la plane de Lombardie ou le champ des ennemis estoit logié a 1111 mil près, qui est une lieue et demie françoyse, qui fut jour de dimenche, v de juillet. Et furent attenduz les ennemis plus de cinq ou vi heures, lesquelz,, obstant l’artillerie qui estoit
(1) La lettre du sire de Thevray ajoutait pourtant que des négociations pour la paix étaient ouvertes par i’évêque de Saint-Malo , le maréchal de Gié, les sires de Piennes et
d’Argenton , comme le dit la lettre qui suit (n° 1 1 )■
(2) Cf. Le Roux de Lincy, Vie d’Anne de Bretagne, t. III, p. 1 53.
au devant et les gensdarmes en bonne ordre et bataille, ne se présentèrent, fors seulement aucuns estradiotz albannoys avec chevaulx legiers et bien courans, vestus de grans jubés et de grandes cymeterres a leur costé a la mode de Turquie , vindrent faire les escarmuches , et aucuns de nos gens sur eus y [coururent] sans congé ; et quants ilz povoient prendre des nôtres leur couppoient les testes et les mettoient en leur bissac, laissoient les corps et aloient faire ostension desdites testes aux prédicteurs (1) de Venise, et pour chascune teste dévoient avoir troys ou mi ducatz ainsi qu’il est a coustume quand ilz bataillent contre les Turcz : et cedit jour y demoura deux hommes d’armes et n ou ni archiers. Et pour ce que les ennemis ne venoient point, le roy fut conseillé se loger en champ près les ennemis une petite lieue.
Le lendemain, qui fut lundi, vT jour dudit moys, apres disner, le roy se mist sur les champs et en bataille pour passer son chemin pour s’en venir en France, et estoit contraint passer devant le champ desdits ennemis a deux getz d’arbalestre , auquel champ s’estoient fortifiez long temps avoit, espiant la venue du roy et de sa compagnie : auquel champ estoit toute la puissance d’Vtalie et les plus gens de bien et délibérez, et estoient bien n mil cinq cens hommes d’armes a la mode d’Ytalie, n mil stradiotz Albanoys et autant d’autres, avec chevaux legiers, et le demourant en gens de pié jusques au nombre de xxx mille combatans : leurdit champ garni d’artillerie et les advenues de grant quantité de pavoys.
Le roy, se mettant en son devoir, ayant Dieu devant les yeux, et pour éviter effusion de sang, fist escripre par le cardinal de Saint Malo et le seigneur d’Argenton aux prédicteurs de Venise, en continuant les parolles qu’ilz avoient eues audit seigneur d’Argenton estant embassadeur pour le roy a Venise, qu’on ne demanderoit riens au roy et qu’ilz ne vouldroient point rompre leur aliance ancienne pourveu qu’il voulsist passer par Lombardie et Ytalie sans riens innover : ce que le roy estoit délibéré de faire : et de ce fut envoyé sauf conduit a ce qu’ilz esleussent mi personnages d’entr’eulx et le roy en eslyroit mt autres qui estoient ledit cardinal, le mareschal de Gyé, le seigneur de Pyenties et d’Argenton. A quoy pour le jour ne firent aucune response, ains se misdrent en armes, tirèrent artillerie et esleverent quelques escamouches.
En l’avant garde du roy estoient les Suysses et l’artillerie, monsieur le ma-
[1) Les provéditeurs de la république.
reschal de Gyé avec v cens hommes d’armes et sire Jehan Jaques de Toussy (1). En la bataille estoit le roy, monsieur de Foix, qui en avoit la charge, le bastard Mathieu et autres capitaines jusques au nombre de six cens hommes d’armes. Par derrière vindrent les ennemis, tous esleuz, bien armez et montez et fraiz, en grant fureur, charger sur ladite bataille, et avoient envoyé devant une trompette, pour savoir ou estoit le roy, parler a lui, soubz couleur de quelque treve, pour le congnoislre, et ung de ses arbalestriers pimontoys s en alla rendre eu parti contraire, qui révéla aux ennemis ce que il savoit et ou estoit le roy et comment il estoit habillé et monté a sa devise.
Et vindrent lesdis ennemis descharger furieusement sur ladite bataille et arriéré garde du roy, mais ilz furent si bien receuz que ung temps fut qu’on ne savoit qui avoit du meilleur, tant furent meslez. Et en ung instant survint ledit messire Jehan Jaques, le vidame de Chartres, et Jaques de Scilly. Et fut tellement procédé que desdis vi cens hommes d armes desdis ennemis y en demoura sur le lieu que a la chasse environ un cens, sans plusieurs estradiotz et gens de pie ; dont lesdis ennemis en trouvèrent faulte en leur compte, a leur relation, plus de trois mil personnes, voire prez de quatre mille, tant de coups de mains que d’artillerie ; et de nos gens y furent tuez environ vingt cinq hommes d’armes et cinq prisonniers dont le bastard Mathieu est ung, lequel fut cause de rompre le chocq de cinq hommes d’armes qui vouloient descharger sur le roy qui passa au travers. Et pour le jour n’y eut homme qui se portast si vertueusement que fist le roy ne en si bonne contenance , et lui fut le clou de sa visiere couppé d’un coup d’espée : dont de tout est eschappé sain et sauve, Dieu mercy.
Et dudit lieu de la bataille, pour donner courage a son avant garde et Suysses , s’en vint lui troisième, acompaigné du seneschal d’Armignac et de Bourdillon, pour se monstrer a son avant garde et Suysses a ce qu’ilz eussent bon courage, en leur disant beaucoup de bonnes et belles parolles. Auquel lieu, parlant ausdits Suysses, se trouva le cardinal de Saint Malo qui de deux hommes d’armes et de deux estradiotz avoit esté poursuivy ayans la croix blanche devant et la croix rouge derrière, l’arbalestre bendée et le raillon dessus. En laquelle poursuite lesdits deux estradiotz furent tuez en disant : « Sta ferme , Saint Malo » , par les gens et autres dudit Saint Malo. Et ce voyons lesdits deux hommes d’armes s’en retournèrent.
<*> De Trivulce.
Estant le roy avec lesdits Suysses, vindrent troys ou quatre cens hommes d’armes pour donner dessus; lesdits Suysses tournèrent leur pointe devers eulx et y demourerent huit ou a hommes d’armes desdits ennemis; et a force d’artillerie les autres s’en retournèrent au bagage et coffres qui estoient a main gauche : courrurent aucuns hommes d’armes et estradiotz desdits ennemis et en emmenerent xxx ou xl, tant de ceulx du roy, ensemble Gabriel de la Chambre et autres, appartenans a messieurs les mareschal de Gyé, de Pyenne, de la Tremouille et autres particuliers, et nos gens mesmes en pillèrent plus de cinquante autres et plus de ceuk qui pensoient estre les meilleurs, et ne oublièrent pas l’argenterie , les draps de soye , de layne et pelleterie.
Et, si n eust esté l’eure tarde, le roy estoit délibéré les aler assaillir dedens leur champ ou depuis a sceu que une grant partie s’en estoient fouy : toutefoys il fut conseillé demourer et coucher en champ , la ou ne fut pas bien garny de vivres.
Le lendemain, qui fut le mardi, le roy chevaucha, en bataille, tousjours, vis a vis de leurdit champ : et ne fist que une petite lieue françoyse et se logea vis a vis de sesdits ennemis a deux ou troys traiclz d’arbalestre, en lieu ou tout ledit jour les chevaux n’eurent que boire, et n’y avoit que ung puys qui fut incontinent tary ; et y eut grant faulte de pain et de vin ledit jour.
Le lendemain qui fut le mercredi, en bataille, le roy vint coucher a Fleurensolle .
Lyon, 26 novembre M 1/195.
LETTRES PATENTES CONVERTISSANT EN UNE PENSION DE 10,000 LIVRES LES GAGES DU MARECHAL DE GIE COMME CAPITAINE D’ANGERS,
en récompense de sa conduite à la bataille de Fornoue.
(Copie moderne aux Archives nationales, reg. MM 759 , p. 826.)
Charles par la grâce de Dieu roy de France, de Sicile et de Jérusalem, a tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.
Dom Lobineau (t. III, col. 3o3), qui mentionne cet acte, lui attribue la date du 29 novembre.
Scavoir faisons que nous, considerans les grands, singuliers, proufitables et très recommandables services que notre cher et féal cousin, conseiller et chambellan, Pierre de Rohan, chevalier de notre ordre, seigneur de Gié, mareschal de France, nous a continuellement faits depuis notre advenement a la couronne , a la conduite et direction des plus grands faiz et affaires de notre royaume, tant de nos guerres que autres, esquels notredit cousin a toujours veillé et entendu au bien de nous et de notre royaume, mesmement au fait de notre entreprise et conqueste de notre royaume de Sicile, pour laquelle il a supporté et soustenu partie des charges qu’il a convenu supporter en cette matière, et non seulement nous a servi en fait de conseil, mais aussi en exercice d’armes au retour de notre voiage de Sicile au lieu de Fournoune, ou nos ennemis et adversaires se jetterent en ordre de bataille a l’encontre de nous : auquel lieu notredit cousin, qui avoit la charge de notre avant garde, se porta et contint si discrètement et courageusement, aidant Dieu, que, par sa bonne conduite et d’autres nos bons loiaux serviteurs et amis, nous et notre armée fusmes préservez et d’avantage eusmes la victoire de nos adversaires.
Voulans lesdites choses reconnaistre envers notredit cousin, ainsi qu’il a bien mérité, et doresnavant le traiter si favorablement et avantageusement en ses affaires qu’il commisse que avons mémoire de ses services, a icelui notredit cousin, pour ces causes, et afin de lui donner courage de perseverer et continuer de bien en mieux en iceulx, avons donné et octroié, voulons et nous plait , de notre ample et spéciale grâce, par ces présentes, que doresnavant chacun an, sa vie durant, il ait et pregne la somme de 10,000 liv. tournois, qu’il prend a cause de ses gages de capitaine de notre chasteau d’Angers , de et sur le revenu, proufit et émolument de la vue et traite qui se leve de par nous es ponts de Sée, sur le sel, vins et autres marchandises , par les mains des receveurs et commis a la recette desdites traites et vues, par les simples quittances de notredit cousin, sans qu’il lui soit besoin en lever chacun an des charges, cedulles ne autres acquits etc.
En tesmoing de ce, nous avons fait mettre notre scel ausdites présentes.
Donné a Lion sur le Rosne, le 96 novembre 1A95, et de notre régné de France le i5e et de Sicile le 1e1'.
Signé: Charles, et plus bas est écrit: Par le Roy, Robertet.
Titre de Guéméné.
DOCUMENTS RELATIFS AUX RAPPORTS DU MARECHAL DE GIE AVEC LOUIS XII, AVANT LE PROCÈS.
DOCUMENTS RELATIFS AUX RAPPORTS DU MARÉCHAL DE GIÉ AVEC LOUIS D’ORLÉANS.
Blois, 11 janvier i486 (i486).