‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairsChapitre 44 sur 71 · PREMIERE IDEE DE L'ATTENTAT · texte numérisé non relu

PREMIERE IDEE DE L'ATTENTAT

Lorsque Fieschi communiqua pour la première fois à Morey le plan de la machine infernale, il assure qu'il n'avait point encore l'attentat en vue ; il voulait seulement faire connaître son génie inventif , et il

avait imagine un engin garni de quatre-vingt-dix fusils et d'une pièce de quatre, qui devait , pour la défense d'une place, suppléer à rinsuffisance de la garnison. Il dit à Morey, en lui présentant son plan: « Voilà qui vous aurait été bon dans les barricades : » F...,)) dit Morey, « ce serait meilleur pour Louis- » Philippe. » Ce mot, d'après Fieschi, devint comme le germe de l'attentat.

Au rapport de celui-ci , Morey disait que, s'il avait 100,000 francs, il achèterait une maison près de la Chambre des Députés, ferait creuser un souterrain au moyen duquel il rainerait la salle , et la ferait sauter, le Roi y étant. Il disait encore que , s'il trouvait le Roi au bout de son fusil, il ne le manquerait pas. Morey , après que la résolution de l'attentat eût été arrêtée, dit un jour à Fieschi qu'à défaut de lui, s'il était malade ou pris par la police qui le poursuivait, il le remplacerait et ferait l'airaire.

Fieschi a fini par avouer qu'il n'avait pas dit la vérité quand il avait nié que Morey fût venu plusieurs fois le voir au boulevart du Temple, n. 5o; il a même dit, d'une manière très-significative : « Quand » il venait , il ne souhaitait pas le bonjour au por- » tier. ))

Morey avait fourni la poudre le jour où se fit l'expérience de la traînée de poudre 5 c'est lui, a répété Fieschi, qui a apporté, le a6 juillet, les balles, les chevrotines, le plomb et la poudre pour charger la machine. Fieschi y ajouta deux petites vis.

Il a affirmé de nouveau que c'était à Pépin et à Morey qu'il avait engagé sa parole , et que c'était la crainte de parsîtreà leurs yeux manquer à Uionneur qui l'avait retenu lorsqu'il avait été tenté de renoncer à son crime.

Le dessin de la machine fut montré à Pepln par Morey, pour lui donner une idée de la capacité de Fiesclii. Pépin voulut alors voir Fieschi 5 et Morey le lui ayant présenté comme un condamné politique , Pépin le reçut en lui disant : Moi aussi ^ je suis patriote ; et il lui demanda un modèle en bois de la machine dont Morey lui avait fait voir le dessin. Fieschi fit ce modèle chez un menuisier qui est portier de la maison n. 20, dans la petite rue de Reuilîy. C'est là que demeure Renaudin, neveu par alliance de Morey.

Fieschi a reconnu qu'il s'était trompé quand il avait dit que l'argent qui devait servir k payer ks canons de fusil lui avait été remis par Pépin. Pépin le lui fit remettre par Morey, qui le porta chez Fieschi. Fieschi n'a reçu des mains de Pépin que l'argent destiné à solder son loyer et le prix de son mobilier. Pépin s'est prévalu plus tard de cette variation de Fieschi 5 il assure qu'il expliquera un jour comment il a pu secourir Fieschi de quelques sommes d'argent, sans avoir trempé dans ses machinations.

Morey parlait souvent à Fieschi des associations politiques dont il faisait partie. Pépin se vantait de connaître plus de quarante sociétés secrètes. Dans l'opinion de Fieschi, ceux qui faisaient partie de ces sociétés, et notamment de la société des Droits de l'Homme, avaient été sûrement avertis par Pépin et Morey de ce qui devait arriver. Pépin devait avoir révélé à Cavaignac, avant l'évasion de Sainte-Pélagie, le projet de l'attentat. Ce dernier, toujours suivant la supposition de Fieschi , en avait sûrement

parlé à Guinard , et ces deux individus avaient fort bien pu informer les autres. Ils se seraient servis des . journaux du parti pour la publication des proclamations nécessaires après l'événement. Celle de ces feuilles sur laquelle Pépin devait le plus compter était celle du sieur Raspail , avec lequel il était nitimement lié. A l'aide de tous ces moyens, leur projet était certainement d'établir un gouvernement provisoire. Fieschi pensait cpie tout cela n'aurait pas lieu sans coup férir ; il était décidé à se battre aussi long-temps qu'il le faudrait, soit contre l'étranger, soit contre tous ceux qui opposeraient de la résistance. Il voulait se mettre à la tête d'une centaine d'hommes pour tirer parti de ses connaissances en tactique , sans aspirer à une haute paie , car si on lui avait offert de l'argent, il l'aurait refusé ; c'était uniquement pour le succès de la chose qu'il voulait combattre.

Fieschi a entremêlé cette déclaration de quelques excursions dans le passé. Pépin lui avait confié qu'il s'était armé pour prendre part à l'attentat commis à Paris en avril i834, et que si l'affaire avait réussi, on aurait formé sur-le-champ une municipalité dont Guinard aurait été le chef, en qualité de maire, et dont Pépin devait faire partie. Pépin a nié ces prétendues confidences ; il a déclaré qu'il n'avait ni les moyens , ni l'intention de jouer un rôle politique.

M. Portalis rapporte que conformément aux déclarations de Fieschi, les dépositions de plusieurs témoins tendent à établir la présence d'hommes armés surleboulevart du Temple. Après la détonation de la machine infernale , des propos injurieux ou menaçans auraient été proférés contre le roi, et il y aurait eu même une tentative de barricade.

2nA PROCÈS DE FIESCHI

Renaudin est un marchand de couleurs qui demeure en effet petite rue de Reuilly, n. 20. A la recommandation de son oncle , il a donné à coucher à Fieschi sept à huit fois, dans un espace de temps d'environ quinze jours à trois semaines, durant le mois de février dernier.

Un menuisier nommé Barthe, qui demeure dans la même maison , a déclaré que , durant ce temps , Fieschi lui demanda de lui vendre quelques morceaux de bois pour faire un châssis. Au bout de deux heures , Fieschi avait effectivement terminé un châssis qui ressemblait à un métier de tisserand. Il pouvait avoir huit pouces de longueur sur quatre ou cinq de hauteur; les deux pieds de devant étaient plus courts que ceux de derrière. On ne fit pas payer à Fieschi le bois qu'il avait employé. 11 avait dit d'abord que c'était le modèle d'un châssis de fourneau ; il dit ensuite que c'était celui d'un châssis à filtrer.

Barthe a reconnu Fieschi. On lui a représenté la machine infernale -, il a déclaré qu'elle avait de la ressemblance avec le modèle fait par Fieschi ; il n'en différait qu^en deux points , à savoir , que les rainures destinées à rendre mobile la traverse qui supporte les culasses des canons de fusil étaient transversales dans le modèle , tandis qu'elles ne le sont pas dans la machine, et que la traverse en forme de T qui se trouve dans celle-ci manquait au modèle , dans lequel se trouvaient seulement deux traverses parallèles.

CONFRONTATION DE FIESCHI AVEC NINA LASSA VE. — CGARG3 DES CANONS DE FUSIL PAR MORET ET FIESCHI.

Fieschi fut enfin confronté avec la fille Nina Lasave : il reconnut la vérité de tout ce qu'elle avait

déclare; seulement il fit observer que cette fille soutenait à tort que la malle ne contenait aucune somme d'arfjent , puisqu'il devait s'y trouver 5o francs qui y avaient été déposés pour elle ; quelques volumes des OEuvres de Cicéron, en latin et en français , étaient aussi dans cette malle 5 le premier volume devait êtrp dans les mains de Pépin 5 Fieschi le lui avait prêté. Enfin, il fit remarquer que Morey avait induit la fille JXina en erreur, en lui disant qu'il l'avait rencontré le 28 juillet au matin près du grenier d'abondance-, c'était dans une rue près de celle des Fossésdu-Temple que cette rencontre avait eu lieu.

Vous vous souvenez, Messieurs, que cette fille avait dit que Morey s'était vanté à elle d'avoir chargé tous les canons de fusil de la machine infernale , moins trois que Fieschi avait voulu absolument charger : ce dernier avait constamment nié ce fait. En présence de la fille Nina, qui répéta son récit sans hésitation et sans variantes, Fieschi changea de langage. Il reconnut que Morey était venu chez lui , le lundi 27, à cinq heures du soir; qu'il avait apporté dans un sac en toile les chevrotines et les balles , et de la poudre dans une poire de corne. Il y en a eu de reste, a-t-il dit. Les canons de fusil n'étaient plus dans la malle. Fieschi et Morey se mirent à cheviller la machine et à l'assurer ai^ec des cordes ; ensuite ils commencèrent à charger les canons. Fieschi versait la poudre dans la petite mesure qui sert à régler la charge \ il prenait les balles , qui étaient dans le sac , et les chevrotines qui étaient sur la cheminée, et les donnait à Morey. Celui-ci s'était muni d'une petite baguette d'environ dix-huit pouces , parce qu'il avait, disait-il, fait faire les balles un peu plus fortes que le calibre ordinaire. Quand les balles

étaient posées sur la bouche du canon, il fallait leur donner un coup de maillet pour les faire entrer, et ensuite les enfoncer avec la baguette. Un morceau du bois de la machine, que Fieschi avait coupé , fut employé en guise de maillet. A mesure que les canons étaient chargés, Fieschi les plaçait sur les créneaux; quand ils furent tous chargés, il était à peu près neuf heures et un quart, neuf heures et demie. M. le président interpela l'inculpé de s'expliquer sur la cause de ses réticences antérieures : « Je me » suis tu par orgueil, a répondu Fieschi; je n'étais » pas convenu d'abord de ces choses, je n'ai pas )) voulu me démentir. »

Quand les canons de fusil furent chargés , il descendit bien vite avec Morey, parce qu'il était pressé d'aller chercher Nina Lassave ; ne l'ayant plus trouvée chez Annelte Bocquin, il fut saisi d'impatience et très-chagrin de n'avoir pas dit à Nina un adieu qui, dans sa pensée , aurait peut-être été le dernier. « S'il » y avait eu de la place chez la maîtresse d'Annette, » dit-il, je crois que j'y aurais couché; car je ne me » sentais pas de force à coucher seul chez moi, en » vue de la circonstance qui devait se présenter le )) lendemain. Eux-mêmes s'aperçurent que j'étais » très-mécontent : je leur dis que je n'avais pas )) soupe ; ils m'invitèrent à manger avec eux, je refu-

» sai; je restai longtemps et finis par m'en aller

» chez moi en me disant à moi-même : adieu à » jamais ! »

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