‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 15 sur 182 · I. Chartiilariiini Univ. Paris., IV, p · texte numérisé non relu

I. Chartiilariiini Univ. Paris., IV, p

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La Faculté de Théologie se montrait naturellement la plus véhémente. Il n'y avait, dans le fait de Jeanne, que mauvaise croyance, mensonge dangereux, cruauté, présomption, idolâtrie, schisme. Les décrétistes (les gens de loi sont plus prudents et retors) se montraient sans doute moins affirmatifs sur le fond et plus modérés dans la forme ; car plusieurs suppôts de la Faculté de Décret l'avaient déclaré (ce qui ne leur semblait d'ailleurs pas croyable), il fallait réserver l'hypothèse que les voix de Jeanne lui venaient de Dieu. Les décrétistes donnaient donc leur avis sous cette réserve. Mais il leur apparaissait aussi qu'il y avait dans le fait de Jeanne schisme évident, contradiction avec le symbole des apôtres, apostasie, mensonge, soupçon d'hérésie, jactance.

Déclaration capitale dont l'autorité entraînera tous ceux qui n'auraient osé ou su se former une opinion au cours du procès, et que beaucoup d'assesseurs ne feront que résumer. On vit dés lors triompher l'esprit de corps et de discipline.

Mais il aurait dû apparaître évident à ces théologiens qu'un esprit mauvais n'inspirait pas cette candide et pieuse enfant, qui n'avait pris des habits d'homme que de toute nécessité, pour protéger sa virginité et pour conduire des soldats. Devaient-ils lui en vouloir de répondre de manière insuffisante à des questions relatives au pape, au concile, à sa soumission, quand eux-mêmes étaient divisés à ce sujet? Devaient-ils admettre, ces maîtres, que soixante-dix articles d'accusation fussent dits extraits de ses propres aveux, alors que Jeanne les avait niés pour la plupart? Devaient-ils soufFrir qu'on mêlât le vrai au faux, qu'on fabriquât un pseudo-résumé de ces accusations sur lequel ils n'avaient même pas pris la peine de se mettre d'accord ? Pourquoi aussi n'avoir pas gardé Jeanne dans une prison ecclésiastique, alors que l'archevêché de Rouen avait une chambre pour les femmes sous la surveillance d'autres femmes ? Pourquoi avoir estimé qu'on ne pouvait aller chercher si loin l'avis du saint-père, alors que, si souvent, les messagers et les ambassadeurs de l'Université allaient à Rome

pour régler des afïaires minimes de leurs suppôts et rapporter la collation des bénéfices ? Pourquoi ont-ils pris cette précaution de faire couvrir leur jugement par l'autorité du gouvernement anglais?

IL — L'Université et Je Concile. — Le Pape de Rome et ÏEglise Universelle.

Leurs avis, les assesseurs les soumettaient (on dirait une formule de style) au jugement du souverain pontife et du sacro-saint concile général.

Cette autorité du pape, incidemment évoquée (car c'est toujours de l'Eglise, des prélats officiers du Christ dont Pierre Maurice parlera à Jeanne), laPucelle voudra l'invoquer à son tour. Elle dira, elle aussi, qu'elle s'en rapporte à l'appel au pape. Mais alors on lui rappellera qu'il est bien loin, que les ordinaires sont idoines à juger des affaires de leur diocèse (24 mai); et telle était d'ailleurs la règle inquisitoriale stricte \

Mais les juges mentaient quand ils disaient dans leur sentence : « Tu as refusé de te soumettre à notre saint père le pape et au saint concile général. » On avait fait mentir le petit roi d'Angleterre dans les lettres circulaires écrites à l'empereur et au rois de la chrétienté qui représentaient Jeanne comme ayant « vomi » le jugement de notre saint-père le pape; dans les lettres circulaires aux prélats de France où il était dit que Jeanne avait « rebouté » le jugement du pape et du concile (juin 143 1). Une fois de plus, l'autorité du pape, niée par la Pucelle, était mise en avant dans les lettres que l'Université adressa au pape, à l'empereur, au collège des cardinaux, documents où Jeanne est définitivement classée

I. Rien n'était plus commun en fait que ces appels au pape, pour des intérêts les plus futiles. On voit que pour une simple question de droits funéraires, l'official de Rouen ayant donné gain de cause au curé de Saint- Amand, les religieux de Saint-Lô obtinrent des lettres d'appel de l'official. Le pape nomma deux commissaires, l'abbé de Jumièges et le prieur du Mont-aux-Malades(i44o). Ch.de Beaurepaire, Notes sur les juges, p. 154.

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par les maîtres universitaires dans la série des femmes superstitieuses qui apparurent en ce temps.

Mais au fait, quelle était en ces jours l'autorité d'un pape? qu'était cet Eugène IV qui venait de succéder à Martin V (mort le 20 février 143 1), tout à fait au début du procès de Jeanne, tandis que l'évêque Pierre Cauchon s'assurait la collaboration de l'inquisiteur?

Ma pensée s'est souvent portée vers cette cité de Rome au moyen âge, la plus grande ville de la chrétienté cà en juger par son enceinte et ses souvenirs, une des moindres si l'on considérait sa population et le nombre de ses masures en ruine, Rome, un trône dans un désert. Ce ne sont que grands et merveilleuxpalais écroulés; des vignes et des jardins couvrent ces ruines! Que de caves, en ces lieux abandonnés, sont les tanières d'une multitude de porcs-épics, de blaireaux, de hérissons et de renards ! On y distingue, de loin, les amphithéâtres, la coupole du Panthéon, les chevaux colosses, des tours, desclochers pointus, et celui qui les domine tous et qui porte la croix où se fixent les regards des chrétiens, celui de Saint-Pierre; et voici le séjour des papes; et voilà le fort château de Saint-Ange, circulaire, comme une tour basse, qui commande de sa masse de pierre le pont sur le Tibre, et qui est l'entrée de Rome pour ceux qui viennent de France, d'Espagne, d'Allemagne, de Florence, de Bologne et de Venise '.

Mais Rome n'est plus dans Rome. L'autorité de l'Église universelle a été transportée dans le vagabond concile, là où se rencontrent précisément ces maîtres universitaires, les prélats de France qui venaient de juger Jeanne d'Arc. Leur autorité était la seule autorité ^

1. Le Livre delà description des pays, de Gilles Le Bouvier, dit Berry, éd. E.-T. Haniy, p. 8/). — Jacobus Philippus Bergomcnsis^ Sttppkmentmn chronicarwn, 1492. — Sur Rome en 1450, cf. Rom. Mittheil., 1880, p. 254; Arch. délia Soc. Rom. di storia patria, 1881, p. 563; Rev. Arch., 1907, juillet, p. 83.

2. Surtout ce qui suit cf. le beau travail de Noël Valois, Le Pape el le Concile (141S-14J0), 1909, 2 vol. in-80.

mTllOt)UCTlON XXIX

L'Église n'aime guère qu'on évoque ce temps de désordre, sa période révolutionnaire. Quand le concile de Constance prit fin (1418), trois pontifes rivaux avaient été écartés de la chaire de saint Pierre : mais la vieille monarchie pontificale, restaurée dans la personne de Martin V, était devenue une République de clercs. Des conciles périodiques devaient se tenir régulièrement. Le vicaire du Christ n'était plus guère que l'exécuteur des volontés de la multitude. Un Gerson allait jusqu'à demander que l'on gravât sur les pierres de totites les églises la promesse pontificale de se soumettre aux décrets conciliaires. Martin V (ce vieux patricien de Rome de la famille des Colonna) ne put jamais que temporiser, éluder, réagir en sous main. Figure fermée et volontaire, tel il nous apparaît mîtré et dormant son dernier sommeil sur son magnifique tombeau de Saint-Jean-de- Latran. Et il avait bien droit au repos, ayant tant travaillé à pacifier, à réparer les ruines de l'Eglise, surveillant les schismatiques, père commun des fidèles, contemplant l'anarchie de la France, la sauvage agression anglaise, toujours inquiet de l'échéance de ces synodes périodiques où il avait à craindre l'audace des orateurs, la violence des Français qui travaillaient à la représentation proportionnelle des nations, proposaient des mesures financières qui eussent tari toutes les sources de revenus du saint-siège, à se garder aussi des tyrans et des villes d'Italie qui ne pensaient qu'à abriter ces synodes pour en vivre et agir sur eux.

Un programme de réformes avait été élaboré. Un frère mineur, Guillaume Josseaume, l'avait prêché à Sienne en 1419 : « A l'Eglise appartient de diriger, de gouverner le pape, de l'instruire de ce qui touche à la foi, de ce qui est nécessaire au salut » : discours que la Nation de France approuvait entièrement. Jean de Raguse était à Sienne l'unique représentant de l'Université de Paris; il attendait ses acolytes, dont Jean Beaupère, qui interrogera la Pucelle, pour faire triompher la réforme. Où le pape allait-il trouver un point d'appui? chez la Nation allemande? chez le duc de Bourgogne? Et il avait à compter avec l'extraordi-

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naire appétit de Bedford. Tenterait-il lui-même de réaliser le programme des réformateurs, lui qui avait horreur de la multitude?

Au temps où parut Jeanne d'Arc, Martin V avait donc de nombreux soucis ; et, s'il avait un dessein, ce devait être sur la façon de séduire l'Université qui, en mars 1429, venait d'imposer une rétractation à Jean Sarrazin, frère mineur, qui avait osé énoncer que seule l'autorité d'un pape pouvait donner force de loi aux décrets du concile. On préludait alors aux assises générales de la chrétienté. L'Université s'adressait au chef de l'Empire pour faire hâter la réunion promise; le chapitre de Rouen était sondé par l'Université pour contribuer de ses deniers à l'envoi d'une ambassade à Rome (juillet 1429). Baudribosc, Loiseleur, Basset en délibèrent, personnages que nous retrouverons parmi les juges de Jeanne; le cardinal Beaufort agissait dans le même sens. La lutte s'annonçait âpre : le 8 novembre, aux portes du palais Colonna, on placardait des libelles déclarant fauteurs d'hérésie le pape et les cardinaux s'ils n'ouvraient pas le concile au mois de mars suivant, et qu'il serait procédé à la déposition de Martin V.

On voit bien qu'un clerc de Rome du temps de Martin V écrivit, en 1428, une relation très favorable à la Pucelle où il nota les progrès de la mission de Jeanne, peu après la délivrance d'Orléans '. Mais il y a lieu de croire que Martin V ne connut que par des rumeurs celle dont le procès commença quelques jours seulement avant sa mort. Et nous pouvons penser qu'il avait peu de choses à refuser à ces universitaires qu'il redoutait (on sait ce que l'on gagne toujours de faveurs dans l'opposition). En fait, entre 1428 et 1429, Martin V autorisa Bedford à lever sur le clergé normand de nouveaux subsides ; au surplus, dans la grave question des Hussites, qui retint si longuement ses soins, le pape pouvait se montrer contrarié de voir une partie de

I. L. Delisle, Nouveau témoignage relatif à la mission de Jeanne d'Arc, 1885.

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