INTERROGATOIRES DE FIESCHI. — SES MENSONGES
Le 3o juillet , Fieschi qui était encore Girard aux yeux des interrogateurs, ne changea point de système; il déclara qu'il « était bien iâché de ce » qu'il avait fait, et qu'il ne l'aurait pas fait s'il » n'avait pas bu un verre d'eau-de-vie dans le )) café de sa maison-, qu'il était très-content de » n'avoir pas tué le Roi, et que, quand il serait sur » l'échafaud , il dirait au Roi des choses qu'aucun » autre que lui ne pourrait dire. » Il ajouta « qu'à » l'avenir le Roi pouvait se tenir tranquille; qu'ils y » regarderaient à deux fois ; que d'ailleurs il ne se » trouverait pas facilement un homme comme lui : » les complices comme cela sont bien rares. » Mais il refusa d'indiquer qui l'avait poussé au crime, et de désigner ses complices. 11 soutint que c'était à lui que la pensée en était venue, que c'était une idée folâtre; qu'il ne a parlerait pas pour obtenir sa )) grâce , mais qu'il y viendrait pour être utile ; qu'il
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» avait des sentimens patriotitjnes , quoiqu'il eût M conimis un i^raiîd crime ; que si , pour l'espoir de » sauver sa vie , il faisait des victimes dans ses amis, » ce serait un crime plus horrible que celui qu'il » avait commis ; que s'il avait dit qu'il avait des com- )) plices, il ne pouvait rien aflirmer; qu'il avait agi )) comme un liomme éi,'arë , qui donne un coup de » hache à un autre homme cpù est devant lui; enfin, » qu'il ne nommerait personne. Il ajoutait qu'il » était sûr de sa condamnation. »
Au reste , il alïirma qu'il était seul dans sa chambre au moment de l'attentat, et qu'il ne connaissait ni Boireau , ni Baraton-, mais loin de démentir sa première fable , il la confirma. Il laissa entendre , et dit même explicitement, qu'il était de Lodève , qu'il y avait sa femme, qu'il était «malheureux d'avoir )) des enfans , et que ses enfans étaient bien malheu- )) reux d'avoir un père comme cela; qu'au reste, )) ils avaient des métiers , et que quand son affaire » serait faite, ils travailleraient aux draps à Lodève.»
Le 3i juillet, nouvel interrogatoire. Le même système de dénégation continue. Il nie avoir acheté les canons de fusil chezBury, il affirme les avoir trouvés de côté et d'autre ; toute question l'importune. « Il « ne m'est dû que la mort ; je ne puis nommer per- )) sonne; faites-moi juger bien vite 5 vous verrez ma » loyauté et si je sais tenir un serment. » '
FIESCBI RECONNU. — SON ENTRETIEN AVEC M. LAVOCAT.
On avait recueilli , le i" août, deux déclarations, desquelles il résultait que Girard avait été connu sous le nom de Fieschi , quand il demeurait au moulin de CrouUebarbe. L'inspecteur-général des prisons , en faisant sa visite à la Conciergerie , reconnut efTecti-
vement en iui , le même jour, im individu nommé Joseph Fieschi.
Ce fonctionnaire désigna plusieurs personnes qui pouvaient également le reconnaître, et entre autres M. Lavocat, membre de la chambre des Députés, lieutenant-colonel de la 12* légion de la garde nationale de Paris, et directeur de la manufacture royale des Gobelins.
Le 2 août, M. Lavocat fut introduit auprès du lit de Girard, en présence d'un juge d'instruction. Il l'appela du nom de Fieschi -, Girard simula d'abord la surprise et feignit de ne pas savoir qui lui parlait ; il lui demanda même, avec une naïveté apparente, s'il était de Lodève. M. Lavocat, rappelant alors à Fieschi l'intérêt qu'il lui avait autrefois témoigné, se plaignit d'être méconnu au moment où il lui donnait une nouvelle et si sensible preuve de cet ancien intérêt. A ce reproche, Girard fut saisi d'une violente agitation ; il éclata en sanglots et fondit en larmes. Le souvenir d'une époque de sa vie 011 il avait joui de l'estime d'hommes honorables brisa son cœur ; il convint qu'il reconnaissait M. Lavocat. Interrogé alors sur son véritable nom , il se contenta de répondre : // le sait bien , lui.
Touché de la visite de M. Lavocat, il annonça l'intention de s'expliquer devant lui avec sincérité.
ORIGinE DES RELATIONS DE FIESCHI ET DE M. LAVOCAT.
Après 1 83o, une portion de terrain dépendant de l'établissementdes Gobelins fut cédée à la ville de Paris pour l'élargissement de la rue St.-Hippolyte, et pour faciliter la canalisation de la Bièvre; par suite de cette cession, on dut construire dans l'enclos des Gobelins deux ponts et un barrage.
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Fieschi était alors surveillant de la rivière de Bièvre et gardien du moulin de Croullebarbe, appartenant à la ville de Paris; il y avait été placé par M. Emery, ingénieur en chef de la ville, et sous les ordres de M. Cannes, ancien professeur de mathématiques au lycée de Reims, sous lequel M. Lavocat avait étudié.
Ces travaux donnaient occasion à Fieschi de venir très-souvent, soit avec M. Emery, soit avec M. Caunes, chez le directeur de la manufacture des Gobelins. En i832, M. Cannes, ayant été vivement atteint du choléra, se fit porter chez Fieschi, ce dernier l'installa dans sa propre chambre et lui prodigua les soins les plus afiectueux et les plus attentifs. Une somme assez considérable fut remise à la discrétion de Fieschi , il en usa avec épargne et discernement pour les besoins du malade et rendit de sa gestion un compte exact et fidèle. A la même époque , le frère de M. Lavocat fut frappé de la même maladie : comme il ne pouvait être convenablement soigné dans une maison que l'on s'occupait de reconstruire presque en entier, il se fit porter dans une maison de santé, Fieschi offrit d'aller le soigner, et lui fit en effet plusieurs visites. La capacité de Fieschi avait fait concevoir à M. Lavocat des impressions favorables : une telle conduite devait les accroître, sur sa demande plusieurs secours furent accordés à Fieschi. Dès cet instant celui-ci lui voua, pour parler son langage, une protection de Corse.
Fieschi était assez avant dans plusieurs sociétés républicaines, mais il était par dessus tout fanatique de l'Empereur \ pour le ramener à des opinions conformes à Tordre de choses actuel , M. Lavocat lui fi observer que l'Empereur n'avait jamais aimé les répu- I. ,4
blicains, et qu'ils avaient été la cause de sa chute; aussitôt il les prit, disait-il , en horreur , « et ne resta » dans leurs rangs que pour savoir ce qu'ils méditaient. » A chaque émeute, Fieschi était toujours un des premiers à venir offrir ses services à M. Lavocat, qui, plusieurs fois, l'envoya reconnaître la position et le nombre des révoltés , mission périlleuse dont il s'acquittait avec zèle , intelligence et intrépidité.
Fieschi aurait eu Fambition d'être employé en première ligne dans la police politique , car, se disant désormais également hostile aux carlistes et aux républicains, depuis que M. Lavocat l'avait éclairé sur i'éloignement réciproque de l'Empereur pour les républicains et des républicains pour l'Empereur, à Fentendre, il ne connaissait que Louis-Philippe, et il exprimait le désir de le servir d'une manière efficace. Il aurait voulu être envoyé en Vendée ou en Italie, et il prétendait pouvoir y rendre de grands services, à cause des relations qu'avait sa femme , qui , selon lui , recevait une pension de quelques carlistes puissans , et pouvait aisément se mettre en rapport avec tout le parti. M. Lavocat, car c'est lui qui a fait connaître tous ces détails , ne voulant pas se mêler de police , résista à toutes les instances de Fieschi , et refusa, quoiqu'il ne doutât nullement de sa bonne foi, de le mettre en rapport avec le préfet de police. Ce fut seulement après les premiers mois de i834 que- M. Lavocat apprit que Fieschi Favait trompé. 11 sut alors qu'il avait usurpé le titre de condamné poHtique en forgeant de faux certificats, que la justice le poursuivait et qu'il avait pris la fuite ; depuis ce moment il ne le revit plus.
Le rapport entre ici dans de longs détails biographiques sur Fieschi , qui se trouve dans notre pre-
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mièré partie , et que pour cette raison , il serait inutile de reproduire. Nous conserverons seulement quelques passages qui peuvent jeter de nouvelles lumières sur la position de Fieschl , à partir de i83o.