NOUVELLES OBSERVATIONS FAITES A FIESCHI.— REPONCES SOLENNELLES
De nouvelles représentations lui ayant été faites sur la sincérité de ses aveux et sur la gravité des charges qu'il élevait contre Pépin, auxquelles celui-ci exposait des dénégations formelles, reprochant à son accusateur de vouloir perdre gratuitement un père de famille, après l'avoir exploité, Fieschi répondit d'un ton solennel :
« Je demande que l'on écrive ici ma réponse tex- » tuelle, sans s'occuper des formes démon langage, )) afin que ce soit exactement consigné au procès- » verbal. Je jure devant la face de Dieu et des M hommes, sur le tombeau de mon père, que tout » ce que j'ai dit à l'égard de mes complices est la )) vérité , et je le proteste en présence de la nation )) entière. Ce n'est point en demandant ma grâce à M aucun magistrat , depuis le président et les minis- » très jusqu'aux juges d'instruction ; car du com- » mencement, je ne l'aurais pas fait au Roi lui-
» même. Si toutes les couronnes du monde fussent » venues me parler pour avoir ces révélations, elles )) n'auraient pas eu un plus heureux succès, puisque )) je préférais mourir sous le nom de Girard, dans )) l'espoir de ne pas être connu.
» Ce n est- point par faiblesse ni par défaut de )) forces physiques ou morales, ni par promesses » d'argent, ni , je le répète, pour ma grâce que j'ai )) fait ces révélations consciencieusement. C'est un » homme venu sur mon chemin, que je connaissais » depuis long-temps , et qui avait été mon bienfai- •» leur-, c'est par la reconnaissance que je devais à » M. Lavocat, malgré qu'il y avait onze mois que je » ne l'avais pas vu , que je me suis décidé à parler. » M. Lavocat a rendu encore un autre service à son » pays, quelle que soit l'étendue des malheurs qui » aient pu arriver, et que j'ignore. La présence de » M. Lavocat , que j'ai reconnu de loin . causant avec » M. Panis, pendant que j'attendais le cortège , fut » cause que je me dis à moi-même : Te voilà, mon » bienfaiteur; ta vue me fera manquer mon pro- » y'e^.^ Aussitôt, je mis ma m.ain aux deux écrous, » l'un après l'autre ; je baissai ma mécanique de » quatre ou cinq pouces environ, c'est-à-dire les cu- » lasses, ce quifit changer la direction des bouches, » en les élevant ou même en les obliquant. La vue » de cette 12* légion, composée de gens au milieu )) desquels j'avais vécu pendant quatre ans, me fit » aussi sentir ce qu'il y avait de criminel à faire feu » sur des hommes avec lesquels j'avais bu et mangé; )) mais je répète que l'homme qui s'était emparé de- » puis long-temps de mon caractère et de mes sen- » timens^ c'est M. Lavocat, dont la présence me » troubla au point que je n'étais plus capable de re-
» connaître un homme sur la chaussée. J'eus la » pensée alors d'aller me jeter à ses pieds , de lui )) avouer mon projet criminel. En donnant audience » à mes réflexions, je me dis : Quand je t'aurai » avoué mon projet, que feras-tu? Me Jeras-tu » partir à Vétranger? Depuis onze mois que je ne » t'ai vu, V absence c est la mère de l'oubli !,.,.. M Pas moins, je me suis décidé à descendre et à me x^ « jeter à ses pieds. J'ai traversé trois chambres;
« mais comme j'avais barricadé mes portes, pendant » que je m'occupais à sortir les planches, j'entends » un roulement : je reviens sur mes pas ; j'aperçois )) la i?,« légion qui changeait de position. Je perdis » de vue mon bienfaiteur, mais je n'en restai tou- » jours pas moins troublé.
•» Il me vint à l'esprit que Pépin et Morey savaient » que je devais exécuter mon projet; que je leur » avais donné ma parole , et je me dis : // vaut )) mieux mourir que de survivre à la honte d'avoir » promis, et puis défaire le lâche ^ car j'aurais été » traité de lâche et d'escroc, malgré que je n'eusse )) reçu que 4o francs environ en dehors des frais, )) pour tous les achats qu'il avait fallu faire. Dans cet » intervalle , j'aperçus le cortège en face de Fran- » coni; je me dis alods : Quel malheur vas-tu » faille? Et moi-même je me sens bien coupable d'a- » voir fait ces réflexions , et de n'en avoir pas moins » exécuté mon projet ; d'avoir réfléchi que j'aurais » pu tuer tant de généraux, qui n'ont point d'autre )) fortune que leurs appointemens, qui avaient ga- » gné leurs grades sur les champs de bataille, en » combattant pour leur pays, sous les ordres du )) grand Napoléon. Ces généraux ont des enfans à )) élever, des iilies à marier, qu'ils auraient pu doter
» avec leurs appointemens. Privés de leur père, ces » enians n'auraient pu élre élevés ni dotés. Pendant » que je faisais ces réflexions, au pied de ma méca- » nique , le Roi continuait sa marche, et il arriva » près du grand arbre en face , environ 3o ou 35 pas -» hors de la direction de mes canons. J'aperçus » même un général avec une écharpe rouge, qui » avait , autant que je me rappelle , franchi la direc- » tion de mes canons; je ne songeai plus à rétablir w la direction de ma mécanique, je fis un pas pour •» prendre un tison à la cheminée , la distance est M d'environ un mètre cinquante centimètres, et je » mis le feu 5 j'ignore ce qui en est résulté. Quand » les ministres sont venus me voir dans ma prison , » je leur ai dit, en présence de M. Lavocat, que si M j'avais des révélations à faire , je ne les ferais qu'à » lai-, que tout ce que je lui dirais serait l'exacte vé- » rite 5 je l'ai dite, même à mon préjudice comme » au préjudice de cens qui m'avaient fourni la fa- » rine pour faire le pain. J'ai un dernier vœu à ex- » primer : ce que vous écrivez doit me survivre 5 il » faut que ces papiers soient lus et servent d'ensei- » gnement à ceux qui seraient tentés de faire )) comme moi; qu'ils prennent des gants avant de » m'imiter. »
« Ainsi, reprit le magistrat interrogateur, vous )) persistez à dire que vous n'avez fait que rendre « hommage à la vérité en faisant sur Pépin et Morey » les déclarations consignées dans vos précédens » interrogatoires. »
— «Oui, monsieur: j'ignoresiPepinouMorey parlent; » mais moi, je déclare de nouveau que je dis la vé- » rite. Les premières révélations que j'ai faites étaient « incomplètes ; mais ce que je disais n'était pas moins
» vrai J'ai été touché des visites de M. Lavocat,
» des bontés qu'il m'a témoignées dans mon malheur -, )) je sais qu'il est attaché au Gouvernement, et j'ai » cru faire à la fois une chose agréable à mon bien- » faiteur et utile à la nation et au Roi, en lui révélant )) la série des circonstances qui m'avaient excité à « réaliser mon crime. »
» Dire la vérité est le premier devoir d'un accusé 5 M reprit le juge d'instruction. La justice ne saurait » croire que, par complaisance pour une personne )) quelconque , vous auriez fait de si graves déclara- » tions ^ elle vous invite de nouveau a dire si les » aveux que vous avez faits sont en tous points con- )) formes à la vérité , ou s'ils ne seraient que le ré- » sultat d'une combinaison quelconque de votre part. » — « Quels que soient les services qu'ait pu me rendre » M. Lavocat , quel que soit mon dévouement pour » lui, dévouement «dont je lui ai donné des preuves » dans les événemens de juin 1882 et d'avril i834, » jamais ma complaisance n'aurait pu aller jusqu'à » trahir la vérité dans des circonstances aussi graves, » et quand mes déclarations peuvent avoir des cou' » séquences aussi extrêmes, w