ACHAT DU BOIS ET CONSTRUCTION DE LA MACHINE
La difficulté de trouver le chantier où Fieschi avait acheté ses chevrons a été fort grande. Enfin la description qu'avait donnée Fieschi a paru s'appliquer au chantier du sieur Poucheux, situé quai de la Râpée, n. 17. On a trouvé dans le livre-journal de ce marchand quelques articles qui pouvaient se rapporter aux pièces de bois que Fieschi a employées 5 mais
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elles paraissent avoir été vendues le 26 mai, et c'était, au plus lard, vers le 26 avril que Tachât de celles-ci devait avoir été fait. Cependant Fieschi a reconnu M. Poucheux père pour le marchand qui lui avait fourni ses pièces de bois, et le commissionnaire qui est venu les prendre a à peu près reconnu le chantier du sieur Poucheux.
Ce commissionnaire, nommé Chanut, croit se rappeler qu'après les fêtes de Pâques, et le lendemain delà foire delabarrièredu Trône, uninconnuvintle trouver à la place de la Bastille ^ dans la matinée , et lui dit de prendre une voiture et de venir avec lui chercher quelques pièces de bois qu'il avait achetées quai de la Râpée.
L'inconnu accompagna le commissionnaire au chantier, et chargea, dans la voiture à bras de Chanut, des bois équarris. Il lui prescrivit ensuite de les voiturer jusqu'à une fabrique de papiers peints , avenue des Ormes, où il déchargea sa voiture. Chanut a parfaitement reconnu la manufacture de papiers peints de M. Lesage, pour la maison à la porte de laquelle il avait déchargé les morceaux de bois qu'il apportait delà Râpée. L'inconnu l'attendait là -, et, avec son aifle, a porté ses bois équarris dans la cour de cette maison, où il les a déposés, près de la porte cochère, contre la cloison d'un petit hangar construit à gauche en entrant dans la cour. Après cette opération , le commissionnaire fut payé et renvoyé. Chanut a été confronté avec Fieschi ; ils se sont mutuellement reconnus. La dame Lesage a déclaré qu'un lundi (or, le 27 avril était précisément un lundi), un ouvrier, qu'elle connaissait sous le noiîi de Bescher, et que son mari avait occupé dans sa fabrique, était venu lui demander la permission de déposer quelques
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pièces de bois dans sa cour; elle y consentit, et presque aussitôt cet homme entra avec un commissionnaire portant quatre ou cinq pièces de bois équarries, qu'il déposa près de la porte cochère ^ il dit qu'il voulait en faire un métier pour sa fille, et paya le commissionnaire. Pendant plusieurs jours , il vint les chercher le soir pour les emporter.
On avait remarqué, dès le commencement de riiistruction , sur l'un des chevrons qui servaient de montans à la machine infernale, ces mots écrits au
crayon noir et à demi effacés : Rue de Mont ,
n. 4i. On voulut suivre ce premier renseignement pour découvrir, s'il était possible , le lieu où les chevrons avaient été achetés.
Enfin, on trouva, rue de Montreuil , n. ^i , un menuisier nommé Josserand , qui se souvint trèsbien d'avoir confectionné , dans le courant d'avril (il a dit plus tard du 5 au lo , ce qui est évidemment une erreur puisque le bois na pu être acheté avant le 27), un châssis pour un individu qui disait se nommer Girard et exercer la profession de mécanicien 5 cet homme avait refusé de faire connaître à quel usage il destinait ce châssis \ le menuisier crut que c'était une espèce de métier. Il était monté sur quatre pieds ou chevrons de trois pieds six à huit pouces, ils étaient liés par un bâtis composé de six traverses et d'une barre en forme de T. La traverse de devant était mouvante, et les deux pieds de derrière à coulisses. Le menuisier demandait 6 francs pour la fiçon; Girard n'en voulut donner que 5 j et 10 soui., au lieu de 20, pour la barre du T.
Girard transporta chez lui ces pièces de bois démontées, en diflérentes fois, ou plutôt il emporta lui-même trois jnorceaux de bois et envoya chercher
le reste par un commissionnaire. Il dit au menuisier que les chevrons lui avaient coûté i3 fr. 10 sous. Fieschi a dit, en effet, que c'était le prix quil en avait donné , et son carnet contient une note qui est à peu près conforme à cette donnée. La première fois qu'il était venu chez Josserand, il avait écrit, avec de la pierre noire , l'adresse du menuisier sur une des pièces de bois. Josserand a reconnu Fieschi et sa machine. Il a fait observer que les pieds avaient dû être sciés depuis qu'ils les avait façonnés, parce qu'ils étaient plus hauts quand ils étaient sortis de sa boutique. Il a ajouté que ce n'était pas chez lui qu'avait été travaillée la traverse qui supportait les culasses des canons de fusil.
Le marchand de bois Poucheux , ni aucune des personnes employées à son chantier ne se souvenant d'avoir vu Fieschi venir acheter ses chevrons et sa membrure , on ne pouvait , à l'aide de leur témoignage , vérifier si Fieschi était ou non accompagné de Pépin quand il avait fait cet achat.
M. Burgh , marchand de bois, quai de la Râpée , n° i", croit se rappeler que deux ou trois individus de taille moyenne sont venus chez lui , vers la fin d'avril , pour acheter des chevrons et du bois de hêtre j comme il ne vendait pas de bois de hêtre , il les renvoya chez un autre marchand, le sieur Poucheux. Il est remarquable que M. Burgh , qui a déclaré avoir fourni souvent du bois à Pépin, pour son hangar de la rue de Bercy, et l'avoir vu plusieurs fois dans son chantier , en blouse blanche , avec une ceinture de cuir verni et coiffé d une casquette en crin gris et à visière noire, ne dit point l'avoir reconnu au nombre de ces deux ou trois individus.
Pour ne plus revenir sur l'origine et la façon des
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pièces de bois qui ont servi à la construction de la machine infernale , nous devons rapporter ici les dépositions du menuisier Dubranle et de l'ouvrier en menuiserie France , qui complètent tout co qui se rapporte à cet objet.
Dubranle a déclaré que Fieschi était venu dans sa boutique , le 22 ou le 23 juillet, pour y acheter un morceau de membrure long de trois pieds et demi à quatre pied*. Il apporta en même temps deux montans ou chevrons de bois de trois pieds environ de hauteur , et de trois pouces carrés d'épaisseur. On avait pratiqué deux mortaises dans la traverse de ces chevrons. Fieschi désirait qu'on en substituât deux autres à celles-là, et il avait marqué an crayon les places où il voulait que les mortaises fussent faites. Il est venu le lendemain prendre la membrure et les chevrons; la membrure était rabotée des quatre faces, les mortaises étaient faites-, il a payé'2 francs pour le tout. Il a dit qu'il voulait s'en servir pour monter un dévidoir. Le samedi 20 juillet, à sept heures du soir, il est revenu avec la membrure ; il y avait fait une entaille qui avait fait éclater le bois. Il demanda qu'il fut fait, sur la face opposée à celle qui était ainsi ébréchée, vingt-cinq entailles conformes au modèle dont il donna le dessin au crayon sur un morceau de papier. 11 avait besoin de sa pièce de bois pour le lendemain dimanche 26 à dix heures du matin ^ il ne put l'avoir qu'à une heure et demie de l'après-midi. Il paya cet ouvrage '6 francs \ on lui en avait demandé quatre.
Le menuisier Dubranle a reconnu dans la machine la membrure qu'il avait fournie , avec son entaille accompagnée d'un éclat , sur le côté opposé aux vingt-cinq créneaux , et les fausses mortaises qui y
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avaient été originairement pratiquées. France a pleinement confirme cette déposition de son maître. Fieschi , en s'en allant, demanda l'adresse d'un serrurier. Il alla en effet commander ia ferrure de sa machine chez le sieur Pierre, entrepreneur de serrurerie.
Les déclarations explicites que venait de faire Fieschi le préoccupèrent. Le i4 septembre au malin, il témoigna de la défiance pour les alimens qui lui étaient présentés, et de l'inquiétude sur la manière dont ils lui étaient apportés et servis. M. le président crut devoir l'interroger sur la cause de cette inquiétude et de celte défiance. Sa réponse est trop remarquable pour n'être pas textuellement rapportée : « Le » gouvernement met six hommes pour me garder « pour sa sûreté; moi je suis décidé à boire le calice )) jusqu'à la lie : je préfère mourir d'une condamna- » lion qui m'est due par la loi, qu'un autre puisse )) donner de l'argent par une intrigue pour me faire )) empoisonner dans la prison 5 pour donner preuve » de mon caractère, qui est toujours le même, et pour » faire voir à la face de la France et de l'Europe » entière tout ce dont les journaux de l'opposition » m'ont accusé, moi et un autre, j'ai donc prié M. le » directeur, qui a très-bien accueilli ma demande, » de veiller, même pour sa sûreté personnelle, de » faire faire un panier avec un cadenas, et de me faire » toujours apporter mes vivres dans ce panier par ia )) môme personne. 1) M. le présidentluiayantdemandé quelle raison il avait pour concevoir de pareilles craintes, il répondit qu'étant obiigé de charger Pépin et Morey autant qu'il le faisait, il pouvait craindredes vengeances -, que Morey n'avait sans doute pas assez de moyens pour être redoutable, mais que Pépin
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pouvait faire des sacrifices d'argent, et qu'il avait d'ailleurs des amis qui seraient capables d'en faire pour lui ; car il avait appris de Pépin lui-même que, lorsqu'il fat traduit devant un conseil de guerre par suite de la rébellion des 5 et 6 juin iS'di, un de ses amis, banquier de province et extrêmement riche, disait alors qu'il sauverait Pépin à tout prix, dût-il en coûter deux ou trois cent mille francs.