Ibid., G
5. C'est exactement le grief qui sera fait aux Hussites : « Vous direz qu'il laut obéir au Christ avant d'obéir à l'Église... Croire votre sentiment personnel plus
m MocES £)E Condamnation t)È jëanne DarC
Voilà ce que les théologiens retinrent surtout de ses déclarations, ou plutôt ce qu'ils en tirèrenfdans leur esprit.
Si fanatiques que soient des hommes, ils le sont toujours moins que leurs idées. Entre tant de mortels poisons de l'esprit, en est-il de plus violent que l'idée unitaire? Unité catholique, unité révolutionnaire, c'est tout un. Une infraction à cet esprit unitaire, voilà ce qui dans tous les temps a mérité l'excommunication des Églises religieuses ou politiques. Une pensée solitaire, voilà de quoi mériter la haine et la persécution de tous ceux qui pensent en groupe.
Au temps de Jeanne d'Arc, l'idée de l'unité catholique, de l'Eglise universelle, demeure infiniment chère au cœur des clercs, c'est-à-dire des seules personnes qui pensaient; elle leur est beaucoup plus accessible que l'idée delà Patrie, qui n'est qu'un sentiment individuel amplifié, et qui répugne à ces logiciens, à ces latinistes, à ces théologiens qui ont même méthode, même langue, même domaine spirituel et infini. Cette idée d'unité paraissait en ces jours très menacée par la personnalité des illuminés qui se levaient de toutes parts, par ce choc même des nations de France et d'Angleterre. Plus la personnalité du pontife de Rome s'efface, plus les théologiens universitaires le répètent : il y a une Eglise, Une, Sainte, Catholique, qui est conduite par l'Esprit-Saint, qui jamais n'erre et ne peut être en défaut. Tout catholique est tenu de lui obéir, comme le fils obéit à sa mère, et il doit lui soumettre ses dits et ses faits. Aucun inspiré n'a le droit de se soustraire au jugement de cette Eglise; les apôtres, eux-mêmes, l'ont fait pour leurs écrits. L'Ecriture, qui nous révèle la parole de Dieu, ne devient croyance que par l'intermédiaire de notre mère l'Eglise. Elle est la règle infaillible à laquelle nous devons nous en rap-
conforme à la volonté divine que celui de l'Église universelle, voilà bien le point de départ de votre erreurs... C'est à l'Église enseignante que le Christ a promis la vérité... » Telle avait été l'erreur des apostoliques des xii* et xive siècles. Lettres de Nicolas de Cues, ap. Vansteenberghe, op, cit., p. 214.
tNTRODtJCTtON LXl
porter en tout. Au delà de cette règle, il n'est que schisme et division. Ainsi l'a enseigné l'apôtre Paul.
Et c'est Jean de Châtillon, un ancien maître en théologie de l'Université de Paris, qui l'a rappelé solennellement à la pauvre Jeanne. Car elle disait, dans la simplicité de son cœur : « Je m'en attends à Dieu, mon Créateur, de tout. Je l'aime de tout mon cœur! » Et, se tournant vers ses juges, elle le déclarait: « Je m'en attends à mon Juge : c'est le roi du ciel et de la terre ! »
Tous ces inspirés, qui ne voulaient croire qu'à leurs propres lumières, qui ne s'en remettaient pas à la science des spécialistes, étaient un objet de scandale pour ces théologiens. Le vrai chrétien, le vrai dévot, est l'homme soumis à l'autorité de son supérieur. Mais Jeanne persistait dans son opinion; elle voulait, en ces matières si ardues de la foi, en savoir plus que les docteurs et les lettrés, elle, la femme indocte. Elle s'entêtait dans des affirmations singulières et nouvelles, sans avoir pris le conseil de prélats, de son curé, de gens d'Eglise. Voilà du moins ce qu'on exploitera contre elle, avec quelle fausse grandiloquence ! Et l'orgueil de Jeanne scandalisait, comme il advient, des juges infiniment plus orgueilleux qu'elle. Eux, ils se disent les fils de l'obédience, de très humbles religieux, qui pensent comme leurs maîtres, comme leur ordinaire. Quand les juges auront à apprécier la réalité des apparitions de Jeanne, puisqu'ils n'y découvriront pas la marque d'humilité qui caractérise les vraies révélations, ils diront que celles-là ne provenaient que de son orgueil. Jeanne est inspirée par les mauvais anges. Elle est elle-même comme un ange révolté. Au jugement de ces hommes qui fixent tout d'abord leur regard sur celui de leur supérieur, de ces timides qui contemplent la terre, Jeanne expiera le crime français de parler clair et de regarder droit dans les yeux de ses adversaires.
L'article premier de la rédaction des douze articles, le plus long, le plus important [des chefs d'accusation, porte tout entier sur la question des saintes et de l'inspiration.
LXil PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNE D ARC
Voici le peu que nous en savons.
Pendant trois ou quatre ans, de 1424 à 1428, Jeanne résista aux commandements de voix qui lui enjoignaient d^iUer trouver Robert de Baudricourt et de se rendre en France. Ces voix, saintes Catherine et Marguerite, Jeanne les connut seulement quand elles se furent nommées à elle. Puis saint Michel lui apparut.
On ne sait rien de Marguerite, qui naquit à Antioche, où son père, Théodose, était patriarche de la religion païenne. Mais sa légende conte qu'elle était une noble jeune fille, d'une merveilleuse beauté, qui gardait les brebis de sa nourrice quand le préfet Olibrius la vit et désira en faire sa concubine. Elle préféra mourir pour le Christ, mort pour elle. Alors elle fut battue sur le chevalet et déchirée de pointes de fer; et le sang jaillit de son corps comme d'une source pure. Reconduite dans sa prison, le démon la visita sous l'aspect d'un dragon et d'un jeune homme. Elle fut décapitée par le bourreau '.
Nous n'en savons guère plus de Catherine, fille du roi Coste, instruite dès son enfance dans les arts libéraux, qui argumenta contre Maxence devant la porte du temple d'Alexandrie. Mais elle était belle, éloquente, réfutait les grammairiens et les rhéteurs. Elle avait pris le Christ pour fiancé et, comme Marguerite, elle fut décapitée \
Ces vies légendaires ont l'invraisemblance de contes orientaux. Les Mystères, dans les représentations données sur le parvis des cathédrales, les avaient popularisées et vivifiées : tout le monde alors savait qu'un Olibrius est un tyran, une brute. Les statues des églises, les images des missels, les figurines des vitraux avaient mis sous les yeux de chacun, presque dans chaque moûtier, les représentations vivantes des belles jeunes filles, Catherine et Marguerite. Une sœur
1. Douhtt, Diciionnaire des légendes du christianisme, col. 824-836; Légende dorée, éd. Brunet, t. I, p. 153 ; Petit de JuUeville, Les Mystères, t. II, p. 531-533.
2. Douhet, Dictionnaire des légendes du christianisme, col. 282-287; Légende dorée, éd. Brunet, II, p. 207-213.
INTKODUCTION LXIII
de Jeanne fut nommée Catherine, du nom de la sainte à laquelle l'église de Maxey était dédiée.
Il y a quelque chose de touchant, de significatif, dans l'adoption par le peuple chrétien de ces deux saintes, dans la prédilection que Jeanne leur montra'. Marguerite, cette perle, est la chasteté ; Catherine est la science, la sagesse qui dompte la bestialité.
Symboles pleins de sens, quand on songe aux rudes désirs de l'homme de ce temps, à l'idéal qu'est, chez la jeune fille, la femme, la sagesse ou la science unie à la beauté.
Voilà ce que je crois comprendre dans cette délicate adoption; ce que devaient entendre les pieuses compagnes de Jeanne, semblables à ces petites Lorraines que j'ai rencontrées sur mon chemin, fleurissant les statues des chapelles hautes, des églises antiquesqui ennoblissent leur pays.
Le troisième guide spirituel de Jeanne est saint Michel, celui-là que Dieu a chargé de le représenter chaque fois qu'il veut faire un « grand acte de résistance » \
Michel a combattu les diables, en brillant chevalier; et il recueille les âmes des saints pour les conduire au Paradis.
Sa seconde apparition est placée communément à Tombelaine. Il y avait, au Mont-Saint-Michel, un sanctuaire très fameux que les Anglais empêchaient de fréquenter. Pour Jeanne, la « résistance » est le grand acte de sa vie. Saint Michel, l'ambassadeur de Dieu, est le bon chevalier qui garde contre les Anglais le château du Mont. Il demeure l'archange, armé et combattant, qui figurera sur l'étendard de Charles, roi de France \
1. En 145 3, Nicolas de Cues, évêque de Brixen, recommandait à ses curés de ne pas prêcher les « choses superstitieuses « que contenait, au sujet de sainte Catherine, la Légende dorée (Ed. Vansteenberghe, Le cardinal Nicolas de Cues, p. 142).
2. Guillaume Durand, Ration aie divinor uni officiorunt ; Légende dorée, éd. Brunet, II, p. 1 51-156.