‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 65 sur 182 · INTRODUCTION CIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION CIX

viendras finablement au royaume de paradis. » — « Prendre tout en gré », l'admirable mot des simples, le mot même que la Fortune adressera au pauvre François Villon. Les poilus l'ont traduit autrement : « Faut pas s'en faire ! » Ellipse un peu terrible; mot qui contient la résignation, le courage et le désespoir : mot de soldat '.

Au rapport de deux frères Prêcheurs, d'un vieil archidiacre, de Pierre Maurice, le théologien, d'un vieux chanoine et de Thomas de Courcelles, cette lumière intellectuelle agréable aux gens du concile, suivant une information posthume où ils tinrent à s'expliquer encore sur leur iniquité, Jeanne aurait dit, au dernier jour de sa vie, que l'ange, c'était elle.

Parole interprétée peut-être dans un sens que Jeanne ne lui donnait pas, mais conforme à tout ce que nous savons de son désespoir, tandis que la sueur perlait sur son jeune front au Gethsémani que fut son cachot.

Mensonge plein de sens! C'est vrai qu'elle fut l'ange. Un poète nous le dira, un noble poète de ce temps, le chanoine parisien et secrétaire du roi Charles VII, messire Alain Chartier :'

« Car celle-là ne semble pas venue de quelque terre, mais bien plutôt envoyée du ciel pour soutenir de sa tête et de son bras la France défaillante. Elle a mené au rivage, et jusqu'au port, un roi ballotté et luttant sur le gouffre des vents et des tempêtes ; elle a haussé les esprits vers l'espérance des temps meilleurs. Elle a refréné l'Angleterre sauvage, arrêté la ruine et l'incendie de France. O vierge insigne, digne de toute gloire, . digne de toute louange, digne des honneurs divins ! Tu es l'honneur du royaume, le rayonnement du lis ; tu es la lumière ; tu es la gloire, non seulement des Français, mais de tous les chré-

I. De même Jeanne d'Arc dit à Patay : « Nous les aurons! » Voir M. G. Lefèvre- PontâWs (Journal des Débats, i8 juillet 1916.)

ex - PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNE D ARC

tiens ! due Troie ne se réjouisse plus de la mémoire d'Hector ; que la Grèce n'exulte plus de son Alexandre ; que l'Italie ne se glorifie davantage d'un César et des autres généraux de Rome. La France, même si elle n'en comptait pas d'autres parmi les anciens, se contentera de la Pucelle ; elle osera se glorifier et entrer en comparaison avec les autres nations pour la gloire militaire ; et même, s'il le fallait, ne se placerait-elle pas au-dessus d'elles " ? »

Certains, dont les Anglais qui la brûlèrent, ont dit aussi qu'elle était une sainte (me promenant dans Londres, j'ai eu jadis la surprise de voir, dans l'église catholique, une jeune artiste exécuter une mosaïque qui la représente sur un fond doré); d'autres voient en elle la patronne nationale des Français et ils ont obtenu de la fêter civilement par des cortèges. Tout cela n'est que trop naturel ; et Jeanne ne saurait plus être, parmi nous, un sujet de division.

Plus que la sainte, l'inspirée, je crois que Jeanne fut la sœur des soldats de France ; elle est l'incarnation de la France éternelle; elle est la fidélité, l'espérance, la charité et l'ardent amour. Jeanne a dit qu'au-dessus de l'ordre de la bataille, il y a la pitié; elle a dit qu'elle ne pouvait voir verser le sang de France. Elle est morte pour la juste cause.

i.Trad. de la lettre d'Alain Chartier à un prince étranger (Quicherat, Procès, t. V, p. 135).

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