DEUXIÈME DÉPOSITION DE JACQUES DE L’ESPINAY, SEIGNEUR DE SEGRE W
Fonctions de chambellan et de dame d’honneur remplies par lui et par sa femme , près de Marguerite d’Autriche.
(Trésor des chartes de Bretagne, E 191, n° 2.)
Du xxue jour de novembre, mil cinq cens et quatre, a Amboyse.
Par devant nous, Christofle de Carmonne, conseiller du Roy et pre- (1) Voir la première déposition du sire de Segré, à Rochecorbon, le 5 août, p. h h.
sident en la court de Parlement a Paris, Jehan Nicolay et Anthoine Du Prat, conseillers et maistres des roques tes del’ostel dudit seigneur, et Pierre de Sain et André, conseiller dudit seigneur en son grant conseil, et [Jehan] de Selva [president à l’echiquier], commissaires en ceste partie; messire Jaques de l’Espinay, chevalier, seigneur de Segré, aagé de cinquante ans ou environ, tesmoing produit de la part du procureur general du Roy, apres le serment par lui fait sur les sainctes evangilles de Dieu, de dire et depposer vérité sur ce qui sera par nous interrogé , a dit et déposé en la maniéré que s’ensuit.
Et premièrement , interrogé icelui de Segré se il et la dame de Segré , sa femme, ont esté au service de Mme Marguerite d’Aultriche et en quel estât : dit que , lui estant au servuice du feu Roy Loys , que Dieu absoille , en l’estât de chambellan , ledit feu seigneur envoya lui qui parle et sadite femme a Hedin, avecques feu monsieur et Mme de Rourbon, pour amener ladite dame Marguerite devers icelui feu seigneur. Et depuis , par ordonnance dudit feu seigneur, ladite dame de Segré fut mise au service de ladite dame Marguerite en l’estât de première dame; et, apres letrespas dudit feu Roy Loys, le Roy Charles, que Dieu absoille, mist ledit déposant au service de ladite dame Marguerite en estât de grant maistre, et furent, il qui parle et sadite femme, par ordonnance dudit feu Roy Charles, tousjours au service de ladite dame Marguerite jusques a ce quelle s’en retourna en Flandres et la conduisisent jusques a Valencienne, ou elle fut rendue aux gens du Roy des Romains et de monseigneur l’archiduc.
Et dit, sur ce interrogé, que, depuis que la Royne fut venue de Rretaigne, ladite dame Marguerite fut menée a Rloys, depuis a Mellun, apres a Amyens, et dudit Amyens vint a Meaulx, et d’illec fut mennée audit Valencienne, ou elle fut rendue, comme dit est cy dessus; esquelz lieux lui qui parle et sadite femme furent continuellement avec ladite dame Marguerite, par ordonnance dudit feu seigneur, combien que lui qui parle eust supplié ledit feu seigneur et le fist supplier et requérir que son plaisir fust qu’il qui parle et sadite lemnie s en retournassent en leur maison, ce que ledit feu sei-
gneur ne voult souffrir jusqu es a ce que ladicte dame Marguerite eust été rendue.
Interrogé si, durant ledit temps, ladite dame Marguerite se complaignoit point, a il qui parle et a ladite dame de Segré, sadite femme, • et de quoy elle se complaignoit , et si lui qui parle et sadite femme la confortoient et en quelles parolles : dit qu’il n’est point souvenant que ladite Marguerite, durant ledit temps ne autre, se soit complaincte a lui qui parle, et pareillement n’a point sceu par oyr dire, a sadite femme ne autrement, que ladite dame Marguerite se soit complaincte a ladite dame de Segré ne autres estans avecques icelle dame Marguerite : aussi lui qui parle ne s’en est enquis a sadite femme ne autres. Et depuis, en escripvant, dit avoir pensé audit interrogatoire et estre souvenant que ladite dame de Segré, sa femme, lui dist, en ung des lieux dessusdits, que ladite dame Marguerite aucunes foiz se complaignoit a elle, lui disant quelle estoit marrie et déplaisante de s’en retorner en Flandres, et que icelle dame avoit regret au Roy Charles, que Dieu absoilie W: a quoy icelle dame de Segré lui avoit respondu : «Madame, vous ne vous devez ennuyer; vous estes fdle d’ung grant Roy et seul' d’un grant prince; vous ne pouvez faillir d’estre une grant princesse; puisque n’avez peu avoir le Roy, vous en aurez ung autre. Il est beaucoup d’autres roys n , ou autres parolles semblables en substance ; et n’est souvenant, lui qui parle, en avoir jamais oy parler a autre que a sadite femme, et, si lui en souvient, le diroit, et afferme ne savoir, dont il soit souvenant, autres parolles avoir esté dictes a ladite dame Marguerite par ladite dame de Segré ne autres, touchant ceste matière.
Interrogé s’il a sceu que, toust apres que ladite dame Marguerite fut retournée en Flandres, elle escripvist quelques lectres par deçà, et a qui : dit que, bientoust apres que ladite dame Marguerite fut en Flandres, ladite dame de Segré, sa femme, fut advertie que feu mon-
(1> Cette année-là (i4gi) l’automne fut très froid, et comme ou remarquait que le raisin ne mûrissait pas, Marguerite disait avec un jeu de mots mélancolique : «Ce
n’est pas étonnant, les sarments n’ont rien valu.» ( Mémoire sur Charles VIII, dans la collection Cimber et Danjou, tome I", page 198.)
IMPRIMERIE NATIONALE
seigneur le prince W avoit porté parolles a la Royne, que ladite dame Marguerite lui avoit dit que icelle dame de Segre avoit porte parolles a icelle dame Marguerite d’empoysonner la Royne et monseigneur le Daulphin ou autres semblables parolles aproucbans des parolles dessusdites; et autrement, pour le présent, il qui parle nest recors, pour la longueur du temps ; dont ladite dame de Segré fut fort scandalisée et ennuyée, et s’en complaignist au feu Roy Charles, lui requérant que la vérité en fut sceue, et que son plaisir fut mettre la matière en la court de Parlement, ou elle se offroit rendre prisonnière jusques elle fut purgée dudit cas.
Dit oultre que feu mondit seigneur le prince, doubtant que lesdites parolles par lui portées se trouvassent vray es, envoya vers madite dame Marguerite pour recouvrer lettres d’elle, contenans ce que icelle dame Marguerite avoit dit a mondit feu seigneur le prince touchant ce que dit est; et escripvist ladite dame Marguerite, touchant ceste matière, a monseigneur de Rourbon et audit feu seigneur le prince, ne scet auquel. Touteffoiz semble a lui qui parle que c’estoit a feu mondit seigneur de Rourbon.
Interrogé que contenoient lesdites lectres escriptes par ladite dame Marguerite: dit qu’il ne scet, parcequ’il ne les veist. Rien dit estre recors que feu monseigneur le cardinal de Lyon, son frere W, lui dist avoir veu lesdites lectres qui ne faisoient aucune mencion de poyson, mais seulement contenoient que ladite dame de Segré lui avoit porté parolles qu’on desfairoit bien icelle dame Marguerite de la Royne et de feu monseigneur le Daulphin.
Interrogé si lesdites lettres de madite dame Marguerite estoient escriptes de la main de ladite dame Marguerite : dit qu’il ne scet, parcequ’il ne les veist, comme dit est; mais mondit seigneur le cardinal,
m Le prince d’Orange.
m André d’Espinay, cardinal archevêque de Lyon et de Bordeaux, gouverneur de Paris (voir ci-dessus , p. 44 , note 1 ). II devint ensuite l’homme de confiance de madame de Beaujeu , son ambassadeur en Bretagne
dans les moments les plus délicats (voir notamment une lettre de Louis de Graville, Bibl. nat., fonds français , ms. 2 9 2 3 , fol. 2 8 ) , et se trouvait par conséquent fort au courant des affaires dont il s’agit dans la déposition.
sondit frere , lui dist qu’ elles estoient seulement signées de la main de madite dame Marguerite.
Interrogé si, apres lesdites lettres envoyées par ladite dame Marguerite et a cause d’icelles, en voulust mettre lui qui parle ou sadite femme en procès : dit que n’en est souvenant. Touteffoiz sadite femme poursuyvoit ledit feu Roy pour savoir la vérité de ce que dit est, et, pour ce fere, envoya ledit feu Roy, au pourcliaz de feu monseigneur le cardinal, son frere, comme il lui semble, et de la femme de lui qui parle, Loys Herpin devers ladite Marguerite, de laquelle icelui Herpin avoit esté varlet tranchant, ladite dame Marguerite estant par deçà, pour savoir se ladite dame Marguerite avoit escriptes lesdites lettres a feu mondit seigneur de Rourbon ou a feu mondit seigneur le prince. Lequel Herpin aporta audit feu Roy lettres de madite dame Marguerite, du contenu desquelles il qui parle, de certaine science, ne saroit déposer parcequ’il ne les veist. Bien dit que ledit feu seigneur le cardinal , son frere, lui dist lesdites lettres lui avoir esté montrées par ledit feu Roy et qu’ elles contenoient ladite dame de Segré n’avoir jamais parlé, ne porté parolles a ladite dame Marguerite, de chose qui portast préjudice a la Royne, ne a feu mondit seigneur le Daulphin; et lui dist ledit cardinal que lesdites lettres, apportées par ledit Herpin, estoient escriptes, comme disoit ledit Herpin, de la main de ladite dame Marguerite, et oultre ledit feu cardinal dist a lui qui parle que ledit Loys Herpin avoit dit audit feu Roy que ladite dame Marguerite avoit dit a icelui Herpin que les lettres quelle avoit envoiées a feuz monseigneur de Bourbon et a monseigneur le prince estoient signées de sa main, mais n’ avoit icelle dame veu le contenu d’icelles lettres.
Dit oultre lui qui parle que, depuis le retour dudit Herpin, ledit feu Roy, qui envoyoit des chevaulx a monseigneur l’archiduc par l’escuier Briant, pour ce qu’on disoit, et semble a lui qui parle que c’estoit monseigneur le prince, que les lettres que ledit Herpin avoit apportées de madite dame Marguerite audit feu Roy n’estoient escriptes delà main d’icelle dame Marguerite, ledit feu Roy donna charge audit escuier Briant de savoir a ladite dame Marguerite se lesdites lettres
apportées par ledit Herpin estoient escriptes de sa main , ainsi qu il qui parle a oy dire, et n’est souvenant a qui.
Interrogé si lui qui déposé fut adverty du rapport que fist iedit Briant de ce qu’il avoit trouvé touchant ladite charge : dit qu’il parla audit Briant a son retour pour savoir de lui ce qu’il avoit trouvé. A quoy ledit Briant lui dist : a Ne m’en enquerez plus, j’en ay dit la vérité au Boy, et n’y a chose que ne soit a honneur de vous et de madame de Segré n; et plus avant ne lui en dit ledit Briant.
Dit oultre, lui qui déposé, que, avant l’aller dudit Briant devers ladite dame Marguerite ou depuis, n’est souvenant lequel, icelle dame Marguerite envoia son aumosnier devers ledit feu Roy avecques lettres missives d’icelle dame, escriptes de la main d’icelle dame, a la descharge de ladite dame de Segré, le contenu desquelles l’on pourra veoir, se besoing est, par lesdites lettres estant devers ladite dame de Segré, a laquelle ledit feu Roy les envoya, comme il dit.
Et dit, sur ce interrogé, que ledit aumosnier, du nom duquel n’est recors, et lequel avoit servy ladite dame Marguerite audit estât, elle estant par deçà, fut envoié avecques lesdites lettres missives, sans le pourchaz de lui qui parle et sadite femme ne autres qu’il sache, et en tant que ce fut du propre mouvement de ladite dame Marguerite, et ne fist lui qui parle voir audit aumosnier, et n’a sceu que autres ses parens lui en firent.
Dit oultre, sur ce interrogé, que, toust apres, a la poursuite dudit feu cardinal, son frere, et de ladite dame de Segré, sa femme, le Roy des Romains envoia a ladite dame de Segré lettres patentes en parchemin, seellées du seel secret du Roy des Romains, contenans la descharge d’icelle dame de Segré touchant le cas dessusdit. Lesquelles lettres sont devers ladite dame de Segré; et n’est souvenant, lui qui déposé, qui apporta lesdites lettres patentes, ne qui en fist les diligences; bien dit qu’il scet que ledit feu cardinal en fist faire la diligence par ung de ses serviteurs.
Interrogé si, de la charge qu’on donnoit a ladite dame de Segré, sa femme, il et sadite femme communiquèrent a quelques personnes, et
ausquelles : dit qu’il et sadite femme en parlèrent a feu mondit seigneur le cardinal, leur frere, feu monseigneur de Valence et autres ses freres; et aussi en parlèrent quelquefoiz a monseigneur 1 admirai, qui en parla audit feu Roy Charles, comme il scait. Et dit, sur ce interrogé, que de ceste matière ne d’autres ne s’est adressé a messire Pierre de Rohan, mareschal de France, jaçoit ce qu’il soit son parent. Rien dit que, s’il rencontra ledit mareschal, lui en peut avoir parlé; touteffoiz, n’en est souvenant. Et autres choses n’en dit, sur tout diligemment enquis; et lui avons fait signer sa déposition. — Jacques d’Espinay (1).
2 3 novembre.
Aujourd’hui, samedi, xxmc jour de ce présent mois de novembre, ledit seigneur de Segré est venu par devers nous, et nous a dit ce que s’ensuit : ctMesseigneurs, vous m’avez enquis de plusieurs faiz et cas de longtemps comme de quinz ou seze ans, en quoy je nai gueres pensé depuis, et n’osé, lorsque feus interrogé, vous demander delav pour y penser, et me fiste respondre promptement; tellement que je puis avoir erré ou failly par inadvertance a vous dire et respondre ce qui en est a la vérité, a laquelle je me veulx tousjours réduire et recouvrer; et a ceste cause, Messeigneurs , je proteste de pouvoir tousjours reformer et corriger l’erreur et i'auUgque je pourroie avoir faicte en ce que j’en ay dit et respondre par devant vous toutes et quantes foy que je pourray mieulx estre informé de la vérité, vous priant que ceste présent ma declaracion et protestacion vueillez faire escrire et en requerrer. v Et nous, commissaires dessusdits, avons respondu audit seigneur de Segré que hier, xxne jour de ce présent mois de novembre , il fut par nous interrogé, et peut avoir pense a sa déposition, et lui avons demandé s’il avoit riens omis en sadite deposicion ou en icelle faisant il
Le même jour, on fit subir à Segré un antre interrogatoire qui ne paraît pas s’être continué; il est ainsi mentionné : nEt le vendredi xxii" jour de novembre cinq cens et quatre , ledit seigneur de Segré , apres le ser¬
ment par luy fait de dire vérité , a esté interrogé sur le vi" desdits articles que derrenierement nous ont esté envoyéspar leRoy. C’est assavoir si, depuis que ledit mareschal est en cette ville d’Amboise, ledit Segré. . . nichil.n
avoit erré, et le nous dit présentement : lequel nous a respondu qu il n’est a présent records avoir omis ne erré en faisant sadite deposicion. — Jaques d’Espinay.
Donné, etc.
Moncontour, a 3 novembre i5o/i.