LETTRE DE CHARLES VII AÜX HABITANTS DE NARBONNE
10 mai 14S9.
Lettre en forme de mandement , présentant à la manière d’un bulletin d’armée toutes les phases de la délivrance d’Orléans. Elle fut écrite à trois reprises différentes entre le soir du 9 mai et le matin du 10, à mesure que les nouvelles arrivaient à Ghinoii où se tenait le roi. M. Félix Ravaisson ayant remarqué cette pièce parmi les papiers de l’hôtel de TÎHe de Narbonne, m’en donna connaissance. Sur ma demande, M. le ministre de l’instruction publique voulut bien m’en faire délivrer copie. C’est cette copie que je livre à l’impression. Elle a été exécutée par M. Toui^ nal, secrétaire de la commission archéologique de Narbonne et correspondant des travaux historiques.
L’original est coté 23, deuxième caisson des Archives municipales de Narbonne.
De par le Roy.
Chers et bien amez , nous croyons que avez bien scen les continuelles diligences par nous faites de donner tous secours possibles à la ville d’Orléans dès piéça assegie par les Anglois, anciens ennemis de noslre royaume, et le devoir en qooy nous en sommes mis par diverses fois, ayans toiqours bonne esperance en nostre Seigneur que fînabiement il y extendrbit sa grâce et ne permettroit une si notable cytc et un si loyal peuple de périr ne cheoir en la subjection et tii-annie des dits ennemis. Et pour ce que bien savons que gregneur joye et consolation ne pourriez, comme loyaux subjets , avoir, que d’en oïr annoncer bonnes nouvelles : nous vous apprenons que, la mercy nostre Seigneur dont tout procédé, nous avons de nouvel fait advitailler à puissance et par deux fois en une seule sepmalne la dite ville d’Orléans bien et grande-^ ment, au veu et sceu des dits ennemis, saiis ce qn’ilz y ayent pu résister. Et depuis, c’est à savoir mercredy dernier, nos gens envoyez avecque le dit advitaillement, ensemble ceulx de la dite ville, ont assailli l’une des plus fortes bastides des dits ennemis, c’est assavoir celle de Saint-Loup; laquelle. Dieux aydant, iizont prinse et gaignée par puissance et de bel assault, qui dura plus de quatre ou cinq heures. Et y ont este mors et tués tous les Anglois qui dedens esloienl, sans ce qu'il y soit mort des nostres que deux seules personnes; et combien que les Anglois des autres bastides fussent alors yssus en bataille, faisans mine
de vouloir combattre, toutes voiz quand ils vidrent nos dites gens h l’encontre d’euls , ils s’en retournèrent bastement, sans les oser attendre. Et se sont encores demourez par delà nos dites gens en esperance de faire plus grandes choses.
D’autre part avons présentement receu lettres de beau cousin de Yendosme, par les quelles il nous fait savoir que son castel du dit lieu de Yendosme auquel, par le moyen d’un varlet de la garnison, les ennemis estoient de nouvel entrés, a esté prestement recouvert par pos gens estans esdites ville et marches (1).
Toutes les quelles choses bien considei'ées, avons bion fiance en la miséricorde de nostre Seigneur, moyennant aussi la bonne diligence que entendons faire à poursuivi'e nostre bonne fortune, que nos affaires vendront à bonnç yssue. Ce que vous voulons bien communiquer, sachant que ainsi le vouldroyez et desirez ; vous prians et exortans bien cordialement que, en recong|noissance de toutes ces choses, veuillez par notables processions, prières et oroisons, bien loer et regracier nostre Créateur en lé requérant toujours de nous estrc en ayde et de conduire noz affaires ; car en vos bonnes prières avons bien grant espoir. Et en ce faisant, ferez bien et vostre devoir, et vous en saurons très bon gré. Et ainsi que les autres nouvelles nous surviendront, toujours les vous ferons savoir.
(I) L*autetir da Journet de Paris, seul de tous les chroniqueurs a eu connaissance de ce fait, qu'il rapporte en termes fort inexacts d’ailleurs. Voyez %. IV, p. 4fI3.
Depuis ces lettres faittes , nous est cy vciui un Hérault , eiiTiron une heure après mye nuit , lequel nous a raporté sur sa vie que vendredy dernier, nosditesgens passèrent la rivière par bateaux à Orléans, et assegèrent du costé de la Soloigne la bastide du bout du pont. Et le mesmes jour gangnèrenl le logis des Augustins ; et le samedi aussi assaillirent le demourant de la dite bastide, qui estoit le boulevert du pont, où avoit bien vi” combatans anglois, sons deux bannières et l’estendart de Chandos; et fîn^blement, par grant prouesse et vaillance d’armes, mojenant toujours la grâce de nostre Seigneur, gangnèrent toute la dite bastide. Et ont esté tous les dits Ânglms que y estoient, mors ou pris. Pour ce, plus que devant, devez louer et regracier nostre dit Créateur que de sa divine clémence ne nous a voulu mettre en oubly ; et ne pourriez assez honorer les vertueux faits et choses merveilleuses que le dit Hérault, qui a esté présent, nous a tout rapporté, et auti'es aussi, de la Fucelle, la quelle a toujours esté en personne à l’exécution de toutes ces choses.
Et depuis encore, avant la perfection de ces lettres, sont arrivez devers nous deulx gentils hommes qui ont esté à labesoigne, les quelz certifient et confirment tout par la manière et plus amplement que le dit Hérault ; et de ce nous ont apporté lettres de la main du syre de Ciaucourt. En oultre nous eusmes ce dit soir certaines nouvelles que, api’èsque nos gens eurent samedy dernier prinse et desconfite la bastide du bout du pont , le lendemain au point du jour, les Anglois qui estoient demourez, s’en sauvèrent cl deslogèrent si hastement qu’ils laissèrent leurs bom-
bardes, canons, artillerie et la plupart de leurs vivres
et bagages.
Donné à Ghinon , le x* jour de may.
Signé Charles, contresigné Budé (1).