‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairsChapitre 41 sur 71 · REVELATIONS · texte numérisé non relu

REVELATIONS

« Quelque temps après qu'on eut commencé à le poursuivre, désespéré de la perte de sa place et des lUw^uvais procédés de Laurence Petit à sou égard,

Fieschi conçut la malheureuse idée de sa machine j comme il connaissait Morey pour un ennemi du gouvernement, il alla le trouver et lui en montra le dessin, avant d'avoir formé encore le projet de le mettre à exécution. Morey en fut enthousiasmé, et lui dit : « Si j'avais assez de fonds, je fournirais aux dépenses M nécessaires. » Ce projet revint souvent dans leurs conversations. Cependant Fieschi navait pas d'ouvrage-, le temps lui pesait, il avait besoin de se distraire 5 il lui fallait trouver un emploi de ses facultés et de son é'nergique activité. Morey le mena chez Pépin en lui disant : « C'est un homme C[ui fait tra- » vailler beaucoup d'ouvriers et il pourra vous occu- » per, soit à Lagny, oii il a une fabrique, soit ici. » Pépin promit de s'occuper de Fieschi -, mais ses promesses tardaient à se réaliser. Alors Morey parla à Pépin du dessin de la machine, et le lui fit voir-, l'enthousiasme de Morey gagna Pépin -, il dit :« Si l'homme y) est solide, on pourrait faire les dépenses qui se- )) raient nécessaires-, moi, je les ferais.» Morey rendit compte à Fieschi de ce qu'il avait fait/Pepin s'informa si Fieschi n'était pas un homme à tourner le dos dès qu'il aurait engagé sa parole. Il fit appeler Fieschi. « Alors, dit celui-ci, nous nous trouvâmes tous les » trois ensemble 5 ils me demandèrent à quelle somme » pourrait monter la dépense de la machine; je me )) séparai d'eux un instant et fis un calcul détaillé, » qui montait à peu près à 5oo fr. »

)) Ces choses s'étaient passées vers la fin de février ou au commencement de mars. Il fut décidé que Fieschi irait chercher un logement; il en trouva un qu'il jugea propice -, mais lorsqu'il voulut l'arrêter, il prit Morey avec lui : le logement convint à tous deux. Fieschi donna cinq francs d'arrhes -, le prix du

loyer annuel fut fixé à 3i5 francs. Pépin fut engagé à venir voir si, lui aussi, trouvait le loca] propice ; il y vint, et c'est la seule fois qu'il y soit venu. Fieschi exposa alors qu'il était nécessaire de meubler l'appartement : il n'avait rien -, Laurence Petit l'avait dépouillé de tout; il fit le détail des meubles indispensables à un ménage de garçon. Son devis se montait à cent trenteetquelques francs ; Pépin lui remit cettesomme. Fieschi acheta quelques meubles. »

« Le détail s'en est trouvé sur son carnet -, la fille Daurat nous en a donné l'inventaire.

« Il prit possession de l'appartement le 8 mars, a J'avais encore, dit-ii, quelque argent qui m'appar- )» tenait 5 je me suis procuré de l'ouvrage pour gagner » ma vie. Par amour-propre, je disais à epin que je y* gagnais plus que je ne gagnais réellement, ne vou- » lant pas passer pour un sicaire qui agissait pour de )) l'argent. On vs'attendait à une revue pourle i" mai: » par conséquent, vers le 6 avril, je voulus acheter du » bois. Je fus avec Pépin sur le quai qui va du pont » d'Austerlitz à la Râpée. Autant que je puis me le » rappeler, j'avais un habit de drap bleu; Pépin avait » une casquette en tissu de crin gris et une blouse de » toile grise, qui, à force d'avoir été lavée, était de- » venue blanche. Nous avons tous les deux ensemble » marchandé le bois qui était nécessaire, en nous )) adressant tant au garçon qu'au maître du chantier. » Nous achetâmes quatre chevrons en chêne, épais » de deux pouces à peu près, et une membrure en » bois de hêtre, de trois pouces d'épaisseur, sixpou- )) ces de largeur et huit pieds de longueur. Je donnai » trois pièces de cent sons; on me rendit trente ou » trente-deux sous. » Fieschi alla ensuite chercher un commissionnaire et fit prendre son bois. Pour

qu'on ne sût pas où il le faisait porter, il le fit déposer au coin d'une borne, près delà boutique oui! voulait le faire façonner 5 ensuite il porta ce bois, denx pièces à deux pièces, à l'ouvrier qu'il avait choisi, en lui expliquant comment il fallait le travailler.

)) Cette façon coûta six francs. L'ouvrage achevé, Fieschi emporta les morceaux de bois chez lui -, il ne iît pas façonner la membrure; il déposa le tout dans sa chambre.

» 11 s'agissait de se procurer des fusils. Pépin, d'abord sans nommer personne, dit qu'il savait quelqu'un qui pourrait en procurer 5 plus tard, il s'expli- , qua : c'était Cavaignac, alors détenu à Sainte-Pélagie, qui, selon Pépin, connaissait quehju'un qui avait des fusils en dépôt; mais, voyant qu'il n'y avait pas de revue annoncée pour le 1" mai. Pépin ne demanda point de fusils, et nous dîmes, continue Fieschi : Attendons 671 juillet. \ ers celte époque, Pépin obtint, sous un faux nom, une permission pour aller voir Cavaignac. Il raconta à Fieschi qu'en parlant àCavaignac de cette affaire, il lui avait dit qu'il avait besoin de vingt à vingt-cinq fusils, et qu'il fallait que Cavaignac fût assez discret pour ne pas demander à quel usage ils devaient servir. Cavaignac aurait répondu qu'il attendait quelqu'un qui le devait venir voir et qu'il en parlerait. On n'eut pas de réponse.

» Quand Pépin allait à Sainte-Pélagie pourvoir Cavaignac, il voyait aussi Guinard. Pépin écrivit vers ce temps-là à Cavaignac une lettre signée d'un nom «qui n'était pas le sien : il y demandait à celui-ci si l'homme pouvait compter sur la remise prochaine des 20 ou 25 francs, parce qu'il n'attendait que cela pour partir. Ces 'la oui^ francs , c'étaient les fusils nécessaires au service de la machine. « J'ignore,

» dit Fieschi , si Pépin avait confié l'afiTaire à Cavai- » gnac , mais c'est ma pensée, et je crois que c'est )) pour ce motif qu'a été résolue l'évasion de Sainte- » Pélagie , puisqu'elle a eu lieu peu de jours avant » les fêtes. Ma pensée à moi, au sujet de Cavaignac, )) de Guinard et des autres évadés, est que, s'ils )) ne sont pas sortis de France au moment de leur » évasion , c'est qu'informés par Pépin de ce qui de- » vait se passer , ils devaient rester à Paris pour at- » tendre l'événement. »

K Fieschi a ajouté que la résolution de commettre l'attentat était arrêtée avant la visite du prince de Rohan à Pépin. Il s'est quelquefois demandé si Pépin n'était pas carliste : ses relations avec le prince de Rohan l'avaient porté à le croire •, car il pouvait difficilement comprendre que le prince de Rohan fût républicain, et il avait entendu Pépin dire qu'on était plus heureux sous Charles X que sous Louis-Philippe. Dans tous les cas, l'opinion de Fieschi est qu'en dehors de la machine, dont l'invention et l'exécution lui appartiennent, on ne peut s'empêcher de regarder Pépin, en cette affaire, comme le principal agent des partis ennemis du gouvernement. »

Pour Fieschi, tour-à-tour napoléoniste et républicain, il pouvait être sans conviction politique, mais à coup sûr il n'était pas carliste. Uu jour, lorsque la duchesse de Berry était à Blaye, le menuisier Vincent lui ayant dit , en plaisantant, que Charles X reviendrait bientôt, Fieschi lui répondit en faisant, selon ses mœurs et avec sa canne, le geste d'un homme qui met en joue : « S'il revenait, je l'aurais bientôt tué, y> quand même ma tête devrait sauter ^ je l'ai risquée « deux ou trois fois. » L'ensemble de sa conduite ne dément point ce propos.

«Quand Pépin, Morey et Fieschi furent certains qu'il y aurait une revue pour les fêles de juillet, ce dernier se procura les canons de fusil , et, aussitôt que Pépin le sut , il donna cent quatre-vingt-sept francs et quelques centimes pour les payer. Fieschi, ayant apporté chez lui les canons de fusil , fit lui-même tout le travail de l'assemblage des pièces de bois et de la traverse de derrière sur lesquelles reposaient les culasses des fusils. Il fit le modèle de la ferrure et mit

tout en règle. »

a Sept ou huit jours avant le 28 juillet , lorsque le

marché des canons de fusil était déjà conclu, Pépin, Morey et Fieschi se donnèrent rendez-vous au boulevart de la Salpêtrière , près du corps-de-garde de la Poudrière, sur le chemin qui conduit à la Gare, derrière l'hôpital général. Fieschi , arrivé le premier, fut rencontré en ce lieu par un nommé Caillot, caporal de la 3*- compagnie des sous-oiïiciers sédentaires, dans laquelle avait servi Fieschi , et par un autre homme qui avait soin de ses efl'ets lorsqu'ils étaient camarades ; ces militaires le reconnurent, et il les î^ccompagna jusque dans un jardin où ils allaient acheter de la salade. Morey joignit Fieschi j ils allèrent au-devant de Pépin, qu'ils rencontrèrent sur la place de la Salpêtrière ^ ils prirent alors la rue Poliveau , sortirent ])ar le moulin de la papeterie , et allèrent s'asseoir tous les trois auprès des arcades , ou sous les arcades du pont d'Austerlitz, en amont. Là, tout ce qui concernait l'achat des canons de fusil fut combiné. Le lendemain Pépin remit l'argent à Fieschi -, c'est la dernière fois qu'il a vu Pépin. »

« Morey était venu sept ou huit fois voir Fieschi depuis qu'il habitait le boulevart du Temple ; il a vu la machine toute montée , avant que les canons dé

ET DE SES COMPLICES. zSg

fusil fussent posés ; ce fut lui qui apporta les balles , les chevrotines et la poudre.

» Le malin du 28 juillet, dans Tagitalion où se trouvait Ficsclii , il alla donner audience à ses ré- Jleocions , sur le bord du canal -, en rentrant chez lui , il rencontra Morey, rue des Fossés-du-Temple, et lui demanda ce qu'il faisait là 5 Morey lui dit qu'il venait voir ce qui se passait : c'est alors qu'ils se donnèrent définitivement rendez-vous pour l'après-midi à la barrière de Montreuil. »

Il résultait d'une déclaration qui fait partie de la procédure que, la veille ou l'avant-veille de l'attentat, un hommme ou deux , montés sur des chevaux , devaient passer devant la fenêtre de Fieschi , sur le boulevart du Temple, pour i*u'il pût établir la mire de sa machine. M. le président interrogea Fieschi sur celte circonstance; il la nia, et il répondit que les hommes à cheval qui passaient tous les jours sur le boulevart lui suffisaient pour prendre ses hauteurs. Cette déclaration de Fieschi rendait de nouvelles enquêtes nécessaires -, il fallait que la sincérité de son récit fût mise à l'épreuve, et pour cela, on devait rechercher et constater avec soin toutes les circonstances de fait qui y étaient rapportées.

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