V. — Les assesseurs ont-ils été menacés ? Rôle des Ancrlais
Ces religieux, ces grands maîtres assemblés, eurent toutes les lâchetés qui caractérisent les hommes délibérant en commun.
On ne saurait, sans exagération, ne voir en eux que des schismatiques ; il est sans intérêt de savoir si les Mineurs, ou les Bénédictins, montrèrent plus de zèle à poursuivre Jeanne que les Dominicains. Tous étaient soumis aux décisions de l'Université dont ils étaient, pour la plupart, des suppôts; ils obéissaient à leurs supérieurs. Les théologiens se retranchaient derrière la sainte opinon de leur Faculté; les décrétistes agissaient de même : certains évitèrent même de donner leur avis. Les violents menèrent les trembleurs.
Il convient de méditer sur les rares délibérations que nous a conservées le manuscrit de d'Urfé : les assesseurs ne donnent pas leur avis; ils reproduisent certaines opinions extrêmes, ou l'avis de l'évêque. En cela ils furent des hommes, des hommes très ordinaires, comme tous les tribunaux et les assemblées en connaissent ; des hommes disciplinés comme toutes les juridictions d'exception, tous les corps en ont vu ; des terroristes vulgaires comme toutes les époques de troubles en ont produit.
Nous avons déjà dit comment s'était formée au sujet de Jeanne l'opinion unanime et déplorable des maîtres parisiens. Ajoutons ici que ces religieux pouvaient croire sainte toute paix ; que le culte était alors ruiné par la
I. Poème daté de 1449. Cité par Edm. \^ns\.&tx)htrgh.ç., Le cardinal Nicolas de Cues, p. 107.
INTRODUCTION \LVll
guerre ; qu'ils pleuraient sur leurs églises désolées, sur la perte de leurs bénéfices (comme Cauchon, évêque sans évêché) ; qu'ils maudissaient la guerre comme Jean Beaupère que les brigands avaient détroussé et laissé pour mort, entre Beauvais et Paris, l'an 1423.
Une grande partie de la France conservatrice et amie de l'ordre, le peuple des commerçants et des laboureurs, enfermés dans l'enceinte des villes, pensait à peu près comme eux; comme eux aussi raisonnaient les doux, les intellectuels, les diplomates, et certains des clercs qui entouraient Charles VIL Les partisans et les fidèles de Jeanne étaient ceux-Là qui, à la guerre, n'avaient rien à perdre et tout à gagner, tels le beau ducd'Alençon ou Dunois par exemple; le bon peuple des campagnes, celui dont on a brûlé la maison et à qui on a volé sa vache, celui que Jouvenel des Ursins appellera « mon peuple », « mes enfants »\
Des violences ont-elles été exercées sur les assesseurs, et par qui? Par l'évêque, ou par les Anglais?
On a remarqué depuis longtemps '' que les Anglais parurent peu au procès. Bedford, le régent, sembla môme pendant ce temps avoir remis le gouvernement au cardinal de Winchester : ce n'était là qu'une feinte.
Ce fut un très grand politique que Jean, duc de Bedford, troisième fils de Henri IV, époux d'Anne, sœur de Philippe de Bourgogne, le meilleur artisan de l'alliance anglobourguignonne. Au physique, un homme puissant, avec une grosse figure, un grand nez cassé, des yeux vifs, une couronne de cheveux taillés en écuelle.
Il travailla chez nous à mener la guerre et à en réparer les malheurs ; il s'efforça de réprimer et de prévenir toutes les velléités du réveil national. Il n'a pas tenu à Bedford qu'une partie de la France se tournât anglaise. Au demeurant.
1. Épître aux États d'Orléans (Bibl. nat., ms. fr. 16259, P- 4^)-
2. Quicherat, Aperçus nouveaux sur Vhistoire de Jeanne d'Arc, 1850, p. loi.
Procès de Jeanne d'Arc. — II. d
XLViii PROCES DÉ CONDAMNATION DE JEANNE D^ARC
pieux, déférent envers le clergé, Bedford était presque populaire à Paris où les ouvriers travaillaient toujours à réparer son hôtel, où le bon peuple des badauds s'émerveillait de la charité de sa pieuse épouse.
Bedford avait déployé une extraordinaire activité à mettre Paris en défense, dès le mois de juillet 1429; il avait détourné de leur destination les troupes anglaises levées contre les Hussites, dénoncé Charles VII comme usant du secours d'une femme de vie dissolue pour abuser son peuple. Après l'assaut infructueux de Jeanne contre Paris, Bedford se rendit à Saint-Denis pour châtier ses habitants. Son initiative militaire et diplomatique a certainement causé la perte de Jeanne. Il sut rattacher à sa cause le duc de Bourgogne, toujours louvoyant dans un système de trêves, en lui cédant l'investiture de la Champagne, en lui offrant une sorte de régence de la France : lui, il prit le parti de se consacrer aux affaires de Normandie et il fit de Rouen une citadelle anglaise, le siège de son gouvernement.
C'est le conseil anglais de Bedford qui désigna Cauchon afin qu'il réclamât Jeanne comme sorcière, et qui fournit les 10.000 livres nécessaires à son achat. Encore que Bedford n'ait paru qu'une seule fois dans le procès, et dans une singulière attitude pour un noble duc, encore qu'il semblât avoir passé la main au cardinal Beaufort, ce prélat violent et orthodoxe, il n'est pas douteux que Bedford ait conduit personnellement toute l'affaire. On reconnaît partout son esprit puissant : on retrouve ses créatures parmi les juges : Pasquier de Vaux, son chapelain; Jean Pinchon qui représentera le chapitre de Rouen en son nom ; Jean Bruillot qui le haranguera afin qu'il ne sacrifiât pas le chapitre de Rouen à ses chers Carmes.
Car il est bien évident que la haine des Anglais devait suffire à perdre Jeanne : devant les murs d'Orléans ils l'avaient déjà menacée de la faire brûler'.