‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairsChapitre 59 sur 71 · DERNIÈRES CHARGES CONTRE BOIREAC · texte numérisé non relu

DERNIÈRES CHARGES CONTRE BOIREAC

Enfin il résulte d'un des derniers interrogatoires de Fieschi et de la déposition de divers témoins, une dernière charité contre Boireau. Fieschi a déclaré que c'était chez un entrepreneur en serrurerie , nommé Pierre , demeurant rue du Faubourg-Saint- Antoiné, n° 65, qu'il avait fait exécuter la barre de fer ou de forte tôle au moyen de laquelle il se proposait d'assujettir les culasses des canons de fusil de sa machine. Il n'est pas allé seul chez ce serrurier 5 il était avec le sieur Michel Dècle ou avec Boireau. Il croit plutôt que c'était avec Boireau.

On a entendu le sieur Pierre, la dame Pierre , les sieurs Ramé etBoursaint, ouvriers du sieur Pierre, et le sieur Brasch , son apprenti. Le 26 juillet, deux hommes sont venus dans la boutique de ce serrurier pour commander une plaque de tôle. Il semblerait que ces deux hommes présens dans la boutique auraient pris une part égale à la commande dont il s'agit, et que Boireau , qui a été parfaitement reconnu par Ramé et la dame Pierre, aurait su à quel usage était destinée la barre de fer que Fieschi commandait. Celui-ci a persisté à nier qu'il eût parlé de sa machine à Boireau, et s'est efforcé de tout concilier en disant que Boireau était causeur de sa nature, et qu'en voyant le papier sur lequel Fieschi avait tracé le dessin de la barre de fer, il avait bien pu concourir à expliquer avec lui comment elle devait être faite , quoiqu'il en ignorât la destination. Fieschi pense que Boireau n'a su l'existence de la machine que Je lundi 27 juillet au soir.

Dans sa confrontation avec le serVurier Pierre, sa

femme et ses ouvriers , Boireau est convenu qu'il était allé avec Fieschi dans cette boutique , le dimanche 26 juillet, et il a même rappelé diverses circonstances qui se seraient passées en sa présence; il est ensuite revenu sur ces aveux , il a nié complètement avoir accompagné Fieschi dans la boutique du sieur Pierre.

DÉTAILS SUR BESCHER. ^

Bescher(Tell) , relieur, demeurant rue de Bièvre, n. 8 , est né à Laval, département de la Mayenne , en 1794. En 1834 , cet homme se trouvait au nombre des inculpés dans Faffaire d'avril.

Après la déclaration de la fille Lassave , relative au passe-port, on s'est occupé d'abord de vérifier si , en effet, un passe-port avait été délivré au sieur Bescher pendant le cours de cette année. On a trouvé sur les registres de la préfecture de police de Paris les indications suivantes : à la date du 5 janvier i835, il a été expédié un passe-port, pour Auxerre , au sieur Bescher (Tell), âgé de ^i ans, taille d'un mètre 5g centimètres , cheveux châtains , front haut , sourcils châtains, yeux idem, nez moyen, menton rond, teint ordinaire-, signalement dontles principaux traits, la taille , l'âge et la couleur des cheveux se rapportent également à Fieschi. Le départ de Paris était motivé sur des affaires de famille. Les témoins étaient M. Morey, bourrelier, rue Saint-Victor, n. 128, et M. Vayron, imprimeur, rue Galande, n. 5i.

On découvrit que le sieur Vayron avait été Inimême membre de la société des Droits de l'homme, et qu'il avait été impliqué dans les atïaires du mois d'avril. On sut aussi que Bescher n'avait ja-

ET DE SKS COMPLICES. 32 i

mais fait usage du passe-port qu'il avait obtenu le 5 janvier. Intcrrof,'^ sur ces circonstances, Bescher a répondu qu'il avait projeté un voyage à Auxeme, ne trouvant pas d'ouvrage ici, et dans l'intention de se placer chez un sieur Bottier, relieur dans cette ville^ mais que sa femme, n'étant pas d'avis de ce voyage, avait brûlé le passe-port pour qu'il n'eût pas lieu.

Le sieur Bottier a déclaré qu'ayant eu autrefois en apprentissage la demojselle Victorine Benier , devenue maintenant femme Bescher , il avait fait à Paris la connaissance de ce dernier , mais que du reste il n'avait nullement entendu parler de Bescher, et que jamais celui-ci n'avait dû venir demeurer chez lui ou y travailler.

Bescher a soutenu ses premières assertions , en faisant observer qu'il n'avait pas donné connaissance de son projet au sieur Bottier 5 mais que leurs anciennes relations l'autorisaient à penser que , s'il se présentait chez lui , il y trouverait de l'ouvrage.

Le sieur Vayron et la femme Bescher ont confirmé par leurs déclarations le récit de Bescher, touchant son projet de voyage et les motifs qui l'auraient empêché de quitter Paris.

Il a été constaté que le livret dont Fieschi paraît avoir fait usage, chez le sieur Lesage, avait été délivré à Bescher le même jour que son passe-port , c'està-dire, le 5 janvier dernier.

Ni le livret , ni le passe-port de Bescher n'ont pu être retrouvés , l'existence de ces deux pièces n'en est pas moins un fait établi , puisqu'il résulte de la vérification des souches conservées à la préfecture.

Il règne plus d'obscurité sur le point de savoir ce qu'est devenu le livret au moment où Fieschi a quitté les ateliers du sieur Lesage. Ce dernier prétend qu'il

323 PROCÈS DE FIESCHl

a remis alors à Fieschi son livret en règle. Fieschi soutient, au contraire, que le livret ne lui a pas été rendu par Lesage, et qu'il ne le lui a même jamais redemandé.

Quant au passe-port, Fieschi a déclaré constamment, non-seulement qu'il ne l'avait pas eu entre les mains, mais même qu'il ne l'avait jamais vu. Cependant , suivant une réponse faite par Pépin dans son interrogatoire du 2 1 octobre, le passe-port délivré au nom de Bescher aurait été vu par lui entre les mains de Fieschi , et cette déclaration paraît d'autant plus grave , que le lait cité par Pépin remonte à une époque plus voisine de la délivrance du passe-port.

SYMPTOTdZS DE COSiiniOTION POLITIQUE A L'INTERIEUR ET A L'EXTÉRIEUR.

Après avoir examiné rapidement les principes de la compétence de la cour des Pairs, pour connaître de l'attentat du 28 juillet, M. Portalis jette un coupd'ceil sur certains laits , trop vagues pour permettre à l'instruction d'assigner à chacun d'eux une valeur réelle, mais qui, par leur simultanéité, acquièrent une sorte d'iniérêt, et ne pouvaient être négligés.

A l'extérieur ce sont des rumeurs sourdement ré~ pandues, des indices plus ou moins précis sur une commotion politique en France, dont les journées de juillet devaient donner le signal. On les rencontre à Frar.cfort-sur-le-Mein, dans la Suisse, dans le duché de Bade , dans les villes de Munich , de Gênes, de Mala£j;a et de Rome.

A l'intérieur, ce sont des signes d'agitation dans le Midi et dans l'Ouest, et parmi les sociétés républicaines ce sont aussi divers articles de journaux , (Ja Gazette de Metz, ï Industriel de la Meuse, la

ET DK SES COMPLICES. 3a3

France y le Corsaire, le National)^ dans lesquels le gouvernement a cru voir, après l'événement, de sinistres prophéties. Le rapporteur, en rappelant ces articles que l'accusation a complètement abandonnés, s'attache à expliquer par là les poursuites dont les rédacteurs de ces feuilles ont été momentanément l'objet.

Ici M. Portalis, résumant les découvertes obtenues par l'instruction, établit que le but de l'attgnlat était le meurtre du Roi: et l'extinction de sa race \ quant à la question de savoir au profit de quelle faction le crime eût été. consommé, il pense qu'elle est suflisamment éclaircie par la profession de foi de ceux des inculpés qui ont une foi politique, et par leurs attenances à la société des Droits de l'homme.

De là il passe à des considérations générales sur l'état de notre société, et sur le danger « des décia- » mations journalières qui attisent les mauvaises pas- ■u sions, »

Il examine ensuite les résultats de l'instruction , qui, au premier abord, ne satisfont pas pleinementla raison. On a peine a comprendre, dit-il, qu'un tel forfait ait été préparé entre trois ou quatre hommes obscurs , dont le plus puissant en intelligence , le plus énergique en volonté , paraît à peu près dénué de passions politiques. Toutefois il trouve explication de ce phénomène dans la situation des esprits et dans l'attitude des partis , qui sans aucun concert préalable, offrent à tout frénétique qui, complote un grand attentat, la certitude d'avoir toujours derrière lui de nombreux, auxiliaires.

Après de nouveaux aperçus sur les funestes effets des doctrines politiques qui conduisent quelques hommes « à méditer une révolution pour recouvrer

une place de conducteur dans les travaux publics-, » après avoir invoqué les avantages de l'ordre et de la stabilité, et rappelé la nécessité d'un développement lentement progressif de nos institutions, M. Portalis termine son rapport en ces termes :

« Mais une pensée consolante s'offre à nous : déjà l'attentat du 28 juillet a réuni toutes les âmes honnêtes dans une horreur commune pour un crime si odieux. La noble attitude du Roi, son courage et sa modération dans un si grand péril, envisagé d'un œil à la fois si calme et si ferme, ont commandé le respect à tous, et victorieusement répondu à de misérables^offenses. Tous les hommes sensés, ralliés à la monarchie constitutionnelle, que les factions perturbatrices ne cessaient d'attaquer avec tant de ruse et de violence, viennent en aide à la Providence, qui a si miraculeusement préservé les têtes précieuses auxquelles sont al<achées les destinées présentes et futures d'un grand peuple -, ils savent ce qu'impose de sacrifices et ce que commande de précautions l'état des esprits et des choses. Sur tous les points du royaume une voix unanime s'est fait entendre pour bénir le ciel quia protégé la France encore cette fois. On a pu juger par la crainte qui a saisi chacun au moment où s'est répandue la fatale nouvelle, que tous étaient désormais éclairés sur leurs véritables intérêts et sur les bienfaits inestimables dont le sceptre protecteur du Roi les maintient en possession- Le souvenir d'un tel danger sera pour nous à la fois, soyonsen certains, une leçon et une garantie.

« Nous vous avons exposé, Messieurs, les faits généraux mis en lumière par cette longue et laborieuse procédure-, nous vous avons présenté le tableau des charges qui s'élèvent contre chacun des cinq inculpés

Mir lesquels voUe délibération devra porter. A l'égard de tous les autres, le conseil de douze membres, institué par votre arrêt du 29 juillet dernier, a déclaré, sur le rapport de M. le Président, n'y avoir lieu â poursuites ultérieures.

« Mais, dans une affaire qui a éveillé à un si haut point la sollicitude de la France et de l'Europe, c'était pour nous un devoir d'approfondir les moindres incidens qui ont paru se rattacher au déplorable attentat dont l'instruction devait rechercher les auteurs et les complices. Quelque étendus que soient les développemens donnés à ce rapport, vous n'auriez qu'une indication incomplète du soin avec lequel a été instruite cette procédure, et vous n'aviez sous les yeux que les résultats positifs obtenus par elle : un immense travail a eu pour objet^ non-seulement d'é-' claircir tous les faits énoncés au ministère public, mais aussi de vérifier tous les avertissemens qui ont été donnés, de remonter à la source de tous les bruits qui ont paru se rattacher au crime du 28 juillet.

(( Nous ne croirions point nous être acquittés de tous nos devoirs, si une analyse sommaire de ce grand travail ne venait compléter le compte que nous nous sommes efforcés de vous rendre, avec exactitude et fidélité, de cette immense procédure. )>

L'étendue de ce rapport , que nous n'avons pas voulu morceler, et pour lequel nous avons du même dépasser le nombre de dix feuilles promises à nos sousciipteurs , nous oblige à renvoyer à la

3a6 PROCÈS DE riESGHI

troisième partie l'appendice annoncé dans la première partie. Cette troisième partie , actuellement sous presse y contiendra , en outre , les lettres de MM. d'Ar^enson et Carrelj le fac si mile du carnet de Fieschi , et les notes les plus intéressantes annexées au rapport.

Page 1