INTRODUCTION LV
On date de l'année 1434 le fragment de la lettre du duc de Bedford au roi Henri VI qui attribue le « grand méchef » arrivé devant Orléans à « l'enlacement des fausses croyances et folles craintes » que les Anglais ont eues « d'un disciple et limier de l'Ennemi, appelé la Pucelle, qui usait de faux enchantements et de sorcellerie » '. Mais le 15 septembre 1429, un Abbevillois disait « que à icelle femme l'en ne devoit adjouster foy, et que ceulx qui en icelle avoient créance estoient folz et sentoient la persinée ^ », c'est-à-dire rhérésie. Cette terreur panique des « incantations » de la Pucelle retenait à Sandwich et à Douvres les capitaines et les soldats anglais qui refusaient de prendre la mer (édit du 3 mai 1430) \
Il ne faut pas l'oublier : c'est sans doute au xv^ siècle que la croyance à la sorcellerie atteignit son plus haut développement.
Les premiers canons qui condamnent la magie, ceux qui dérivent des capitulaires francs, ont un scepticisme remarquable envers les superstitions populaires qui parlent de la chevauchée nocturne des femmes sous la conduite de Diane '^ : le diable inspire aux femmes de telles rêveries. Au xiii^ siècle, le rôle de la démonologie s'affirme dans les écrits extravasiants d'un Césaire d'Heisterbach. Le diable s'y montre partout, prenant figure de femme, d'homme noir, de bœuf ou de chien. Les juifs et les musulmans ont répandu, avec la science astronomique, de semblables croyances à
1. Publiée par Rymer parmi les pièces de l'année 1428, et par Quicherat, t. V, p. 136, avec la date fin juillet 1429. On a retrouvé l'original de ce document à Londres et il s'agit d'un rapport sur la situation financière de la France sur lequel
le Conseil délibéra le 14 juin 1434. Rotuli parliamentorum, t. V, p. 435.
2. Quicherat, Procès, t. V, p. 142-145 et Du Cange, ad. v. persina.
3. Quicherat, t. V, p. 162. Il y a lieu toutefois de remarquer qu'il n'est question des incantations que dans la rubrique de la pièce ; même remarque à propos del'édit du 12 décembre 1430 pris contre les déserteurs anglais (Ibid., p. 192).
4. Canon episcopi. (Cf. Jean Marx, U inquisition en Daupbiné, étude sur le développement de la répression de Vhérésie et de la sorcellerie au XIV^ siècle aie temps de François /er. Paris, 1914, p. 27.)
travers l'Europe; et saint Thomas affirme que douter de la magie, c'est aller contre l'autorité des livres saints, d'ailleurs si remplis de croyances orientales.
Puisque la magie a pour condition l'intervention du démon, qu'un pacte est fait entre lui et le sorcier, elle est une apostasie et implique l'hérésie : elle est justiciable de l'inquisition, bien que le crime de sortilège ne menace pas l'unité de l'Église. En 1437, Jean Nider, prieur des Dominicains de Bâle, l'ami des juges de Jeanne, qui fit brûler tant de sorcières, écrivit son Formicarium, traité de discipline qu'il avait composé pour diriger les religieux de son ordre dans la recherche de l'hérésie. On poursuivra très rigoureusement les Vaudois qui seront, dans le sentiment populaire, assimilés aux sorciers, en 1440. Vers 1440, un théologien écrit un traité contre les Erreurs des cathares ou de ceux qui chevauchent un balai ou un bâton. On brûlera sorciers et sorcières à Provins (1452), à Évreux(i453), et surtout à Arras, en 1459 et 1460, dans cette triste affaire de la Vauderie.
Pour les théologiens, empoisonnés par cette malsaine littérature démoniaque, tout ce qui est attribué par Jeanne à Dieu peut l'être également au diable. La ruse la plus grande du Malin est précisément l'imitation de Jésus, la contrefaçon de ses miracles.
Car il n'est pas nécessaire que le diable se manifeste sous la forme d'un corbeau, d'un chat noir, d'un coq, d'un chien ou d'une poule de môme couleur, d'un hideux nègre aux lèvres rouges; il peut prendre la forme d'un jeune homme, d'un enfant blanc, d'un bel homme vêtu mi-partie de blanc et de rouge, d'un beau petit garçon habillé de blanc qui parle doucement et dont la vue incite au péché. Ginifert a la figure d'un enfant au clair visage et il porte longue tunique.
Et l'un des juges de la Pucelle, lecteur de la vie des Pères, fera remarquer que le démon peut prendre ainsi une forme angélique.
Le premier geste des sorciers est le reniement de Dieu : voilà pourquoi les juges de Jeanne insistent tant sur ses prétendus jurons, franc langage des champs et des camps.