‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairsChapitre 10 sur 71 · ARRESTATIONS · texte numérisé non relu

ARRESTATIONS

Liste des arrestations opérées pendant les huit premiers jours, du ^juillet jusqu'au 5 août.

MM

Besuchet (Charles), commis voyageur ;

GiLAiN (Jean-Claude), tailleur ;

DuvALLET (François-Louis), ciseleur-,

BiDOT (Louis), bonnetier ;

MoRiN (Adolphe), ouvrier passementier ;

Lefebvre (Alexandre), garçon de bureau j

Tassin (Amaury), bijoutier ;

Madame Hilaire, née Lanciau, modiste;

HiLAiRE (Jean-Claude), tailleur;

BoiREAu (Victor), ouvrier ferblantier-lampiste , rue

Quincampoix, n. 77-, Périnet (Jean-Etienne), limonadier, maître du

café des Mille Colonnes, boulevart du Temple ,

n. 48; Madame Périnet, femme du précédent;

MM

Marillé (Jean-Pierre), garçon limonadier ;

Lebègue 'Achille-Napoléon), id.

Gauchereau (^Jean-BapListe)j id.

Pajot (Joseph), id.:

AssEZART (Lonis- Théodore), compositeur^

Bessat (Jacques), raffineur-,

Lavergne (Nicolas), raffineur-,

Lanchet (Edouard), hrossier;

SiGUY (Louis-Anne), cordonnier ;

Camus (Jean-Baptiste), homme de peine;

Césarine (Louis), instituteur;

Talbot (Jean-François), chapelier;

Fourjsier (Jules), menuisier;

QuÉTi^' (Denis), cambreur;

Sandowin (Jules-Vincent), ouvrier;

Belii.xgneis's (Auguste), corroyeur ;

Wachet (Ernest);

Ador (Jean-François), commissionnaire;

Chobillon (Jean-Pierre;, maçon;

Vigoureux (Antoine), tablettier ;

DucHEMiN (Pierre-Fëlix-Charles), émailleur;

Prévost (Frédéric), chapelier ;

ViET (François-Narcisse), imprimeur;

Gasisiel (Louis) ;

Lemarié (André);

Robert ( Jean-Charlemagne), répétiteur;

DouvAL (Adolphe-Eugène), brossier;

Mitelle (Charles-Louis-François), chapelier;

Fronde (Magloire), marchand d'estampes;

Po^^s^N (Jules-Nicolas), marmiton;

MM

Fraisier (Joseph-Adolphe) , relieur;

Paris (André), tailleur;

ZosT (Guillaume) , cordonnier ;

Protat (Auguste), corroyeur;

Faure (Isidore), serrurier;

Lecoeur (Pierre-Louis-Alphonse), ébéniste ;

Lacombe (Pierre-Joseph-Daniel), relieur;

DuGROPRÉ (Pierre-Eugène), ciseleur;

Madame Allaru , née Michel (Catherine) ;

Ganteau (Jean), ëmailleur en bijoux ;

Robert (Ancel-îsidore), peintre et musicien;

Vancampanone (Jean-Baptiste), ébéniste;

Salmon (Pierre), concierge;

Madame Salmon, née Saillant (Juliç), femme du

précédent ; Mademoiselle Salmon (Sophie), fille des précédens,

lingère; Darcet (Pierre-Gharles-Julien), garçon de billard

dans l'estaminet de la Maison- Rustique, boule-

vart du Temple ;

MORIENCOURT (JoSCph);

LiNDWART (Pierre- Julien); Galmenil (Napoléon), lithographe; Langer (Adrien), imprimeur; ViviNis (Louis-Théodore), armurier; Ganteloq (Louis-Nicolas-Victor), doreur; Casimir (Frédéric), tailleur; Filliole (Louis-Charles-Marie), géomètre ; Maye (Jean-Louis) , marchand de meubles ; David (Auguste) , étudiant;

ET DE SES COMPLICES. g3

MM

Bravard (Toussaint), éttidiant en médecine j

Rabouin (Napoléon-Narcisse), rentier;

Martin (Hippolyle-Andrë), émailleiir:

Galand (Victor- Jules) , ouvrier en châles :

Baraton (François), l'iui des blessés par l'explosion de la machine; il avait été transporté à l'hôpital Saint-Louis;

RicÂUD (Etienne-Barthélemi) , tisserand;

NoLLAND (Pierre), tailleur de pierres,

ScHURR (Auguste), raffineur;

Dècle (René), tisserand;

Madame veuve Lagrakge , née Ponthois (Marie- Emilie) ;

Salis (Pierre -Marie), étudiant en médecine;

Madame Daurat (Marguerite), ouvrière en châles;

Mademoiselle BocQuiN (Annette) , ouvrière en linge;

Favre (Louis-Ferdinand), ex-militaire;

Blanchard, arrêté à Blois;

RuiNET (François- Casimir) ;

Dru (Urbain);

Madame Dubuisson, tenant un cabinet de lecture ;

Payen (Auguste), serrurier;

BoussEMART (Louis-Au gusle- Joseph), ex-militaire ;

Martinault (Etienne), homme de lettres;

Madame Petit (Laurence), veuve Lassave ;

Mademoiselle Lassaye (Nina), fille de la précédente^

MoREY, sellier-bourrelier, rue Saint-Victor, n" 28 ;

De Mauduit (Hyacinthe-Hippolyte), ex-officier de la garde royale ;

Madame la baronne de Gerdy (Antonine-Cornélie);

MM

Delille (Auguste) , directeur du journal la France; Bo^Y, principal propriétaire du mêfiie journal j Carrel (Armand), rédacteur en chef du National; Raspail, rédacteur en chef du Réformateur , arrêté à la Seilleraie, près de Nantes j Raspail (Eugène), neveu du précédent, rédacteur

du Réformateur^ ViENNOT, directeur du Corsaire-^ BoHAiN (Victor), directeur du Figaro-^ Caron ( Jean-François -Philippe) , rédacteur du

Charwari 5 Cariom-Nisas , rédacteur d'une correspondance de

journaux j Gallois (Léonard-Joseph -Urbain -Napoléon) , employé au Réfo7inateur\ MÉQuiGNON (Louis-Auguste), caissier du Corsaire. De plus , il a été délivré des mandats d'amener contre les personnes dont les noms suivent, qui n'out pu être trouvées à leur domicile^ et à l'égard desquelles les poursuites ont été plus tard abandonnées :

MM

Philippon, directeur du Charivari et de la Caricature; Desnoyers, rédacteur en chef du Charivari \ Eugène Briffault, rédacteur en chef du Figaro-^ Bergeron , poursuivi pour l'affaire du coup de pistolet j ViGNERTE , caissier du Réfonnateur (en voyage).

Eli même temps, de nombreuses visites domiciliaires étaient exécutées chez la plupart des personnes arrêtées, et chez quelques autres, où elles n'ont amené aucun résultat, telles que M. de Roui^emont, ancien directeur des douanes -, Madame Baric , qui tient une maison de santé dans le faubourg Poissonnière. On déclara à jMadame Baric que les motifs de cette perquisition étaient une dénonciation anonyme.

Dans les départemens, les rédacteurs de plusieurs feuilles de l'opposition, et des personnes connues pour partager leurs opinions, furent soumises à de semblables visites, ou à des interrogatoires.

Liste des arrestations opérées depuis le 5 août.

MM

De Gouves de Nungques ( Edouard-François-Albert) , rédacteur d'une correspondance des journaux des départemens ;

Madame veuve Dècle ;

SauvignojN (Jean-Baptiste-Xavier), papetier 5

Guéneau, marchand de meubles d'occasion -,

Célarié, étudiant en droit j

D'Armanon (Edouard-Douce), arrêté à Chartres 5

Conseil (Auguste) , Italien , enrôlé dans la légion de volontaires parisiens recrutés pour l'Espagne, arrêté à Chêteauroux;

GuiGNARD (Eugène), arrêté à Montigné (Maine-et- Loire).

Madamri Moughet, dite femme Morey.

96 PROCÈS DE FIESGHI

MM

Arnould garçon marchand de vin , arrêté dans les

environs de Meliin-, ViLLiERs (d^ risle-Adara), arrêté à Mauriac -, Janot, étudiant, arrêté à Narbonne ; Le vicomte de Baulny -, Maurice, officier retraité ; Laparteau, arrêté à Mouiins-en-Gibert 5 Bigot, arrêté à St-Etienne ; Jeaknotti , arrêté à Ginestas ; IlussE, arrêté à Aurillac 5

Bardon, arrêté à Saarbruck (territoire prussien) 5 Verbecke, extrait de la maison de Dunkerque 5 William Leborgne, envoyé de Marseille; Pépin, marchand-épicier, rue du Faubourg-Saint^

Antoine 5 Madame Pépin 5

GUYDAMOUR.

On a parlé aussi d'un homme arrêté à Péronne, sans passeport, dont le nom n'a pas été divulgué.

Presque toutes les personnes ci-dessus désignées ont été relâchées après un emprisonnement de quelcjues jours. Quelques- unes ne sont sorties qu'après ime détention assez longue, comme M. Bardon, M. Russe, Madame Dubuisson, M. et Madame Périnet et la femme Petit.

MM. Morey^ Pépin et Boireau ont été retenus comme particulièrement prévenus de complicité , et la fdle Kina Lassave est restée également entre les mains de la justice, à cause de ses relations avec Fieschi.

Pour ne rien omettre de ce qui tient aux événeinens du 28 juillet, il reste à njouler à hi liste qui précède les noms de :

M. Bernard, ouvrier imprimeur, arrêté le -^8 juillet, sous la prévention d'avoir crié : A bas le Roi, rue de Rivoli, au moment du défilé.

MM. LoRi?>, Li.NDOUAND, Tjberge, les deux frères Labcé, les deux frères Gleuser, tous les sept jeunes ouvriers bijoutiers, arrêtés le 3o juillet, sous la prévention d'avoir crié, sur le pont de Neuilly: A bas le Roi! vive la république !

Deux mois environ après, ils ont comparu devant

le tribunal de police correctionnelle, qui les a tous

acquittés des charges élevées contre eux. Ils ont été

remis en liberté sur-le-champ.

Nous placerons ici quelques notices sur les arrestations qui peuvent présenter un intérêt particulier.

M BoHAix. Le Figaro rapporte en ces termes l'interrogatoire et la mise en liberté de son directeur :

« C'est samedi (i"'" août), à cinq heures, que M. Victor Bohain a été mis en liberté j il avait comparu quelques heures auparavant devant M. Gaschon , juge d'instruction , qui lui avait posé les questions suivantes :

D. Avez-vous eu connaissance de la tentative d'assassinat commise sur la personne du Roi, avant que cette tentative eût été mise à exécution ?

R. Non. Je ne crois pas que le plus petit commencement de preuve, que le plus léger indice ait pu le faire croire.

D. N'avez- vous pas publié des articles de nature à I. 7

qB PROCES DE FIESCHI

déverser la haine ou le mépris sur le gouvernement et la personne du Roi, ou de nature à affaibhr le respect qu'on lui doit ?

R. Non. Le journal dont je suis directeur n'attaque point le principe du gouvernement et n'est point hostile à la famille royale 5 mais, cela fût-il, il existe des lois sur la presse qui ne rendent responsables des articles d'un journal que ses gérans signataires -, or, je ne suis pas l'un d'eux.

Lors même que je serais un des gérans du Figaro^ ma détention préventive n'en serait pas moins illégale , car la loi n'autorise que la saisie d'un article incriminable, et la traduction du gérant responsable devant le jury.

En l'absence de toute preuve ou présomption quelconque contre moi au dossier de l'instruction, je dois donc attribuer uniquement mon arrestation à une vengeance personnelle de M. Gisquet. J'avais chaudement attaqué, dans un article de la veille, l'incurie et la négligence coupable de la police. Il m'en a puni comme l'eût fait M. Lenoir au bon temps des lettres de cachet. »

M. ViLLiERs (derUe-Adam) s'est présenté, le 8 octobre, au procureur du roi de Mauriac, comme étant sous le poids d'un mandat d'amener, dans l'affaire Fieschi -, il a été expédié pour Paris. C'est un homme instruit, parlant bien, avec facilité, mais qui se prétend poursuivi par de puissans ennemis : c'est là, en général, un côté faible de sa tête 5 il assure qu'il peut faire de précieuses révélations sur Fieschi et sur la femme Petit, avec qui il s'est trouvé à Embrun,

ET DE SES COMPLICES. <)g

M. Verbecke , extrait de la maison de Dunkerque, le 7 septembre, a été mis immédiatement dans une chaise de poste , avec deux gendarmes chargés de l'accompagner jusqu'à Paris. Cet individu a fait de lui-même des révélations relatives à l'attentat de Fieschi , et le bruit a couru qu'il se trouverait personnellement compromis dans cette allaire. Il est sous le poids d'une condamnation pour vols , à vingt ans de travaux forcés. Werbecke est un autre Picard. Il a déjà réussi quatre fois à se remettre en liberté. Dernièrement il s'est évadé de l'hospice d'Armentières, où on l'avait transféré comme sujet à des attaques d'épilepsie, et comme donnant des signes, peutêtre simulés, d'aliénation. On l'a repris à Dunkerque. Les prétendues révélations annoncées par cet homme pourraient bien n'être qu'une nouvelle tentative d'évasion.

M. Bardon. Le sort de ce voyageur a été aussi bizarre que fâcheux -, il paraît que , dans les premiers jours d'août, se trouvant à Saint- Avold, dans une brasserie , M. Bertrand , propriétaire de l'établissement, s'informa de son nom auprès d'une autre personne, qui répondit en plaisantant: C'est un frère de M. Raspail. M. Bertrand ajouta foi à ce propos, quj transpira, et au bout de huit jours il fut honoré d'une visite domiciliaire composée du procureur du roi, du juge d'instruction et de la gendarmerie. Bientôt un mandat d'arrêt, émané de la Cour des pairs , poursuivit M. Bardon , qui ne s'en doutait point, à Nancy, à Metz, à Sarreguemines, et enfin l'atteignit sur le territoire prussien, à Saarbruck. Là, il fut jeté en prison , sous la prévention de complicité dans l'at-

lOO PROCES DE FIESCIII

tentât du 28 juillet. Après l'avoir gardé quelque temps sous le verrou , on le livra aux autorités françaises, qui l'avaient réclamé comme complice d'assassinat. Mais, que ce fût ou non un prétexte, M. Bardon , à Sarreguemines comme à Paris, ne fut interrogé que sur des faits étrangers à la cause. On le relâcha enfin, au commenccmeni d'octobre , avec des excuses, lorsqu'on reconnut définitivement que cet honorable citoyen avait été victime d'une méprise.

M. Raspail. Parti de Paris le 28 juillet à sept heures du matin pour Nantes, où il devait assister à un dîner préparé par ses amis, en commémoration du triomphe des trois journées, M. Raspail fut arrêté le 29 juillet, à quelques lieues de cette ville, qu'il n'avait pas encore atteinte, ramené sur-le-champ à Paris, et déposé à la préfecture de police. Dans Pinterrogatoire que lui fit subir le 4 aoîit M. Zangiacomi, les charges de complicité avec l'attentat de Fieschi, que Pou avait cru exister contre lui, s'évanouirent complètement, mais il s'en éleva à Pinstant d'une autre nature. Le magistrat instructeur consigna dans son procès-verbal qu'il avait été outragé par le prévenu de la manière la plus grave, et le renvoya, sous la prévention de ce nouveau délit, devant la police correctionelle.

Cq^te seconde affaire, conséquence directe de la première, en formant un appendice nécessaire, nous l'exposerons en peu de mots.

Le 1 15 août, M. Raspail comparut devant le tribunal de police correctionnelle. Sa défense consista à déclarer qu'il n'avait point signé le procès- verbal, et qu'il n'en admettait pas l'exactitude -, il nia les phrases

injurieuses qui lui étaient imputées , et aflirma que ses expressions avaient été envenimées, et ses pensées dénaturées sous la plume du juge instructeur. « Je suis malade, avait-il dit à ce magistrat, et si, dans cette circonstance^ quelques paroles m'échappent, ce sera hors de mon caractère 5 c'est à ma maladie seule qu'il faudra les attribuer. Il est bien naturel que, dans un état de souffrance, il y ait de l'irritation, et qu'alors cette irritation se manifeste par des paroles. »

Pour exemple des altérations que sa pensée avait subies, il prétendit que l'injure la plus grossière qui lui était attribuée contre la magistrature n'avait été proférée qu'en plaisanterie. « On me demanda : Que feriez- vous de nous, si votre parti triomphait et que vous fussiez à notre place ? » J'ai répondu : « La victoire, je n'espère pas la voir: ma santé ne me le permettra pas -, d'ailleurs, je n'aspirerai jamais à votre place ; mais, si je m'y trouvais, au lieu de torturer^ comme vous le faites, des malheureux prévenus et de les envoyer pourrir dans les cachots avec des brigands, je vous enverrais, dis-je en riant, à Cliarenton^ passer quelques jours 5 je vous ferais donner quelques douches, et le lendemain nous serions les meilleurs amis, m

Après avoir entendu M. Fayolle, substitut d^i procureur du roi, chargé de soutenir raccusalion , le tribunal rendit son arrêt comme suit :

Attendu qu'il résulte des pièces du procès et des débats, que, le ^ de ce "mois, François-Vincent Raspail, conduit devant M. Zangiacomi, juge d'instruction, pour y subir un interrogatoire sur une inculpa-

tioii dont il était l'objet , refusa de répondre aux questions de ce magistrat et même de dire ses nom et prénoms , qu'il déclara ne pas vouloir rester dans son cabinet « parce qu'il ne le respectait pas comme magistrat, et même quille méprisait; que la justice actuelle était la plus ignoble des choses, etc., etc. »

Qu'au moment où M. le juge d'instruction voulut clore le procès-verbal, Raspail ajouta en s'adressant à ce magistrat : « qu'ils étaient tous bons à mettre à Charenton, qu'ils étaient tous des sots, des imposteurs, et que tout ce qui était écrit était une œuvre de perfidie ; »

Attendu etc., etc.,

Le tribunal condamne Raspail à deux années cC emprisonnement , et à demeurer pendant cinq ans après l'expiration de sa peine, sous la suïveillance de la. haute police.

Cet arrêt a été réformé par la Coih' royale , qui a retiré les cinq ans de surveillance, et définitivement annulé par la Cour de Cassation, qui a renvoyé l'affaire devant les juges de Rouen.

M. BoiREAU, prévenu de complicité , ouvrier ferblantier-lampiste , âgé de 26 ans. Ce jeune homme est de La Flèche, où habite encore sa famille, composée de sa mère, veuve , d'un frère et d'une sœur, tous trois jouissant de la meilleure réputation dans le pays. M. Boireau a appris de bonne heure la profession de son père, ferblantier. Vivant à Paris depuis plusieurs années, il a travaillé chez divers fabricans où il s'est toujours bien conduit. En dernier lieu , il était occupé chez M. Vernert , rue Neuve-des-Petits- Champs, n. 27 et 3i.

ET DE SES COMPLICES. Io3

Son arrestation a eu pour cause un conseil qu'il donna, le 27 juillet, en finissant sa journée, à un jeune homme nommé Suireau, qui travaillait dans le même atelier que lui. « Préviens ton père, lui dit-il, de ne pas aller à la revue demain, car il y aura du grabuge. » En recevant cet avis charitable, M. Suireau père crut devoir en instruire M. Dyonnet, commissaire de police , qui était de service à l'Opéra. Le commissaire quitta le théâtre pour recevoir cette déclaration , et la transmit aussitôt à la préfecture de police. Il paraît que le préfet ne la négligea pas, mais on ne savait pas l'adresse de Boireau, et on ne put la découvrir que dans la matinée du 28, lorsqu'il était déjà sorti. Ce renseignement demeura donc sans utilité pour empêcher la catastrophe du boulevart du Temple, et servit seulement à mettre la justice sur les traces de celui qiy l'avait fourni.

Ces détails, livrés à la publicité et commentés par la presse , notamment par le Figaro, pour en tirer une preuve de l'incapacité du chef de la police, contrarièrent vivement celui-ci. Dans une lettre adressée aux journaux, le préfet se plaignit avec beaucoup d'amertume de ces interprétations malveillantes , et de l'indiscrétion du commissaire de police, qui devait se borner à remplir ses devoirs, sans mettre le public dans la confidence de ses opérations (i). M. Gisquet s'efforça ensuite de montrer qu'il avait tout fait pour mettre à profit cette communication malgré le vague qui l'entourait.

(0 M. Dyonnet a cessé d'exercer les fonctions de commissaire de police, depuis le mois d'octobre.

Après l'explosion, elle acquit une importance plus précise j dès ce moment, le logis de Boireau , rue Quincampoix, n". 77, fut l'objet d'une surveillance continuelle, et, d'heure en heure, des agens de police se présentaient sous le nom d'amis qui voulaient avoir de ses nouvelles. Il ne revint qu'à minuit 5 son arrestation fut opérée dans la rue, par plusieurs agens, sous les ordres de M. le commissaire de police Millet (i).

Conduit au dépôt de la préfecture de police , Boireau a été interrogé le 29, et gardé ensuite au secret. Il a subi, depuis cette époque, d'autres interrogatoires , et a été confronté plusieurs fois avec Fieschi, qui le reconnaît bien, au moins comme un de ses amis, sinon comme un de ses complices^ on lui impute d'avoir connu le projet d'assassinat, d'avoir fourni de la poudre , et d'avoir trempé dens le marché des fusils.

Le point le mieux établi est que M. Boireau a connu particulièrement Fieschi; celui-ci venait le voir souvent et a couché plus d'une fois chez lui. Le reste sera éclairci par les débats.

Il ne nous appartient de rien préjuger sur le mérite de l'accusation ou de la défense. Nous pouvons dire seulement que, jusqu'ici, M. Boireau montre peu d'inquiétudes de son affaire, et paraît convaincu qu'elle n'aura point de suites funestes pour lui.

M. MoREY, préi^e?îu de complicité , seUieYr-houY-

(i) M. Boireau semble porter malheur aux commissaires de police qui ont quelque rapport avec lui 5 M. Millet a aussi cessé ses fonctions, depuis l'évasion de M. Pépin.

ET DE SES COMPLICES. Io5

relier, iigé de soixante ans. Il t'iii arrêté à cause des relations qu'on apprit qu'il avait eues avec Fiesclii, et qui s'étaient établies pendant que celui-ci habitait le quartier Saint-Marceau. M. Morey connait aussi M. Pépin, son co-prévenu, et partage avec lui, dans le système de l'accnsation, la haute responsabilité du crime qu'ils auraient , ensemble , ordonné et payé. Fieschi paraît avoir compromis M. Morey par ses déclarations, vraies ou fausses: celui-ci l'aurait obsédé et lui aurait donné beaucoup d'argent pour l'engager à commettre l'attentat. M. Morey ne nie pas qu'il ait eu desTapports avec ce misérable, mais ils se bornaient, de son côté, à desimpies rapports de bienfaisance. Il accordait quelques secours à un homme malheureux, et c'est encore pour tâcher d'améliorer sa position qu'il le recommanda à M. Pépin. On a acquis la certitude qu'il avait gardé quelque temps chez lui une fameuse malle appartenantà Fieschi, au fond de laquelle on n'a trouvé que du linge. Dans les perquisitions faites à son domicile , on a retiré d'une fosse d'aisance un carnet qui contient des notes écrites au crayon 5 mar^ le lieu où elles ont séjourné les rend à peine déchiffrables j d'ailleurs ce sont , ou des sommes que l'accusé peut expliquer par son commerce^ ou des mots dont le vague laisse peu de prise à l'accusation.

On a prétendu que M. Morey était l'individu connu sous le nom de l'Oncle, qui visita plusieurs fois Fieschi dans l'appartement du boulevart du Temple, et qui a payé le loyer des deux termes d'avance. Du reste, ces générosités ne ruinaient pas M. Morey, parce qu'il avait aussi un protecteur, un donneur d'ar-

geiit, désigné aussi par un nom de guerre, Leriche, qui venait chez lui de temps à autre, auquel il parlait, sa casquette à la main, et qui lui remettait des sommes considérables 5 mais, d'un côté, l'homme d'affaires qui a reçu les loyers ne reconnaît pas la personne de t Oncle ^ et l'existence du bailleur de fonds, pittoresquement appelé Leriche, demeure problématique. M. Morey est gardé au secret le plus rigoureux , malgré l'état de sa santé qui a inspiré de sérieuses inquiétudes. Il a même été l'occasion d'une des plus singulières mystifications dont on ait amusé le public. Vers la fin de septembrp, le bruit se répand que cet accusé a pris la terrible résolution de se laisser mourir de faim. Les journaux le répètent à l'envi, l'amplifient, le commentent j tout le monde y croit ^ car comment douter de ce qui est affirmé publiquement sans rencontrer aucune contradiction , et dans une affaire assez importante pour qu'en cas d'erreur la contradiction paraisse inévitable? L'importance de cette nouvelle ne tenait pas seulement à l'intérêt qu'y portait le public, mais à la couleur politique qu'elle donnait, par anticipation, à l'attentat de Fieschi. M. Morey était représenté comme ayant des opinions républicaines -, il se laissait mourir d'inanition, donc il était coupable ; car, pour prendre un parti aussi désespéré , il faut avoir de bonnes raisons. De sorte que , si la maladie était venue à l'emporter réellement , il mourait atteint et convaincu de complicité et de suicide. Assurément rien n'était plus facile, pour ceux qui connaissaient la vérité, que de la publier en quelques lignes : il n'en fut rien. Il semble que tout ce procès soit voué à l'obscurité, au mys-

1ère, et qu'on cherche à le revêtir sans cesse d'un aurait de merveilleux. Morey veut mourir; la chose est avérée ; chaque jour apporte quelque nouveau bulletin de son état, brodé de détails circonstanciés sur son opiniâtre énergie : « Hier pourtant , vaincu parla soutïrance, il>a mangé un biscuit, mais il a juré que c'était le dernier. » Parmi ces détails, quelques-uns avaient un rare mérite d'expression : « Pour combattre les progrès du mal, et introduire dans ce corps débile une nourriture que la bouche persistait à refuser, force a été , malgré la résistance du moribond, de recourir à l'administration détournée d'un moyen thérapeutique dont nons laissons à la sagacité des lecteurs le soin d'apprécier la nature. »

Unjournal ministériel, confirmant cette insinuation détournée, déclarait : « D'après les renseignemens qui nous sont parvenus, cette détermination de Morey est positive , et même elle a reçu en partie son exécution. Morey, qui depuis long-temps prenait peu ou point d'alimens, est aujourd'hui dans un état de délabrement complet, et l'on n'a pu le soutenir qu'en employant des moyens artificiels. » Il était même question de le nourrir, malgré lui, au moyen de la sonde œsophagienne , et M, Orfila eut à se défendre d'avoir proposé un expédient barbare , dont l'application n'existait pas.

Cette erreur générale fut entretenue pendant trois semaines. Le public , blasé maintenant sur les suicides ordinaires , s'intéressait vivement à ce suicide d'un genre neuf. Il n'était question que du mourant, des phases passées, présentes et à venir de son supplice volontaire. La physiologie s'en mêla. De toutes parts

OU exhumait des histoires de morts analogues ; au besoin on en inventait, et ce n'était pas les moins belles. Malheureusement, la Gazette médicale vint contester l'authenticité de certains phénomènes trop miraculeux. C'est dommage , car bien des gens attendaient avec une avide curiosité le moment où, par suite de rallaiblissement da corps, rinteiiigence et les sens s'exercant plus librement, M. Morey ferait de tête des opérations aigébriciucs, et verrait à travers les murs de sa prison.

La vérité ne devait arriver ici que par les médecins. Ce fut M. le docteur Barras, médecin de la maison de justice , qui , trouvant son nom compromis dans des rapports inexacts, se chargea de détromper les esprits, par une lettre qu'il adressa au Journal des Débats ^ sous la date du 19 octobre. En voici un extrait :

« Il y a environ quinze ans, Morey a été empoisonné par un mets qu'on avait préparé dans un vase de cuivre mal étamé. Depuis cette époque il digérait difficilement, et il était obligé de vivre de régime.

« Cette affection chronique de l'estomac, que les uns nommeront gastrite , et les autres gastralgie, s'est exaspérée à la maison de justice, comme elle s'était déjà exaspérée plusieurs fois -, elle est maintenant portée au point que Morey a un dégoût complet pour les substances alimeiif aires, et qu'il ne peut en prendre, même des plus légères, sans en être incommodé et sans en éprouver de la fièvre.

« Concluons que s'il prend peu de nourriture, c'est parce que son appétit et ses facultés digestives sont

profondément altérées, et non parce qu'il voudrait se laisser mourir d'inanition.

« Voilà la vérité telle que je l'ai annoncée dès le commencomnt, et telle qu'elle a été reconnue ensuite par les pins célèbres médecins de Paris, que les niai,'istrats ont appelés deux ibis près de Morey. »

Nous terminerons cette notice par une lettre de M. Scipion Pinel, insérée plus tard dans la Gazette des HôpiLciLix, qui fournit des renseii^neraens assez détaillés sur la personne du malade.

« C'est le i5 de ce mois que j'ai été appelé près de Morey pour lui donner des soins, conlradictoirenient avec ]\1M. Barras et Bonnet , médecins de la prison. D'après les bruits répandus par lesjournaux, je m'attendais à voir un homme décidé à se laisser mourir de faim, d'un caractère dur, altier, résolu. Quelle fut ma surprise de trouver un vieillard doux, répondant avec empressement aux questions relatives à sa santé , se plaignant beaucoup d'iusomnies cruelles , et surtout d'un dégoût insurmontable pour les alimens.

» Je voudrais bien manger, disait-il, mais le moindre aliment me cause de profondes douleurs dans l'estomac et redouble ma fièvre; j'ai la bouche amère et souvent envie de vomir. Voilà cinquante-sept nuits que je ne dors pas ,et trente-cinq jours que je n'ai pu prendre d'alimens.

» Je l'examinai attentivement; sa langue était rouge et sèche, son haleine bilieuse, l'épigastre douloureux au toucher , la peau humectée de sueur, le pouls fréquent et élevé. Je me retirai chez le directeur, qui me montra une consultation de six méde-

cins , dans laquelle on déclarait que Morey était tourmenté d'une affection morale profonde , qu'il avait une névrose de Testomac , qu'il y avait chez lui une résolution fatale de ne pas vouloir manger , et qu'il fallait le soutenir par des laveraens nourrissans, dans lesquels on ajouterait quelques grains de sulfate de quinine.

» Prévoyant que je ne serais pas de l'avis de mes confrères, je demandai que le lendemain ils voulussent bien se réunir à dix heures du matin. Après un nouvel examen, quatre de ces messieurs persistèrent dans leur opinion, et rédigèrent un bulletin dans lequel ils reconnaissaient que les moyens employés jusqu'à ce jour étaient les meilleurs qu'il pussent conseiller.

)) Après une discussion assez vive, je crus devoir, à la suite de leur opinion, formuler la mienne d'une manière précise, en déclarant que Morey était atteint d'une irritation gastrique intense , cause du trouble de sa santé et de ses résolutions , et qu'il fallait recourir à un traitement plus direct pour arrêter les progrès du mal. Le soir je retournai à la Conciergerie, et je conseillai pour la nuit l'usage de deux onces de sirop de gomme dans deux onces d'eau distillée de laitue, à prendre par cuillerées, de quartd'heurc en quart-d'heure. Morey, après en avoir dégusté les premières cuillerées, finit par avaler le tout d'une seule fois; il eut un peu de fièvre la nuit. Le lendemain samedi , il suça une côtelette de mouton, il fit sa barbe 5 on le trouva beaucoup mieux. Une grande consultation de dix médecins, provoquée parla dissidence de nos opinions, fu tconvo-

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quée par M. le président de la chambre des pairs pour le dimanche. Ayant reçu ma lettre de convocation trop tard, je ne pus m'y trouver^ mais le matin j'avais vu Morey -, il était un peu mieux, mais toujours assez disposé à se plaindre. Il fut décidé dans la grande consultation que Morey avait une gastrite chronique, qu il fallait le transférer dans une maison de santé, et qu'enfin le traitement devait être combiné suivant ces nouvelles indications : une foule de moyens furent indiqués pour les remplir.

» Le lundi, Morey se trouva dans une situation assez bonne, mais plus il revenait à une amélioration sensible, plus il semblait prendre plaisir à se plaindre. Le mardi, il fut changé de demeure; de la salle basse et sombre où il se trouvait, on le monta au premier étage, dans une chambre boisée, bien aérée , donnant sur la cour intérieure : ce changement de lieu lui fit un sensible plaisir \ il se leva deux heures dans la journée; du reste, il manifestait toujours du dégoût pour les alimens , et surtout ponr la viande et les ])ouillons.

» Je crus devoir , dans mon bulletin de ce jour, insister sur la tendance continuelle du malade à se dire et à se croire plus malade qu'il ne l'était réellement, soit que sa conviction fût sincère , soit qu'il y eût calcul de sa part ; mais je reconnus dans l'état de la langue, delà peau, de la face et de la pression épigastrique , que les symptômes de l'affection de , l'estomac s'étaient considérablement amendés.

)) Le mercredi , Morey était assez bien ; le soir, comme il avait envie de vomir , il demanda un peu d'eau-de-vie à l'un de ses gardiens, qui lui en donna

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une cuillerée: Morey, en la prenant, cruL avaler tlu fer brûlant ^ mais cette imprudence n'eut aucune suite.

» Le lendemain jeudi , il était dans sa position ordinaire , calme, résigné, disant toujours qu'il ne guérirait jamais, que cette maladie était la dernière qu'il avait à subir ^ mais répétant toujours qu'il mangerait avec plaisir s'il en éprouvait le besoin. Cette appétence des boissons fortes nous a fait penser à lui donner ce soir du gruau sucré, dans lequel on ajoU' lera une petite cuillerée de rhum. »

M. Morey vient d'être placé à l'hôpital de la Pitié.

M. Pépin, pi^éi^enu de complicité, épicier, marchand de couleurs, rue du faubourg Saint-Antoine. C'est un ex-capitaine de la garde nationale, mis en jugement pendant l'élat de siège pour les affaires de juin, qui fut acquitté, (et non pas condamné, comme a dit le Journal rie Paris ) par le conseil de guerre. Le journal que nous venons de citer annonçait, à la date du 28 août, la prise de M. Pépin, dans les termes suivans :

« Une arrestation fort importante a eu lieu cematin.

« Depuis trois semaines la police faisait chercher le sieur Pépin, ex-capitaine de la garde nationale, sur qui planent les plus graves soupçons, et entre autres celui d'avoir fourni à Fieschi l'argent avec lequel ont été payés les canons de fusil dont se composait son infernale machine.

« Depuis trois semaines, le sieur Pépin était parvenu à échapper à toutes les poursuites en change:inl chaque jour de costume et de retraite; enfin, il a été arrêté ce matin à son domicile, oîi il s'était rendu

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pour achever les derniers préparatifs de son départ pour l'étranger. »

Mais tandis qu'on se félicitait de celte capture importante, et que le Moniteur du lendemain répétait l'article du Journal de Paris^ on apprit que M. Pépin s'était évadé dans la nuit. Extrait de la Conciergerie le 28 août, à neuf heures du soir, pour assister à la fouille d'une fosse d'aisance, où l'on présumait qu'il avait jeté des papiers, il fut reconduit à son domicile par M. Millet, commissaire de police, assisté de plusieurs agcns. Au milieu de la nuit, les ouvriers de l'entrepreneur de vidanges, le commissaire de police et deux agens, se trouvaient seuls avec lui clans la cave où se faisait cette opération. Il songea à profiter de la fatigue de ses gardiens, dont la surveillance était un peu endormie. Il n'avait manifesté aucune inquiétude, avait pris quelques aliméns, et causait familièrement avec le commissaire 5 tout-àcoup, à l'instant où celui-ci avait le dos tourné, M. Pépin franchit le petit nombre des degrés de la cave, et disparut avant qu'on eût eu le temps de se reconnaître et de courir après lui. De nombreuses perquisitions furent opérées le lendemain dans le quartier-, mais elles n'aboutirent à rien. Pour expliquer les motifs de son évasion, M. Pépin adressa au président de la Cour des pairs et au procureur-général une lettre, dont voici les principaux passages :

« Sur le point d'être encore une fois exposé en présence de mes concitoyens, au sein de mon quartier, le jour étantsur le point de paraître, la fosse n'étant pas encore vide, les précautions prises pour m'arrêter, les hommes qui se sont amassés à ma porte, le 1. 8

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secret qu'on me fit subir en présence de deux hommes de police, mon épouse dans les fers, mes quatre malheureux jeunes enians abandonnés à eux-mêmes, en proie à la douleur -, mes établissemens, seule ressource qui me reste pour élever cette nombreuse famille-, tant de malheurs, de misères et d'injustes persécutions ont bouleversé mes sens et troublé mon esprit. Ai-je bien on mal fait, ou suis-je tombé dans un piège? Dans ma conclusion, j'ai suivi le précepte d'un grand homme, savant jurisconsulte : en trompant la surveillance de mes gardes, je me suis évadé.

a On ne m'accuse pas , ainsi que l'a dit le fameux jurisconsulte, d'avoir mis dans mes poches les tours de Notre-Dame 5 mais on me suppose le caractère assez barbare pour être, avec connaissance de cause, de complicité dans un crime. Si cela était, messieurs^ je vous l'ai dit, il y a long-temps que l'écrivain aurait cessé de vivre. *^

« Ainsi que vous avez pu en juger, messieurs, ma santé est faible, très-délicate, et, atteint d'une maladie incurable, il ne me reste pas assez de vie 5 il me serait, sans succomber, impossible de supporter une longue détention dans les cachots.

« Je n'ai rien à ajouter à l'instruction de plusieurs heures que vous me fîtes subir. Je ne quitterai pas Paris; si j'ai de nouveaux renseignemens, je vous les adresserai ^ et, lorsque je serai revenu du trouble dans lequel ma malheureuse situation me jette, je verrai si je dois ou non me constituer de suite. Toutefois, en temps utile, si vous l'ordonnez, je promets de me constituer. «

Ce ne tut qu'au bout d'un mois de recherches in-

ET DE SES COMPLICES. Il5

friiclueiises, que le préfet de police reçut avis que la retraite où se cachait le fugitif était découverte; qu'il avait trouvé un asile entre Mcaux et Coulomniiers, dans la forêt de Crécy. Un agent sûr avait pénétré jusqu'à lui, gagné sa confiance, et répondait de sa personne, si on suivait ses instructions. En conséquence, M. Ailard, chef du service de sûreté, partit , accompagné de quelques agens déguisés comme lui, et se dirigea vers la forêt de Crécy -, en attendant des renforts, son premier soin fut de profiter du jour pour reconnaître l'habitation signalée; ce qu'il fit rapidement, de crainte d'éveiller des soupçons. Mais, le soir arrivé, M. Ailard et ses compagnons ne purent, au milieu des sinuosités de la forêt, retrouver la maison qu'ils avaient observée le malin 5 le coup étant manqué, il leur fallut retourner à Paris, emportant, au lieu de la nouvelle de l'arrestation, celle de leur désappointement.

Alors M. Gisquet, prétextant une partie de chasse, voulut se transporter à son tour sur les lieux : il avait avec lui M. Ailard, MM. Daudin et Tranchard, olïiciers de paix. On fut rejoint par l'agent de police qui répondait de la personne du fugitif, à qui il venait d'oiïiir de lui procurer un passeport et des vêtemens de femme, pour quitter sa retraite et passer en pays étranger. Mais M. Pépin avait refusé.

C'est le 22 septembre, dans la matinée, qu'on se trouva en vue de la ferme de Belesme, appartenant à M. Rousseau. Cette habitation, entourée de ponts-levis, de fossés et d'étangs particuliers, fut cernée rigoureusement par la gendarmerie de l'arrondissement. Ensuite on frappa à la porte, qui tarda à s'ouvrir ;elle

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s'ouvrit enfin, et l'on pénétra dans l'intérieur, où les recherches commencèrent. Une pièce, voisine du sa- Ion, présente un lit défait, qui semble tiède encore ; on regarde attentivement, et l'on aperçoit une porte très-bien jointe, qu'on enfonce, et derrière laquelle est un homme en chemise : c'est M. Pépin.

On avait désigné M. Collet, meunier a Lfigny , chez lequel M. Pépin aurait passé quelques jours, comme ayant mis la police sur ses traces. Cet honorable citoyen a démenti avec énergie une telle imputation, et repoussé le titre de délateur.

Le prisonnier a été ramené sur-le-champ dans la prison de la Conciergerie, où , depuis lors, l'instruction qui le concerne est poursuivie avec activité. Il a eu plusieurs confrontations avec Fieschi, lequel le charge avec assurance 5 M. Pépin est aussi son bailleur de fonds, et même celui de M. Morey. L'accusation compte tirer grand parti d'une feuille de papier trouvée chez M. Pépin, sur laquelle sont des chiffres qui se rapportent, en partie, aux déclarations de Fieschi, et quelques dessins informes, où l'on croit voir encore le plan de la machine. M. Pépin, dont la santé est faible, et qui paraît fort attristé de la position de sa famille et de sa fortune , dément toutes ces allégations, ainsi qu'on le voit, par ce fragment d'une lettre au Journal de Paris :

« On me dit que vous m'avez désigné comme ayant fourni 400 francs pour l'achat de la machine Fieschi. Je réponds que c'est encore une calomnie; et, si la mémoire m'est fidèle , je ne crois même pas qu'aucune de vos allégations ait été avancée dans le long in-

terrogatoire que me firent subir MM. de la Cour des pairs. »

M""* Laurence Petit et M"' Nina Lassave , sa fille. Ces deux personnes, sur lesquelles leurs relations avec l'assassin attiraient l'attention delà police, sont lonibées dans ses mains, malgré leurs efforts pour s'y soustraire, dans la nuit du 2 août.

La femme Petit est née dans le midi-, elle prétend appartenir à une famille distinguée de Provence; cependant, son début dans le monde, quoique heureux, ne permet pas de lui assigner une naissance bien relevée. A fâge de vingt ans, elle entra en qualité de gouvernante chez M. L..., inspecteur des douanes, dans le département de l'Hérault. M L... était veuf. La jeune Laurence, qui joignait un esprit adroit à une figure agréable, ne tarda pas à amener son maître, d'un âge déjà avancé et d'un caractère faible , jusqu'à l'épouser.

Devenue veuve à son tour , elle recueillit tout ce qu'elle put de la succession, et s'en alla à Lyon, où elle se remaria avec un I\l. Abct, négociant. On l'accuse d'avoir, par les habitudes de luxe et de dépense qu elle avait contractées, causé la raine de ce second mari. Quoi qu'il en soit, bientôt une condamnation pour banqueroute frauduleuse les envoya, ui pour dix ans à Toulon, elle pour cinq années daus la prison d'Embrun.

Laurence Petit possède l'art d'acquérir un grand empire sur les hommes. Ses deux mariages, et i'iiifluence qu'elle sut obtenir dans la suite sur le caractère indomptable de Fietchi, en font foi. On cite encore, à cet égard , une anecdote de la prison d'Em-

Il8 PROCÈS DE FIESCHI

brun. Les fenêtres de l'infirmerie des hommes donnaient sur la cour des femmes ^ madame Abot (c'était son nom dans la maison), avait inspiré une passion profonde à un jeune marin détenu pour insubordination. En l'absence du gardien, il s'établit entre eux un colloque dans lequel Laurence lui reprochait de ne pas l'aimer assez.

— Moi? dit l'amant , je donnerais ma vie pour vous !

— Vous ne donneriez pas votre petit doigt.

— Voulez-vous celui-ci, s'écria le marin, en tendant une main, et tenant un couteau de l'autre?

— Vous n'aurez pas le cœur...

A ces mots, le jeune homme frappa, et son doigt ensanglanté tomba aux pieds de sa maîtresse, qui, fière d'un tel témoignage d'amour, s'en vantait encore long-temps après à ses compagnes.

Fieschi était renfermé à Embrun dans le même temps. C'est là qu'ils se sont connus 5 plus tard , ils ont vécu maritalement ensemble. A partir de cette époque , les détails que nous pourrions donner sur la femme Petit se trouveront dans la biographie de Fieschi ; il est inutile de les répéter ici.

Cette femme est maigre, grande, très-brune; aujourd'hui sa figure a cessé d'être agréable; avec des formes communes^ elle se distingue par une connaissance du monde assez étendue, et une extrême facilité à s'énoncer. Un accent méridional très-prononcé prête à son langage , suivant l'occasion , de la grâce ou de l'énergie. Elle a des paroles mielleuses, un esprit vif, adroit, insinuant, habile à saisir le faible des personnes auxquelles elle s'adresse. On doit se défier de ses discours, car elle dit rarement la vérité,

et soutient tout ce qu elle avance avec une assurance sans égale. Elle aime à se vanter, à faire étalage de ses sentimens , de son éducation, de son dévoûmentpour ses amis. Elle est, sur ce point, en fonds d'anecdotes; en voici une qu'elle a racontée : « En i83i, un personnage marquant du pouvoir déchu a été caché , dans une circonstance grave, plusieurs jours chez elle 5 au moment de la quitter, il lui a présenté une bourse d'or, en l'assurant que sa reconnaissance ne se bornerait pas là; mais , humiliée d'un pareil procédé, elle a repoussé le don avec force. Admirant sa délicatesse , le grand personnage l'a tendrement embrassée, en lui promettant plus que jamais sa protection. » Au surplus , celte histoire a été réduite à des proportions bien plus mesquines par le propriétaire de la maison où elle demeurait alors, rue de Buffon, n° 17, remplissant les fonctions de portière.

La femme Petit exerce un certain empire sur Fieschi, qui respecte en elle des lumières supérieures. Cependant cette domination ne va pas jusqu'à la garantir de graves infidélités. C'est à un motif de ce genre qu'on attribue une querelle déménage qui les sépara pendant quelque temps. Ayant conçu des soupçons sur les relations de Fieschi et de sa fille, elle se cacha dans une armoire, et les surprit un soir. Furieuse de cette découverte , elle alla vivre seule et vint s'établir au marché des Patnarches , où elle vendait du pain pour le compte d'un boulanger 5 plus tard elle tint une table d'hôte où se réunissaient des étudians en médecine (i). Alors elle se raccommoda

(i) Ce quî, après l'attentat, amena l'arrestation de plusieurs d'entre eux, tels que MM. Janot, Salis., etc.

avec Fieschi , et depuis cette époque, ils ont vécu de nouveau en bonne intelligence.

La femme Petit a été remise en liberté après deux mois de détention.

Nina Lassave est âgée d'environ vingt ans. Elle a suivi le sort de sa mère. Lorsque Laurence Petit s'est réunie à Fieschi, qui l'appelait sa femme, Nina passait, aux yeux de beaucoup de personnes, pour la fille de cet homme. Après la révolution de i83o, elle fut attaquée d'une maladie scrofuleuse pour laquelle elle entra à l'hôpital de la Pitié. Dans le traitement, elle perdit un doigt et un œil. Nina est borgne maintenant-, cette ditïbrmilé ne rend pourtant pas sa figure déplaisante. Elle paraît plutôt bien que mal. A la nouvelle de l'attentat, elle disparut de l'hospice de la Salpêtrière où elle était employée. On présume qu'elle s'était réfugiée chez M. Morey. Quand on l'arrêta, une lettre saisie sur elle indiquait le projet de fuir pour se donner la mort. Elle est encore détenue aujourd'hui , quoiqu'on ne la suppose pas impliquée dans le procès ; on la regarde sans doute comme un moyen d'obtenir des révélations. Elle est souvent conduite auprès de Fieschi. Du reste, à part la liberté, elle est fort bien traitée 5 pour prison, on lui a donné des maisons de santé, d'abord rue de rOursine, ensuite rue Pigale, n** 26.

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