ICI COMMENCE LE PROCES EN MATIERE DE FOI CONTRE UNE DÉFUNTE
FEMME, JEANNE, VULGAIREMENT DITE la Puccllc.
A tous ceux qui verront ces présentes lettres ou instrument public, Pierre', par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et frère Jean Le Maistre % de l'ordre des frères Prêcheurs, député et commis dans le diocèse de Rouen, et spécialement chargé de suppléer dans ce procès religieuse et circonspecte personne maître Jean Gravèrent 5, du même ordre, éminent docteur en théologie, inquisiteur de la foi et de la perversité hérétique, député, par l'autorité apostolique, dans tout le royaume de France ; salut en l'auteur et consommateur de la foi. Notre Seigneur Jésus- Christ !
Il a plu à la céleste providence qu'une femme du nom de Jeanne, vulgairement appelée la Pucelle, ait été prise et appréhendée par de célèbres hommes d'armes dans les bornes et limites de nos diocèse et juridiction 4. Le bruit 5 s'était déjà répandu dans beaucoup d'endroits que cette femme, absolument oublieuse de l'honnêteté qui convient à son sexe, ayant brisé le frein de vergogne, au mépris de toute pudeur féminine, portait, avec une étonnante et monstrueuse audace, des habits indécents appartenant au sexe masculin. On rapportait en outre que sa présomption s'était avancée à ce point qu'elle n'avait pas craint de faire, de dire, de répandre beaucoup de choses contraires à la foi catholique et lésant les articles de
Procès de Jeanne d'Arc. — II. i
ex - PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNE D ARC
tiens ! Q,ue Troie ne se réjouisse plus de la mémoire d'Hector ; que la Grèce n'exulte plus de son Alexandre ; que l'Italie ne se glorifie davantage d'un César et des autres généraux de Rome. La France, même si elle n'en comptait pas d'autres parmi les anciens, se contentera de la Pucelle ; elle osera se glorifier et entrer en comparaison avec les autres nations pour la gloire militaire ; et même, s'il le fallait, ne se placerait-elle pas au-dessus d'elles '? »
Certains, dont les Anglais qui la brûlèrent, ont dit aussi qu'elle était une sainte (me promenant dans Londres, j'ai eu jadis la surprise de voir, dans l'église catholique, une jeune artiste exécuter une mosaïque qui la représente sur un fond doré); d'autres voient en elle la patronne nationale des Français et ils ont obtenu de la fêter civilement par des cortèges. Tout cela n'est que trop naturel ; et Jeanne ne saurait plus être, parmi nous, un sujet de division.
Plus que la sainte, l'inspirée, je crois que Jeanne fut la sœur des soldats de France ; elle est l'incarnation de la France éternelle; elle est la fidélité, l'espérance, la charité et l'ardent amour. Jeanne a dit qu'au-dessus de l'ordre de la bataille, il y a la pitié; elle a dit qu'elle ne pouvait voir verser le sang de France. Elle est morte pour la juste cause.
I. Trad. de la lettre d'Alain Chartier à un prince étranger (Quicherat, Procès, t. V, p. 135).
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