‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 90 sur 182 · FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DES SÉANCES PUBLIQUES ^73 4-9 MARS · texte numérisé non relu

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DES SÉANCES PUBLIQUES ^73 4-9 MARS

Item le dimanche suivant, quatrième jour du dit mois de mars et les autres jours suivants, lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi, nous, évèque susdit, convoquâmes dans notre maison d'habitation à Rouen plusieurs docteurs solennels, maîtres et gens versés en droit canon et civil. Nous fîmes colliger tout ce qui avait été confessé judiciairement et répondu par ladite Jeanne, et aussi faire un extrait des points auxquels elle avait répondu insuffisamment et sur lesquels il semblait qu'elle dût être interrogée ultérieurement. D'après ces recueils et extraits diligemment établis, sur le conseil et délibération de ces hommes experts, nous avons conclu qu'il serait procédé à un interrogatoire ultérieur de ladite Jeanne. Et attendu nos diverses occupations, comme nous ne pouvions toujours vaquer exclusivement aux interrogatoires qui étaient à faire, nous avons délégué vénérable et discrète personne, maître Jean de La Fontaine, maître es arts et licencié en droit canon, ci-dessus nommé, pour interroger judiciairement ladite Jeanne à notre place ; et nous l'avons commis à ce faire le vendredi 9 mars, présents les docteurs et maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Nicolas Loiseleur, Guillaume Manchon ci-dessus nommés.

SAMEDI, lO MARS, PREMIÈRE SÉANCE DANS LA PRISON

Item le samedi suivant, dixième jour du mois de mars, nous évêque susdit nous rendîmes en certaine chambre du château de Rouen qui avait été assignée comme prison à ladite Jeanne ^74^ et là, assisté dudit maître Jean de La Fontaine, notre commissaire et député, comme il est dit plus haut, et des vénérables docteurs en théologie sacrée, maîtres Nicolas Midi et Gérard Feuillet ; en pré" sence de Jean Secard ^"5, avocat, et de maître Jean Massieu, prêtre, témoins cités, nous requîmes ladite Jeanne de faire et prêter le serment de dire la vérité sur ce qui lui serait demandé. Elle répondit disant :

— Je vous promets que je dirai la vérité sur ce qui touche votre procès ; et plus vous me contraindrez de jurer, plus tard vous la dirai.

Ensuite maître Jean de La Fontaine, par nous spécialement commis et député à ce, interrogea ladite Jeanne. Et il lui demanda, par le serment qu'elle avait fait, quand elle vint dernièrement à Compiègne, de quel lieu elle était partie. Elle répondit qu'elle était partie de Crépy-en-Valois ^'^.

Interrogée si elle fut plusieurs jours à Compiègne ^'7 avant qu'elle fît aucune sortie, répondit qu'elle vint à heure secrète ^^8 J^ matin et entra dans la ville sans que ses ennemis le sussent guère, comme elle pense ; et ce même jour, sur le soir, fit la sortie où elle fut prise ^79.

Interrogée si, quand elle fit sa sortie, on sonna les cloches, répondit que si on les sonna ce ne fut point sur son commandement ou à son su ; et n'y pensait point ; et aussi ne lui souvient si elle avait dit qu'on les sonnât.

Interrogée si elle fit cette sortie sur le commandement de sa voix, répondit qu'en la semaine de Pâques dernièrement passée, étant sur les fossés de Melun, il lui fut dit par ses voix, c'est à savoir par sainte Catherine et sainte Marguerite, qu'elle serait prise avant que vînt la Saint-Jean ; et qu'ainsi fallait que fût fait ; et qu'elle ne s'ébahît pas et prît tout en gré, et que Dieu lui aiderait.

Interrogée si, depuis ce lieu de Melun, il ne lui fut point dit par ses dites voix qu'elle serait prise, répondit que oui, par plusieurs fois, et presque tous les jours. Et requérait à ses voix, quand elle serait prise, qu'elle fût bientôt morte sans longue peine de prison ; et elles lui dirent qu'elle prît tout en gré, et qu'ainsi le fallait faire ; mais ne lui dirent point l'heure; et si elle l'avait su, elle n'y fût pas allée. Et elle leur avait plusieurs fois demandé pour savoir l'heure de sa prise, mais elles ne lui dirent point.

Interrogée, si les voix lui eussent commandé qu'elle sortît de Compiègne et signifié qu'elle serait prise, elle y serait allée, répondit que si elle eût su l'heure et qu'elle dût être prise, elle n'y fut 'pas allée volontiers; toutefois elle eût fait leur commandement à la fin, quelque chose qui lui dût advenir.

Interrogée si, quand elle fit cette sortie de Compiègne, elle avait eu voix et révélation de partir et de faire cette sortie, répondit que ce jour-là elle ne sut point sa prise et n'eut autre commandement de sortir ; mais toujours lui avait été dit qu'il fallait qu'elle fût prisonnière.

Interrogée si, quand fit cette sortie, elle passa par le pont -^°, répondit qu'elle passa par le pont et par le boulevard ^^', et alla avec la compagnie des gens de son parti sur les gens de monseigneur de Luxembourg ^^^ ; et les rebouta par deux fois jusqu'au logis des Bourguignons ^^5 et, à la tierce fois, jusqu'à mi-chemin ; et alors les Anglais ^^-^, qui étaient là, lui coupèrent le chemin, à elle et à ses gens. En se retirant dans les champs, du côté de Picardie, près du boulevard, elle fut prise; et était la rivière entre Compiègne et le lieu où elle fut prise; et n'y avait seulement, entre le lieu où elle fut prise et Compiègne, que la rivière, le boulevard et le fossé dudit boulevard ^^5,

Interrogée si, en l'étendard qu'elle portait, le « monde » était peint et deux anges, etc., répondit que oui; et n'en eut jamais qu'un.

Interrogée quel sens cela avait de peindre Dieu tenant le monde, et deux anges, répondit que sainte Catherine et sainte Marguerite lui dirent qu'elle prît cet étendard, et le portât hardiment, et

qu'elle y fît mettre en peinture le Roi du ciel. Et elle le dit à son roi, mais bien contre son gré. Et de la signification ne sait rien d'autre.

Interrogée si elle n'avait pas écu et armes, répondit qu'elle n'en eut onques; mais son roi donna à ses frères des armes, c'est assavoir un écu d'azur, deux fleurs de lis d'or et une épée au milieu ^^^; et, en cette ville, a décrit ses armes à un peintre parce qu'il lui avait demandé quelles armes elle avait.

Item dit que ce fut donné par son roi à ses frères [à leur plaisance] ^^"'y sans sa requête et sans révélation.

Interrogée si elle avait un cheval quand elle fut prise, coursier ^^^ ou haquenée ^^'^, répondit qu'elle était à cheval ; et c'était un demi coursier [celui sur lequel elle était quand elle fut prise] ^^o^

Interrogée qui lui avait donné ce cheval, répondit que son roi ou ses gens le lui donnèrent, de l'argent du roi ; et avait cinq coursiers de l'argent du roi, sans les trottiers ^'^^ qui étaient plus de sept.

Interrogée si elle eut onques autres richesses de son roi que ses chevaux, répondit qu'elle ne demandait rien cà son roi, fors bonnes armes, bons chevaux, et de l'argent pour payer les gens de son hôtel.

Interrogée si elle n'avait pas de trésor, répondit que les lo ou 12.000 ^92 qu'elle a vaillant n'est pas grand trésor à mener la guerre, et que c'est peu de chose. Lesquelles choses ont ses frères, comme elle pense. Et dit que ce qu'elle a, c'est de l'arg-ent en propre de son roi.

Interrogée quel est le signe qu'elle donna à son roi lorsqu'elle vint à lui ^9', répondit qu'il est beau et honoré et bien croyable; et il est bon et le plus riche qui soit ^^4.

Interrogée pourquoi elle ne veut aussi bien dire et montrer ce signe, comme elle voulut avoir le signe de Catherine de La Rochelle, répondit que si le signe de Catherine eût été aussi bien montré devant notables gens d'églises et autres, archevêques et évêques, c'est assavoir devant l'archevêque de Reims "^95 et autres dont elle ne sait les noms (et même y étaient Charles de Bourbon -^^\

le sire de la TrémoïUe -'^^, le duc d'Alençon --''^ et plusieurs autres chevaliers qui le virent et ouïrent, aussi bien qu'elle voit ceux qui lui parlent aujourd'hui) comme le signe dessus dit fut montré, elle n'eût point demandé à savoir le signe de ladite Catherine. Et toutefois elle savait déjà par sainte Catherine et sainte Marguerite que du fait de ladite Catherine de La Rochelle c'était tout néant. Interrogée si ledit signe dure encore, répondit :

— Il est boucà savoir; et il durera jusqu'à mille ans, et outre ! Item dit que ledit signe est au trésor de son roi.

Interrogée si c'est or, argent ou pierre précieuse, ou couronne, répondit :

— Je ne vous en dirai autre chose; et ne saurait homme décrire aussi riche chose comme est ce signe; et toutefois, le signe qu'il vous faut, c'est que Dieu me délivre de vos mains; et c'est le plus certain qu'il vous sache envoyer!

Item dit que quand elle dut partir pour aller vers son roi, il lui fut dit par ses voix :

— Va hardiment ; quand tu seras devers le roi il aura bon signe de te recevoir et croire en toi !

Interrogée quand le signe vint à son roi, quelle révérence elle lui fit, et s'il vint de par Dieu, répondit qu'elle remercia Notre Seigneur de ce qu'il la déHvra de la peine qui lui venait des clercs de son parti qui arguaient contre elle ; et s'agenouilla plusieurs fois.

Item dit qu'un ange de par Dieu, et non de par autre, bailla le signe à son roi; et elle en remercia moult de fois Notre Seigneur.

Item dit que les clercs [de son parti] cessèrent de l'arguer quand ils eurent [su] ^^^ ledit signe.

Interrogée si les gens d'église de ce parti virent le signe dessusdit, répondit que quand son roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu ledit signe, et aussi l'ange qui le bailla, elle demanda à son roi s'il était content; et il répondit que oui. Et alors elle partit et s'en alla en une petite chapelle assez près et ouït alors dire qu'après son départ plus de trois cents personnes virent ledit signe. Dit outre que pour l'amour d'elle, et afin qu'ils cessassent de l'interroger,

yé PROCÈS DE CONDAMNATION DE JEANNE d'aRC

Dieu voulait permettre que ceux de son parti, qui virent ledit signe, le vissent.

Interrogés si son roi et elle firent point de révérence à lange, quand il apporta le signe susdit, répondit qu'elle lui fit la révérence et s'agenouilla, et ôta son chapeau.

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