MARTIAL D’AUVERGNE
Martial dit d’Anvecgne, né à Paris en l440, mort en 1508, était procureur au Parlement et notaire du Châtelet. Sous le titre de Kigiles du roi Charlts VU, il rima la chronique de Jean Chartier avec une fsicilité qui lui valut la plus grande réputation. Cet ouvrage fut terminé en 1484 et oflfert au roi Charles VIII. Le manuscrit qui servit â la dédicace se trouve à la Bibliothèque royale (n** 9677). On lit â la fin la souscription suivante tracée au vermillon ; ExpliciurU les Vieilles de la mort du feu Charles Septiesme à neuf pseaulmes et à neuf leçons, acheuées à Challiau près Pans, la vigillc saint Michel iiij» quatre vingtz quatre. Excluez r acteur qui est nouveau, Marcial de Paris, L^auteur se dit nouveau : il faut entendre au métier des vers.
Les Vigiles de Charles VU ont eu beaucoup d’éditions gothi-ques. Les modernes les ont tenues en moins grande faveur, car elles n’ont été réimprimées qu’une fois dans le siècle dernier. Nous en extrayons ce qui concerne Jeanne d’Arc, bien que le fond du récit soit le même que celui de Chartier ; mais on y trouve de plus , outre quelques différences de détail , des réflexions intéressantes et une mention du procès de réhabilitation , la seule qui ait été consignée dans un écrit français du quinzième siècle.
En ceste saison de douleur (l)
Vint au roy une bergerelle Du viliaige dit VaucouUeur,
Qu’on nommoit Jehanne la Pucelle.
C’estoit une povre bergière Qui gardoit les brebiz ès champs
(1) La bataille des harengs.
D'une doulce et humble manière ,
De Taage de dix huit ans.
Devant le roy on la mena Ung ou deux de sa congnoissance,
Et alors elle s'enclina En luy faisant la reverence.
Ije roy par jeu si alla dire :
a Ha ! ma mye, ce ne sui->je pas. a A quoy elle respondit : a Sire , a C'estes vous, ne je ne faulx pas. »
« Ou nom de Dieu , si disoit elle , a Gentil roy» je vous meneray K Couronner à Rains , qui que veille , a Et siège d’Orléans leveray. y>
Le feu roy sans soy esmouvoir.
Clercs et docteurs si fist eslire ,
Pour l’interroguer et savoir Qui la mouvoit de cela dire.
A Chynon fut questionnée D'ungs et d'autres bien grandement , Ausquels, par raison assignée,
Elle respondit saigement.
Chascun d'elle s'esmerveilla ,
Et pour à vérité venir,
De plusieurs grans choses parla Qu'on a veues depuis advenir.
Elle dist tout publicquement :
Que le feu roy recouvreroit Tout son royaulme entièrement,
Et que Dieu si luy ayderoit.
Finiz lesquelz verbes et termes, Requist au roy et à ses gens Qu'on lui baillast hamoys et armes Pour s'en aller à Orléans.
DES POÈTES DU XV* SIÈCLE
Ladicte supplication Fut octroyée sans contredire ,
Et par délibération ,
Eut gens d’armes pour la conduire.
Loré et autres gens de guerre Si Fen emmenèrent à Bloys ,
Où de là print chemin et terre Pour aller dessus les Angloys.
Vivres et biens furent chargez Pour mener dedans Orléans ,
Et les Françoys la nuyt couchez En Soulongne parmy les champs.
Le lendemain vindrent sarrer Près d’une bastille aigrement ,
Tant qu’en Brent désemparer Les Anglois moult légièrement.
Non obstant toute résistance ,
La Pucelle et Françoys passèrent ,
A tous leurs vivres et puissance; Dont la ville fort confortèrent.
Depuis , eulx retournez à Bloys , Elle prya qu’on allast querre Dedans l’église de Fierboys Une espée, pour elle, de guerre.
L’en y envoya sans desdit.
Et fut trouvé ladicte espée Tout ainsi comme elle avoit dit ,
Et après lui fut apportée (1).
Dunoys alors vint arriver,
Priant chascun qu’on 6st debvoir D’aller ledit siège lever,
Ou tout estoit perdu pour voir.
(1) AnadiroDifine.
TÉMOIGNAGES La veille de TAscension y En l'an quatre cena vingt et neuf,
Tous si prindrent a£fection D'y aller et couraige neuf.
Si partirent en bel arroy,
Ayant désir d'y travailler,
Là menant vivres et charroy Pour les Françoys avitailler.
Icelle Pucelle fist dire Aux Angloys, comment que ce feost, Qu'ilz s'en allassent belle tire ,
S'ilz ne vouloient qu'il leur mescbeust.
Par despit et pour eulx venger, Atachèrent de toutes pars Celluy hérault et messagier.
Voulant qu'il fust brûlé et ars.
Si envoyèrent à Paris ,
Pour eulx en conseillier adoncques ^ Mais cependant furent péris ,
Et n'eut ledit hérault mal oncques.
Les Françoys dans la ville entrèrent O leurs vivres et estandart,
Presens les Angloys , qui n'osèrent Lors partir de leur boullevart.
Environ trois heures après ,
Les chiefz de guerre et gens de ville , La Pucelle estant au plus près ,
Si gaignèrent une bastille.
Là bien mourut soixante Angloys ,
Et de leurs gens et parsonniers Renduz au conte de Dunoys Quelque vingt deux prisonniers.
Le soir passèrent la rivière Les Françoys devers la Soulongne^
DES POÈTES DU XV* SIÈCLE
Pour assaillir en la manière Qu'on avoit emprins la besongne.
Les Angloys estans ès bastilles De la Beausse et des Augustiiis,
Ne firent ce jour grans castilles ,
Et n'y eut grans cops ne tatins.
Mais quant les François sur le tait Les basteaulx vouldrent repasser, Angloys saillirent à l'escart,
Les cuidans tuer et blesser.
Sur qupy pië ferme si leur tindrent.
Et après moult grosse castille ,
Les François firent tant qu'ilz prindrent Et gaignèrent une bastille.
Ung samedi, le lendemain ,
Si eurent de la peine mont ,
En combatant de* main à main Contre la bastille du pont.
Chascun frappoit à l'estourdy.
Pour Guider gaigner le fossé;
Et dura l'assault puis midy Jusques au soleil resconssé.
La Pucelle si eut ung cop D'ung traict qui sur elle glissa;
Mais non obstant le mal et tout, Oncques l'ost si n'en délaissa.
Tout chascun de cueur et couraige T traveilloit à grant puissance;
Et eust-on yëu faire raige De faiz d'armes et de vaillance.
Si advint qu'en ung mouvement Les François dans le ville entrèrent ,
Et que par armes vaillamment Lesdittes bastilles gaignèrent.
Là J eut mains Anglois tuez En cest assault , comme on peut croyre , Et les autres furent nayez Par leur pont qui fondit en Loyre.
En la ville sceues les nouvelles , Toutes les cloches si sonnèrent ,
En faisant grant feste à merveilles ,
Et partout Te Deum chantèrent.
Et là le conte de Dunoys,
L'admirai , Poton et La Hyre ,
Gaucourt et autres chiefz françoys, Firent graiit vaillance à voir dire.
Talbot , au dimanche matin ,
Ledit siëgc désempara ,
Et print son voyaige et chemin Vers Mehun sur Loyre, où il tira.
Comme Talbot si s'en alloit ,
Ung augustin , son confesseur,
Ung François prisonnier vouloit Amener après son seigneur.
Mais ledit François enferré Par Taugustin devant les gens ,
Se fist porter bon gré mau gré Sur son col dedans Orléans.
Après le conte de- Su£fort ,
Atout cinq cens lances d'Anglois,
Vint Gergueau fortifier fort Pour là résister aux François.
Ledit Gergueau fut assailly,
Où les Anglois très fort se tindrent, Monstrans non avoir cueur failly^
Mais les François d'assault la prindrent.
A la prinse dndit Gergueau ,
DES POÈTES Dü XV SIÈCLE.
Y eut quelque cinq cens Anglois Qui là si laissèrent la peau ,
Sans les prisonniers des François.
Aussi le conte de Su£fort Fut soubz le pont prins prisonnier,
Et son frère nayë ou mort ,
Qui fait ayoient debvoir entier.
Delà les François et Pucelle Si vindrent devant Baugency,
Dont les Anglois eurent paour telle,
Que tous se misdrent à mercy.
' Avant Tassault se composèrent ]
Aussi leur en estoit besoing ;
Et atant d’illec s'en allèrent Ung chascun le baston on poing.
Environ deux heures après Vindrent nouvelles en la ville Que Tallebot marchoit là près , Etd'Anglois bien quelque cinq mille.
Le sire d'Escales, Fastot,
Avec eulx arrivez estoient ,
Pour secourir à Tallebot ,
Dont les Anglois gros se portoient.
Lors les chiefz et seigneurs de France, Qui avoient esté à Orléans ,
Si se misdrent en ordonnance Pour les aller combatre ès champs.
Oultre Bichemont, connestable ,
Avee d'Alebret , d'Alençon
Y vint en compaignie notable ,
Et en armée de grant façon.
Chascune des parties tira Qui mieulx mieulx en très bel arroy.
Tant que guères ne demeura
TÉMOIGNAGES QuTlz se trouvèrent à Patay.
Les Anglois auprès d’ung villaige Estoient en bataille attendans ,
Et lors les François de cburaige Si frappèrent sus piez dedans.
La Pucelle , Poton , La Hire , Chargèrent sur ceulx de cheval.
Tellement qu’ilz les firent fuyre En abatant plusieurs aval.
Puis les batailles s'assemblèrent ,
Et combatirent grandement ;
Mais les François le champ gaignèrent, Et la victoire vaillamment.
Ilià d'Anglois et de leurs gens Si mourut, par nombre compté, Quelque environ vingt et trois cens ,
Et deux cens prins d'aütre costé.
Le sire d'E^alles, Fastot Et autres furent prisonniers,
Et aussi ledit Tallebot »
Puis mis à rançon de deniers.
La journée d'après advenant ,
Mehun, Yan ville, La Ferté,
Se rendirent incontinant.
Et d'autres villes à planté.
Or, notons icy la merveille.
Les faiz de Dieu et les vertus.
Quant à la voix d'une Pucelle Les Anglois furent abatus.
Une chose de Dieu venue.
Un signe de Dieu amiable,
De quoy toutesvoyes' la venue Fut au royaulme prouffitable.
Nostre Seigneur communément
DES POÈTES DU XV« SIÈCLE
N’a point acoustumé de ouTrer, ^
Ne de donner alleigement ,
Quant ailleurs on le peut trouver.
Mais où nature et les humains N’ont plus de povoir et puissance,
C’est alors qu’il y mect les mains ,
Et qu’il fait sa grâce et clémence.
Ou mois de juing d’icelluy an ,
Le roy fist à tous assigner Qu’ilz se rendissent à Gyen Pour aller à Reins couronner.
Si eut tantost grant assemblée Des barons et nobles de France,
Qui tous vindrent à ceste armée De cueur en toute diligence.
Là furent les ducs de Bourbon ,
Allençon, Yendosme, Dunoys,
Richemont , La Hyre , Poton ,
Et tous les vaillans chiefz françois.
Plusieurs autres sans les mander Si y vindrent pareillement ,
Pour servir le roy et le ayder .
Au fait de son couronnement.
Or, sur ce point est à noter Que Reins, Troyes, Chaalons, l’Auxerrois , Où il falloit se transporter,
Si estoient tenuz des Anglois.
Toute Champaigne et Picardie,
Brye, Gastinois, l’Isle de France,
Et le pays de Normandye ,
Estoient en leur obeyssance.
Le roy, pour son pays conquerra,
Non obstant son chemin tira
Droit doTant la ville d’Auxerre,
Où son ost trois jours demoura.
Si luy fut faicte obéissance Et entrée par les habitans,
Qui eurent une surcéance Dont plusieurs ne furent contens.
De cest appoinctement ilà Tremoulle si fut blasmé fort ;
Et puis Richemont s’en alla,
Car entre eulx y avoit discoirt (1).
Le roy en Tost si fist crier :
Que les gens d’armes si allassent Avec leurs chiefz , sans delayer,
Et sans ce qu’en riens s’amusassent.
Ladicte Pucelle, en allant,
Si rencontra devant sa veue Deux fillectes et ung galant Qui là menoient vie dissolue.
Si frappa dessus niddement,
Tant qu’elle peut de son espée,
Et sur gens d’armes tellement , Qu’elle fut en deux pars coupée.
De les batre n’estoit que bon Et luy fut dit par l’assemblée Que debvoit frapper d’un bâton , Sans despecer sa bonne espée.
Le roy, le lendemain matin.
Si mist en son obéissance La ville de Saint-Florentin ,
Qui luy fist grande révérence.
Delà chemina devant Troyes,
Où les Bourguignons et Anglois
(1) AnâchroniMiie.
DES POÈTES DU XV SIÈCLE
Saillirent dehors à monjoyes Pour faire en aller les François.
Si demeura illec l'armée Quelque environ six ou sept jours,
La gent estant toute affamée,
Par faulte de pain et secours.
Les gens d'armes mouroient de faim , Et estoit chascun descrepy,
Car ilz ne mengeoient que le grain De blé qui croissoit en l'espy.
Ces bourgois de Troyes bien vouloient Eulx rendre au roy entièrement^
Mais les Anglois les empescboient Tant qu'ilz povoient incessamment.
ài fut tenu conseil serré Par le roy, qu'on avoil affaire,
Où fut dit et délibéré
Qu’il valloit mieulx de se retraire.
Les ungs assignoient la raison Parce qu’ilz n’avoient de quoy vivre.
Et qu'en si très briefve saison
L’on n'eust peu telle œuvre poursuivre.
D'autre part la ville estoit forte.
Non ainsi de legier à prendre,
Yeu l'assemblée et la cohorte De tant d' Anglois à la ci^effendre.
Oultre n’avoit artillerie A souffisance ne autrement ,
Pour rompre ou faire abaterie,
N’argent à faire le payement.
L'oppinion d'aucuns fut telles Mais ung entre autres alla dire Qu'on devoit oyr la Pucelle Pour la conclusion eslire.
Témoignages
Si fut envoyée queire en Tost ;
Et après qu'elle fut venue,
L'en luy recita aussitost L'oppinion dessus tenue.
Si dist qu'on ne devoit ce faire, Enhortant chascun de pener Et à l’entreprinse parfaire,
Pour aller le roy couronner.
Ou nom de Dieu , n ce disoit-elle,
« Gentil roy, dans deux jours enterez (( Dans vostre ville de Troyes belle,
<( Et par force ou amour l'aurez. »
« Qui en seroit , » dist le chancelier, <c Seur dedans dix , on actendroit ;
« Mais de riens faire et traveiller,
« Point d^apparence n’y auroit. »
Toutesvoyes, après ce langaige.
Tousses François finablement Prindrent en eulx cueur et èouraige De procéder oultre amplement.
Cela conclud, elle monta Sur ung beau grand courcier en main , Et en l'ost si se transporta A tout un baston en sa main.
Ilà 6st dresser et porter Tables, fagotz, huys et chevrons.
Pour faire taudiz à gecter Une bombarde et deux canons.
Quant ceulx de la ville de Troyes Si virent ceste diligence,
Hz requisdrent par toutes voyes Parlamenter et surcéance.
Puis vindrent prendre appoinctement Avecques le feu roy de France,
DES POÈTES DU XV* SIÈCLE
En lui rendant entièrement La ville en son obéissance.
Mais il fut dit que les Anglois El gens de guerre s’en yroienl Avecques leurs biens et barnoys,
Et leurs prisonniers emmenroient.
Ainsi , le lendemain , le roy Entra en sa ville de Troye,
En belle ordonnance et arroy,
Et là fut receu à grant joye.
Les enffans Noël si crièrent^
Feuz et esbatz là furent faiz ;
Et luy et ses gens festoièrent ;
Dont ilz furent trestous reffaiz.
Les Anglois vouloient au partir Leurs prisonniers françois mener ; Mais la Pucelle conscentir N’y voull , ne souffrir emmener.
Elle mesme vint à la porte Ès mains des Anglois leur oster,
En leur disant de bonne sorte Que ne les lairroit transporter.
Les François si s’agenoullèrent , Luy priant qu’elle leur aydast^
Et sa grâce là implorèrent ,
Afin que de ce les gardas!.
Les Anglois vouldrent soustenir Que c’estoit grant fraude et malice De contre le traictié venir,
Requerans qu’on leur feist justice.
Le roy, qui en sceut la nouvelle, Si commença à soy soubzrire Du desbat et de la querelle,
Et en fut joyeulx, à voir dire.
Brief convint pour les prisonniers Qu’il payast aux Anglois contant Tout leur rançon de ses deniers ;
Ainsi chascun si fut content.
Quant les Anglois, selon l'accord, Eurent leur argent et rançon,
Hz louèrent le feu roy fort , L’appellant prince de façon.
H fut prisé pour sa justice Qu'il gardoit à ses ennemis,
Et qu’il avoit en l’exercice De son ost , touz abuz postmis.
Quans en y a qui eussent dit :
a Les villains sont plus que payez ; et Si s’en voisent sans contredit,
(i Ou qu'ilz soient penduz ou nayez. »
Hà ! déa ! ce n’est pas la forme De gens payer et les guider ;
Ainçois convient à chascun homme Son droit et la raison garder.
Puis le roy, le jour ensuivant.
Se mist sur les champs à puissance.
Où ceux de Chaalons au devant Luy vindrent faire obéissance.
L’évesque et bourgoys l'emmenèrent ï)ans la ville honnorablement ,
Et le soir tous le festoièrent Moult richement et grandement.
Le lendemain vint devant Reins,
Où , quand les bourgois si le virent.
Comme de joie rempliz et pleins.
Toutes les portes luy ouvrirent.
Là fut sacré et couronné En la manière acoustumée,
DES POÈTES DU XV SIÈCLE
Et fut ce jour là ordonné A faire chière inestimée.
L’arcevesque, lors chancelier,
Si 6st l'office de la messe,
Où avoit des gens ung millier,
Menant grande feste et lyesse.
Les ducs de Bar et de Lorraine, Commercy et de grands seigneurs, Vindrent à son service et règne Eulx offrir, et d'autres plusieurs.
Tous messeigneurs du sang de France, Qui furent au couronnement.
Si acquirent moult excellence,
Loz et honneur moult largement.
Aussi les barons, chevaliers.
Nobles qui y vindrent aydier, Cappitaines, gens, escuyers,
En furent à recommander.
Les nouvelles vindrent aux yeulx De tout le royaulme de France,
Dont plusieurs si furent joyeulx Pour estre en son obéissance.
Notons icy comment Fortune,
Gouvernée par le veil de Dieu ,
Après grant mal et desfortune.
Si donne grant joye en ce lieu.
Qui eust cuidé ne espéré Qu’en si très petit mouvement Le roy eust ainsi prospéré ,
Ne venu au couronnement?
y eu le cas et empeschement,
La chose n’estoit pas facille
TÉMOIGNAGES D'y advenir si promptement ^
Mais à Dieu riens n'est difficiile.
Ce qu'il veult permettre est tost fait , Sans ce que nul y puisse nuire ,
Et est son ouvraige parfait Oii l’en ne treuve que redire.
Se Fortune au commencement Si donne persécution ,
C'est pour après plus baultement Octroyer consolation.
Boêce dit en son tiers livre Que fortune adverse est plus seure Pour congnoistre Dieu et bien vivre,
Et preuve que c'est la meilleure.
Elle impartist humilité ,
Elle soustient tous aspres deniz ,
Et après, par prospérité,
Ung seul bien si fait valoir deux.
Plusieurs au monde se corn plaignent De Fortune et maleureté Disans que les maulx qui adviennent Résident en sa faculté ;
Et comme s'elle feust maistresse Du monde et du gouvernement, Maintiennent que joye ou tristesse Procèdent d'elle seullement.
Et s'il advient perdition De quelque bataille ou journée ,
Dient que c'est constellation De fortune prédestinée.
Cela si est fort à congnoistre,
Quant l'ung s'en loue , l'autre s'en deult ; Mais par dessus Dieu , qu'est le maistre , Si donne la victoire où veult.
DES POÈTES Dü XV SIÈCLE.
Le feu roy Charles trespassë ,
Eut de grans burts terriblement,
Et se trouva fort bas perssë ,
Sans nul espoir d'alleigement.
II advint mesmes en ung an Qu'il perdit à dommaige et dueil Le siège et journée de Cravan,
Et la bataille de Vernueil.
Et puis au siège d'Orléans,
Où tout devoit estre conclus ,
La journée nommée des harans;
Et par ainsi n'en povoit plus.
Despuis Fortune à cop tourna ,
Pour au résidu luy pourveoir,
Et Dieu la victoire donna ^
A cil qui la devoit avoir.
Les François lors se rallièrent En prenant couraige terrible ,
Et de plus en plus prospérèrent ,
Ne riens leur estoit impossible.
Ne fut-ce pas moult grant merveille D’avoir réveillé tant de gens Au bruit d'une simple Pucelle Et bergière nourrie ès champs?
Las ! en peu d'heure Dieu labeure, N'au besoing jamais ne default ;
La chose qu'il veult faire est seure ,
Et sçait bien tousjours qu’il nous fault.
Après ledit couronnement,
Le roy, avec sa conipaignie ,
De Reins vint logier droittement A Saint-Marcoul dans l'abbaye.
Là sur luy fut fait grant service El des ordres moult solempnelles , Car au moyen du sacrifice Le roy guérit des escrouelles.
D’illecques s’en vint à Velly,
Où il demoura tout le jour,
Et se réduisirent à luy Les lieux et pays d’alentour.
Après , à Laon si tresmit Ung Hérault aux armes de France , Et tantost la ville se mist En sa planière obéissance.
Si fut là receu à grant joye,
Et fist la ville grant devoir;
Puis le roy si tira sa voye Vers Soissons , pour entrée avoir.
Mais tout ainsi pareillement Luy firent plaine obéissance ,
En le festoiant grandement,
Et tous ceulx de son aliance.
A luy se rendirent aussi Tout à cop , en ung mouvement , Chasteau-Thierry, Provins , Cressy, Et d'autres villes largement.
Si vindrent nouvelles eti l’ost Que le duc de Befibrt venoit ,
Et qu’il arriveroit tantost A douze mille qu’amenoit.
Adonc le roy fist en bataille Mectre ses gens , et bien en point, Pour frapper d’estoc et de taille ; Mais les Anglois n’y vindrent point.
Après , le roy vint à Cressy Et seut de vray que les Anglois
DES POÈTES DU XV« SIÈCLE
Si estoient venuz à Mictry,
Pour lors combatre les François.
Là les batailles se dressèrent Tant d'ung costë comme de Tautre,
Et si près et avant marchèrent Qu'ilz s'entrevéoient bien Tung Tautre.
Les escarmoucheurs et coureux Si venoient courir à puissance En ung villaige nommé Thieux , Joignant dudit Mictry en France.
Là au devant dudit villaige Se tindrent ung jour tout parfait ,
Sans frapper ne porter dommaige ,
Et ne 6rent riens en effet.
Le duc de Betbfort se tira A Senlis et y fut logier,
Et le feu roy se retira A Crespy pour soy hebergier.
Le lendemain vint à Compieigne Et y entra à grant puissance,
Atout la bannière et renseigne Des nobles fleurs de liz de France.
Ceulx de la ville de Senlis Luy firent après assavoir Qu’ilz desiroient les fleurs de lis ,
En offrant de le recevoir.
La ville très bien y ouvra ,
Et y entra le roy joyeulx.
Plus, de là Beauvais recouvra, Dapmalle, et plusieurs autres lieux.
Le duc de Betbfort, qui le^sceut, Tantost à Rouen s'en alla ,
Pour doubte que Ten ne s'esmeut ,
Et mist garnison çà et là.
Puis le roy Tint à Sainct-Denis ,
Qui luy rendit obéissance ,
Laigny avec le plat pays,
Dependences et Tadjacence.
, Oultre , en procédant plus avant , Son ost tira à La Cbappelle ,
Et de là au Molin-à-vent (l),
Où y eut escarmouche belle.
Les Angloys qu’estoieiit à Parb Tous ensemble se retirèrent ,
Affin qu’ilz ne feussent péris ,
Et les murs si fortiBèrent.
Le lendemain grant compaignie De Tost des François à Monceaulx S’en vindrent faire une assaillie Jusques au Marché des Pourceaulx.
Soubz la montaigne s'embusçbèrent Pour illec ester à couvert ,
Et de là gaigner s’en allèrent D’assault ung petit boullevert.
D’un costé et d’autre canons Et coullevrines si ruoient ,
Et ne voyoit-on qu'empanpns De flesches qui en l’air tiroient.
Adonques Jehanne la Pucelle Se mist dans l’arrière fossé ,
Où 6st de besongner merveille ,
D’un couraige en ardeur dressé.
Ung vireton que l’en tira La vint en la jambe assener ^
Et si point n^n désempara , «
Ne ne s’en voult onçques tourner.
(1) A moilié chemin entre La Chapelle et Paris.
DES POÈTES Dü XV- SIÈCLE.
Boys, huys, fagoUfaisoit gecter, Et ce qu*estoit possible au inonde.
Pour cuider sur les murs monter; Mais Teaue y estoit trop parfonde.
Les seigneurs et gens de façon Lui mandèrent s*en revenir,
Et y fut le duc d'Alençon Pour la contraindre à s'en venir.
L’ost à SainUDenys retourna,
Où par humbles et dévotz termes Elle offrit, laissa et donna Le harnoiz dont avoit fait armes< •
Atant le roy se despartit,
Et ès pays redduiz çà là Mist de ses gens , et puis partis!
Vers Berry, où lors s’en alla.
Ung peu après son parlement, Plusieurs Anglois se assemblèrent Pour eulx tirer diligemment A Saint-Denys, où ilz entrèrent.
Les armures de la Pucelle Tlà vindrent prandre et saisir Par une vengea.nce cruelle ,
Et en fisdrent à leur plaisir.
Au retour du sacre à Gien ,
Le roy si voulut envoyer La Pucelle devant Rouen , .
Pour conquester fi besongner.
Tremoille et autres oppinèrent Qu'il n’en estoit point de mestier, Ains d'Albret et elle enVoièrent I)evant Saint-Pierre-Ie-Moustier.
Illà devant la ville furent En belle ordonnance et arroy,
Faisans si grant devoir qu'ilz Teurent, Et qu'elle fut rendue au roy.
Après à La Charité vindrent,
Affin de l'assiéger et prendre ,
Où Tespace d’ung moys se tindrent Sans l'avoir ou la faire rendre.
De Tao MGGCGXXX.
Cest an du pays de Berry Si se départit la Pucelle ,
Pour venir secourir Laigny,
Et d'autres gens avecques elle.
Lors estoit bruyt que les Anglois Le vouloient venir assegier;
Et l'eussent fait, se les François Ne les eussent fait deslogier.
Si vint après à congnoissance Que quelques trois cens combatans D'Anglois estoient en la France,
Le pays pillans et gastans.
Adonc elle , Loré , Foucault ,
Et ung autre nommé Parrecte (1) ,
Les cerchèrent pa»* bas et hault,
Pour parler bien à leur barrecte.
Si advint qu'ilz se rencontrèrent , Et que les François desconfirent Les Anglois , dont plusieurs tuèrent , Et les autres si s'enfouyreut.
(1) Ni let Ghroniqueun , ni )ei Procèt ne parieni de ce conpâgnoo de la Pnoelle; mais un mémoire à contai ter sur GuiUaome de Flaf7,Vapt>orté ciaprès, nomme Barrette le lieutenant de Jeanne.
DES POÈTES Dü XV SIÈCLE,
Les Bourguignons et les Anglois , Oudit an , atout leur enseigne , Vindrent assiéger les François A Choisy, auprès de Compieigne.
Les contes d’Arondel , Suffort , Messire Jehan de Luxembourg ,
Si y traveillèrent moult fort ,
En mectant le siège à l’entour.
Lors Poton et ses gens passèrent L’eaue , d’entre le Pont et Soissons ,
Et des Anglois plusieurs tuèrent Parmy les bois et les buissons.
Ledit Choisy se deffendit Assez , et puis soudainement Le cappitaine le vendit Aux Anglois deshonnestement.
Par le moyen de la besongne ,
Luy fut promis grant avantaige Et grans dons du duc de Bourgongne Par les conducteurs de l’ouvraige.
Delà Bourguignons et Anglois Si vindrent Compieigne assiéger,
Où la Pucelle et les François Y arrivèrent sans targier.
Là y eut courses , escarmouches Et saillyes qui assez durèrent ,
Si advint qu’^à unes approuches Les François très fort reculèrent.
Lors au conflict et par surprinse , Comme chascun tiroit arrière , Ladicte Puçelle fut prinse Par un g Picart,j>rès la barrière.
Ledit Picart si la bailla A Luxembourg lec assistant ,
TÉMOIGNAGES Qui la vendit et rebailla Aux Anglois pour argent contant.
Si en firent après leurs monstres, Comme ayans très fort besongné ,
Et ne Teussent donnée pour Londres,
Car cuidoient avoir tout gatgné.
Chascun d’elle si fut marry.
Depuis Poton , à son enseigne ,
Se partit de Cbasteau*Thierry,
Pour delà venir à Compieigne.
Boussac , lors mareschal de France , Vendosme avec autres seigneurs,
Au siège vindrent à puissance ,
Avec d’autres François plusieurs.
Laditte ville s’endura Moult d’afflictions et de peines,
Car le siège devant dura
Plus de troys mois et six sepmaine^
Si firent tant lesditz François Qu’ilz gaignèrent ung grant fossé Qu’a voient fait faire les Anglois Afin qu 'homme n’y feust^passè.
Cela fait, dans les champs entrèrent , Entre la forest et ung lieu Auprès duquel ilz rencontrèrent Les Anglois estans à Biaulieu.
Lors Poton , près de la Justice ,
Ayant avec luy six iings lance\ ,
Si mist ses gens en exercice*
Pour combatre et faire vaillances.
Quant ceulx de la ville si virent Que c’estoit à bon esciant ,
Tous en ung mouvement s&illirent Pour joindre aux François quant et quant.
Si vindrent à une bastille D'Anglois et de Portingalois ,
Où là en mourut belle bille ,
Car de cent n'en eschappa trois.
Les gens de Poton aussi vindrent A ungne bastille à charniers, Laquelle par assault ilz prindrent, Avecques plusieurs prisonniers.
Les Anglois voyans à costé La perte desdit tes bastilles,
Si se misdrent à sanlveté Et tantost tirèrent leurs quilles.
Les Bourguignons si s'en allèrent En leur pays semblablement;
Et ainsi les François levèrent Ledit siège honnorablemenl.
Atant les Anglois s'en allèrent , Non pas en joyeuse manière.
Et à Rouen en emmenèrent La Pucelle pour prisonnière.
Elle estoit très douce, amyable, Moutonne , sans orgueil n'envie , Gracieuse , moult serviable ,
Et qui menoit bien belle vie.
Souvent elle se confessoit Pour avoir Dieu en protecteur.
Ne guères feste se passoit Que ne receust son Créateur.
Mais ce non obstant les Anglob Aux vertuz et biens ne pensèrent , Ainçoys, en haine des François, Très durement si la traictèrent.
Après plusieurs griefz et excès Inférez en maintes parties ,
Lui firent ung tel quel procès Dont les juges estoient parties.
Puis au dernier la condampnèrent A mourir doloureusement ,
Et brief lardirent et brullèrent A Rouen tout publicquement.
Ainsi velà le jugement Et la sentence bien cruelle Qui fut donnée trop asprement Contre icelle povre Pucelle.
Si firent mal ou autrement ,
Il s’en fault à Dieu rapporter.
Qui de telz cas peut seullement Lassus congnoistre et discuter.
Toutesvoyes, avant son trespas,
Dist aux Anglois qu’un g temps vendroit Qu’ung pié en France n’auroient pas , Et qu’on les dehors cbaceroit.
Que le feu roy prospèreroit ,
Et qu’au dernier, sans contredit ,
Son royaulme recouvreroit ;
Et atant l’esperit rendit.
Brief plusieurs choses si narra Qu’on a veu depuis advenir Tout aiusi qu’elle déclaira ,
Dont à aucuns peut souvenir.
Longtemps après ce jugement , La mère , aussi les frè;jres d’elle , Requisdrent au roy vengement De la mort et sentence telle.
DES POÈTES DO XV* SIÈCLE
Le bon seigneur, considérant Qu'avoit esté en son service ,
Et fait beaucoup en Tonnorant,
Si remist le cas en justice*
De fait envoya le procès A Romme , devers le Saint-Père ,
Où là sans faveur ne accès.
Fut bien veue au long la matière.
Ce fait, il bailla mandement Pour lors citer les commissaires A soustenir leur jugement Et appeler parties contraires.
Les Anglois furent appeliez Et les parties sollempnement.
Examens faiz et recollez Sur la vie d’elle entièrement.
Juvenel , de Reins arcevesque , Grans gens de justice et de bien , Cbarlier, de Paris lors évesque,
Et autres y ouvrèrent bien.
A Rouen si se transportèrent ,
Où le jugement estoit fait ,
Et gens de bien examinèrent Pour savoir vérité du fait.
Après, le procès fut porté Au Saint-Père et aux cardinaulx.
Et fut bien veu et visité En grant diligence et travaulx.
Et le tout veu finablement.
Fut dit , par sentence autenticque ,
Le procès et le jugement
Fait contrôla Pucelle, inicque,
Estre abusif, défectueux.
Et qu’à tort si fut condampnée
Par non juges , sospectueux,
Disant leur sentence erronée.
Ou procès de son innocence Y a des choses singulières^
Et est une grande plaisance De veoir toutes les deux matières Ledit procès est enchesné En la librarie Nostre>Dame De Paris, et fut là donné Par Téresque , dont Dieu ait Pâme (1).
(1) Cet évéqae est Guillaume Chartier ; quant au manuscrit c’est cdui de la Bibliothèque royale {Notre-Dame, H 10) qui a servi pour la présente édition. Voyez ci -après la pièce LUI.
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