ITINÉRAIRE SUIVI PAR LA PUCELLE DE DRUGY A ROUEN
Novembre 1430.
Ce qui suit est extrait de THistoirc généalogique des comtes de Ponticu et Maïeurs d’Abbeville, ouvrage qui parut en 1657. Le père Ignace de Jésus Maria (Jacques Samson), auteur de cctle histoire, paraît avoir eu à sa disposition divers documents sur Jeanne d’Arc qui nous manquent aujourd’hui. Je le cite pour ce motif, quoique la bonne moitié de son récit soit faite avec la chronique de Jean Le Chapelain et les deux procès. Il est le seul auteur qui parle d’une visite des dames d’Abbeville à la Pucelle, et qui trace l’itinéraire qu’on lui fît suivre lorsqu’on la transféra du Crotoy à Rouen. Peut-être sera-t-il bon de se défîer de son témoignage jusqu’à ce qu’on ait retrouvé des originaux qui le confîrment.
Aussitôt qu’elle fut entre les mains de ses ennemys, elle fut menée au chasteau de Beaulieu et de là à Beaurevoir d’où estoit seigneur Jean du Luxembourg, chevalier; puis elle fut conduite au chasteau de Drugy
CONCERNANT LA PÜCELLE.
près de S. Riquier où les anciens religieux de l’abbaye] la visitèrent par honneur, à sçavoir dom Nicolas Bourdon , prèvost , et dom Jean Chappelin , grand aumosnier, avec les principaux de la ville; et tous avoient compassion de la voir persécutée estant très innocente.
Du chasteaude Dmgy (qui appartenoit lors à l’ab- ^ baje de S. Riquier et est maintenant ruiné), elle fut | menée au chasteau du Grotoy où, par la providence : de Dieu , elle enlendoit souvent le saint sacrifice de la ! messe qu’y célébroit, en la chapelle du chasteau, le chancelier de l’église cathédrale de N. D. d’Amiens, ; nommé M* Nicolas de Guenville, docteur ès droits, ! homme fort notable , qui y estoit ponr lors détenu prisonnier et qui luy administroit le sacrement de confession et de la très sainte eucharistie, et disoit beaucoup de bien de cette vertueuse et très chaste fille.
Quelques dames de qualité , des damoiselles et des bourgeoises d’Abbeville, l’alloient voir comme une merveille de leur sexe et comme une âme généreuse inspirée de Dieu pour le bien de la France. Elles luy congratuloient d’avoir eu le bon heur de l’avoir veue si constante et si résignée à la volonté de N. S., luy souhettant toutes sortes de faveurs du Ciel. La Pucelle les remercioit cordialement de leur charitable visite, se recommandoit à leurs prières et lesRaisant amiablement leur disoit : A Dieu. Ces vénérables personnes jettoient des larmes de tendresse prenant congé d’elle et s’en retournoient de compagnie par batteau sur la rivièi'e de Somme comme elles estoient venues : car il y a cinq lieues d’Abbeville au Crotoy.
Après que ces honnestes dames furent parties, la
Pucelle admirant leur franchise, leur candeur et leur naïveté disoit : « Ha que voicy un bon peuple! pleust à Dieu que je fusse si heureuse, lorsque je finiray mes jours, que je pusse estre enterrée en ce pays (1). »
Au commencement de l’année 1 430, le 1 3 de janvier, l’Anglois envoya un mandement par lequel il ordonnoit que la Pucelle fust transférée du Crotoy à Rouen et qu’elle fust mise ès mains de frère Jean Magistri de l’ordre des frères prescheurs, inquisiteur de la foy, pour la faire examiner à M* Pierre Cauchon, évesque de Beauvais, en la juridiction spirituelle du quel^elle avoit esté prise , afin de luy faire son procez (2).
Elle dit donc Adieu à ceux du chasteau do Crotoy qui regrettoient son départ, car elle les avoit grandement consolés. On voit encore la chambre où elle couchoit, qui retint depuis ce temps là quelque respect lorsqu’on y entre (3). Au sortir des murailles de la ville de Crotoy, on la mit dans une barque accompagnée de plusieurs gardes pour luy faire passer le trajet de la rivière de Somme, qui est fort large en cet endroit, à cause que c’est l’embouchure de la mer océane, qui contient environ demy lieue quand le flux est monté, et descendit à Saint Valéry qu’elle
( I ) Cette circonstance a tout Tair d'une broderie dont le R. P. Ignace a pria la matière dans le procès de réhabilitation. T. III, p. 14.
(3) Ce paragraphe, d'un bouta l'autre, est un tissu d'erreurs. Jeanne était à Rouen au moins dès] le 28 décembre 1430; et elle ne fut pas livrée à Jean Magistri qui ne s'adjoignit comme juge qu'au mois de mars.
(3) « 11 n'existe plus de vestiges de l'ancien château du Crotoj, ni de b tour où la Pucelle fut prisonnière ; les sables ont couvert ce qui pouvait rester des fondations , et cela depuis un temps très-reculé. » La Brun de Cbar- METTES, Hist, de Jeanne d'Arc, t 111, p. 163.
salua du cœur et des yeux , estant patron du pays de Yimeu où elle entroit, comme elle avoit salué l’église de S. Riquier, patron du pays de Pontieu d’où elle sortoit. ,
Elle ne s’arresta pas en la ville de S. Valéry ; car ses gardes la conduisirent à la ville d’Eu (1), et de là à Dieppe, puis enfin à Rouen qui estoit la ville qu’on avoit choisie pour esti'e le dernier théâtre d’honneur où la vertu de noslre sainte fille devoit paroistre.