‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 64 sur 182 · INTRODUCTION CVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION CVII

Car Jeanne est surtout la sagesse du bon peuple.

Elle était le peuple de France, le simple peuple des campagnes de Lorraine, parfumées par le courage et la foi autant que par Todeur des bois et des prunelles. Rien n'a changé dans la contrée morale où il nous faut la situer, si beaucoup de choses se sont modifiées dans l'aspect du pays, des forêts, des fontaines, de la rivière où son père menaça de la noyer. Au village, elle a vu les bandes de Bourguignons rôder pour piller. On mettait le bétail en sûreté dans le château de l'Ile ; on y conduisait vaches, porcs, brebis ; il y avait vols, pillages, incendies dans la région : tout cela peu sanglant et de menue conséquence, si l'on n'était pas au village. Tout cela profondément grave pour le temps, pour la fillette qui pense et rêve.

J'ai vu, dans des circonstances autrement tragiques, ces gros bourgs lorrains, ladres et riches ; j'ai vu l'humble maison, claire et blanche où vivent les jeunes filles ; le jardinet de quelques pieds carrés, un paradis ; je connais les chambres de la ferme, les murs épais, les gros meubles de chêne, l'odeur du lait et du fromage blanc. Je sais, au village, l'heure où les animaux reviennent des champs, quand le garde ramène le troupeau communal des porcs hirsutes. J'ai vu avec quelle vaillance les jeunes filles s'asseyent sur le dos des chevaux de labour '. J'ai

I . Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué. Voici un joli croquis d'un compagnon d'armes : « Un tableau inattendu, moins qu'un tableau, une esquisse, pleine de grâce et de fantaisie, est venue me faire souvenir que nous sommes dans la région de Domremy. Nous rencontrons assez fréquemment^ dans les champs, de petites pastoures de douze à quinze ans, en capuchon de laine sombre, traînant à leurs minces chevilles de gros sabots ; leur silhouette se détache nettement dans la solitude environnante . Elles gardent les bestiaux, et, entre temps, les garçons de ferme n'étant plus là, conduisent à la rivière proche les chevaux que la guerre n'a pas encore enlevés .

« Ce matin donc, comme nous allions franchir un petit pont, un tintement de fer sur les cailloux me fait tourner la tête. Juchée sans étrier ni selle sur un cheval dont la rude ossature semble attendre les plaques d'un harnais de guerre, une fillette de treize ans, les jupons aux genoux, pressant les flancs de la lourde béte docile à ses impulsions, s'avance, maniant la bride de sa gauche, et tenant de sa

éprouvé la fraîcheur des fontaines ; je connais la marqueterie des champs, la forêt, la mystérieuse forêt et ses sources ! J'ai vu la Meuse inonder les prairies de ses méandres, les saules, les feuillards et la chevelure des roseaux. J ai entendu les brunes jeunes filles, en compagnie des vieilles parcheminées, prier pour nos premiers morts, dans ces antiques églises romanes, accrochées aux côtes de Meuse, dans ces solitudes des collines où les statues des saints sont toujours fleuries de bouquets frais. J'ai vu les émigrés fuir dans les longues charrettes, tandis que flambaient leurs villages. J'ai vu les horizons magnifiques du pays de Jeanne palpiter sous les bruits de la guerre, les plaines illuminées de feux que le vent du soir secouait. J'ai entendu les filles de Lorraine dire, de leurs mots clairs, avec les gestes admirables des simples, les malheurs qui accablaient le pays et leur espérance. Et j'ai ouï nos soldats, comme ceux du temps de Jeanne, commenter les annonces des prophétesses, plus ou moins officielles !

Les paroles du procès, les saintes paroles de Jeanne, vous les trouverez ici. Elles sont célèbres. Plusieurs ont pris cependant, de nos jours, une valeur particulière. Ainsi la belliqueuse Jeanne nous a dit qu'elle ne pouvait voir couler le sang français sans que les cheveux lui dressassent sur la tête.

Et Jeanne assure encore que ses voix lui ont dit : «Prends tout en gré, ne t'inquiète point de ton martyre ; tu t'en

dextre une branche, coupée à quelque arbuste de la route. Nu-tête, avec ses cheveux blonds rejetés en arrière et doucement tressés, ses yeux clairs et candides, son innocente quiétude, sa confiante sérénité sur cette énorme monture, pareille aux chevaux d'armes de jadis, elle me donne, sous le frémissant feuillage des peupliers, une intense et brusque et glorieuse vision.

« Je n'en suis pas seul frappé, mon voisin de rang, bon camarade, assez lourdaud pourtant, lève lentement vers elle une face qui s'éclaire soudain, et, allègrement, lui crie au passage: « Bonjour, Jeanne d'Arc ! »

(« Croquis de Lorraine », par un collaborateur de V Illustration faisant campagne dans l'Est, G. S. Illustration à\x 30 janvier 1915.)

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