FIESCHI
Le 28 juillet, le Roi, dédaignant les bruits sinistres qui avaient pénétré jusqu'à lui, sortit des Tuileries pour passer en revue la garde nationale et la troupe de ligne rangées sur les deux côtés des boulevarls. Ce jour-là, ses enfans avaient voulu le couvrir de leur corps ; M. le duc dOrléans, M. le duc de Nemours, M. le prince de Joinville enlouraient le Roi et le serraient de près. A la suite de Sa Majesté étaient M. le duc de Broglie, président du conseil, M. le maréchal marquis Maison, ministre de la guerre, M. Thiers, ministre de l'intérieur, MM. les maréchaux duc de Trévise , comte Molitor, comte Lobau , et un grand nombre de généraux et d'officiers supérieurs delà garde nationale et de Tarmée.
A midi., le cortège, se dirigeant vers la Bastille, était arrivé devant le Jardin-Turc : les yeux du Roi se portent par hasard sur la gauche; il apsrçoit de la fumée sortir d'une fenêtre ; et par une pensée rapide comme l'éclair : JoinvlUe , ceci me regarde , dit-il ; en même temps une forte détonation, semblable à un feu de peloton mal dirigé, se fait entendre; un vide est fait autour du Roi. Le duc dOrléans se jette sur son père, qui le rassure à l'instant. Tous les regards effrayés cherchent aussitôt le
Roi : on le voit debout! Ni lui, ni aucun de ses enfans n*est atteint! La mort les a enveloppés sans les toucher. Leurs chevaux sont blessés , et une balle a passé si près du front du Roi qu'elle y a laissé une longue trace noire. Mais quel déplorable spectacle! un illustre maréchal, plusieurs généraux, des officiers étaient tombés; des citoyens de toutes les classes , des femmes, des enfans, accourus à cette fête nationale, avaient aussi été frappés par la mitraille, comme s'il eût fallu que toutes les conditions sociales et tous les âges concourussent, au prix de leur sang, à racheter la vie du chef de l'État!
Allons , Messieurs j marchons : telles furent en ce moment les paroles du Roi.
L'acte d'accusation , après avoir rappelé les victimes de l'attentat et rapporté toutes les circonstances qui ont accompagné l'arrestation de l'assassin, poursuit en ces termes :
Le locataire do l'appartement où était placé la machine, celui qui, sans aucun doute, y avait mis le feu, était entre les mains de la justice ; mais se trouvait-il seul dans celte chambre, au moment de l'explosion ? C'est ce qu'il était de la plus haute importance de rechercher.
La procédure a suffisamment éclairci ce point : les habitans de la maison ont déclaré que Girard était entré dans sa chambre un instant seulement avant le passage du Roi, et quand le tambour, battant aux champs, annonçait l'approche du cortège. Il était seul; il rencontre la fille de la portière à l'entrée de la maison : « Eh bien ! vous allez donc voir passer votre Roi? » lui dit-il; puis il monte et allume sa chandelle chez la dame Charles, locataire, disant qu'il va faire sa soupe. Dans la matinée, personne ne Ta demandé; aucun locataire n'a vu mon-
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ter qui que ce soit dans sa chambre. Après l'explosion, personne n'a pu s'échapper par la porte de son appartement, qui , comme on l'a dit, était barricadée.
Les témoins qui ont aperçu Girard s'enfuir s'accordent à dire qu'ils n'ont vu qu'nn seul homme descendre par la corde; et, h cet égard, la déposition de la dame Boillot est importante. Habitant sur le derrière de la maison , elle travaillait près de sa fenêtre, en face de la cuisine de Girard. Au bruit des coups de fusil, elle porte les yeux de ce côté , et presque aussitôt elle voit s'échapper par cette corde un homme couvert de sang; elle le voit marcher sur le toit de la maison voisine , puis se précipiter dans une fenêtre ouverte de la maison n' 52. Cette déclaration établit qu'aucun autre individu n'est descendu par cette fenêtre
Toutefois, nous devons le dire, de la déposition de trois témoins il paraîtrait résulter que Fieschi n'était pas seul fkins sa chambre.
Le premier de ces témoins est le sieur Boguet ; il n'a vu, il est vrai, qu'un seul individu descendre par la corde; mais c'était , dit-il, un jeune homme, et il n'était pas vêtu comme Girard , qu'il a lui-même arrêté.
Le deuxième témoin , le sieur Lefebvre , sergent de ville, déclare qu'il a vu deux individus descendre, l'un après l'autre, par la corde, et s'enfuir sur les toits; Girard ne serait descendu que le second, portant h la main un canon de fusil qu'il aurait laissé tomber dans la cour; il aurait été précédé par un jeune homme habillé tout autrement que lui.
Le même témoin soutient avoir revu, quelques inslans après, ce même jeune homme au corps^de-garde du Château-d'Eau;mais il n'a pu le reconnaître dans aucun des
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individus arrêtés h la suite de l'attentat, et qui tous lui ont été confrontés.
Il est impossible de ne pas remarquer l'invraiseniblance de cette déclaration : les blessures de Girard, et surtout celle de la main, ne lui auraient certes pas permis d'emporter un canon de fusil, qui ne pouvait qu'embarrasser sa fuite; d'ailleurs on n'en a pas trouvé dans la cour.
La déposition du troisième témoin pourrait paraître plus grave : c'est celle d'un sieur Martin , entrepreneur de peintures; nous devons la citer textuellement.
« Dans la maison où nous nous trouvions (n° 5o, boulevart du Temple) habite, au premier étage sur le derrière, un sieur Alphonse Baudon, peintre en décors, que j'occupe quelquefois. Me trouvant hier sur le boulevart, précisément en face de sa maison, et sur le côté opposé du boulevart, j'y jetai naturellement les yeux pour voir s il y était, et peut-être aussi avec un. désir vague d'y venir pour voir passer la revue par une des fenêtres de son escalier donnant sur le boulevart.
« Tout à coup, préoccupé de ces idées, j'aperçus lever une jalousie d'une des fenêtres de la maison au troisième étage, et l'éclat du soleil, qui alors donnait en plein sur celte partie du boulevart située au midi, fit briller à mes yeux des objets que je ne pus distinguer ; je le pouvais d'autant moins que la vue de ces objets était en partie interceptée par trois hommes qui paraissaient occupés à regarder à droite et à gauche. Deux de ces hommes avaient des chapeaux gris; ils avaient environ cinq pieds deux ou trois pouces , portant des vêtemens couleur foncée ; l'un d'eux était plus mince que l'autre; le troisième était nu-têle, et m'a paru avoir les manches de sa chemise relevées; je crois que je reconnaî-
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trais un des hommes à chapeau gris. Ces hommes, h raison de l'ëclat jeté par les objets qu'ils avaient derrière eux, avaient fixé mon allention, et je tenais les yeux attachés depuis un instant sur leur fenêtre, lorsque le cri de Five le Roi! se fit entendre; alors ils quittèrent la fenêtre, et je vis très-distinctement des canons de fusil rangés en batterie, puis les trois hommes courbés h l'extrémité, dans la position d'un artilleur qui pointe un canon ; aussitôt la jalousie tomba et l'explosion se fit entendre... »
Sans attaquer la véracité de ce témoin , on doit faire remarquer combien sa déposition est peu d'accord avec les faits constatés par l'instruction.
« Il a vu lever la jalousie : » comment admettre que les auteurs du crime , au moment même de le commettre , eussent eu la témérité de découvrir leur machine, qnand un rayon de soleil, réfléchi par les canons, pouvait les trahir ?
« Trois hommes étaient placés en avant de la batterie des canons de fusil, et l'empêchaient de la voir en totalité. » Cependant, la machine était teliemeat rapprochée de la fenêtre, dont elle tenait presque toute la largeur, que les bouches des canons louchaient à la jalousie; il était dès-lors impossible à un homme, à plus forte raison h trois, de se placer entre la machine et la fenêtre.
Il faut donc le reconnaître, quand Girard soutient qu'il était seul dans sa chambre, rien ne détruit sa déclaration, dans laquelle, d'ailleurs, il a persévéré.
Ici se trouvent les premières informations recueillies par l'inslruction , sur le locataire de l'appartement du boulevart du Temple , sur les visites qu'il recevait de plusieurs femmes, d'un homme âgé, son oncle (Morey),
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et d'un jeone homme appelé Victor (Boireau). Ensuite le procureur- générni trace des antécédens de Fieschi un résumé rapide.
Joseph-Marie Fieschi est né à Muralo, en Corse, le 5 décembre i 790.
En 1808 , après avoir été berger, il quitta Murato pour s'engager dans un régiment corse, et ne sortit du service qu'après les cent-jours ; il était alors sergent et décoré de la croix de Naples.
Détenu en 1 8 1 6 dans la prison d'Embrun , par suite de condamnation judiciaire, sa conduite fut assez régulière; ce fut là que , malgré la surveillance des gardiens , il parvint à se lier avec une femme Petit , qui se trouvait aussi dans cette prison.
La captivité de Fieschi cessa le 2 septembre 1826; il travailla d'abord h Vilîeneuvette , département de l'Hérault, puis h Lodève, chez un sieur Vilalis, depuis le mois de décembre 1826 jusqu'en mars 1827. C'est pour cela sans doute que , lorsqu'il prenait le nom de Girard, il se disait de Lodève; aussi reconnut-il sans hésiter les sieurs Vitalis et Captier, négocians de cette ville, lorsqu'ils lui furent confrontés.
A sa sortie de Lodève, il habita successivement les communes de Sainte-Colombe, de Vaise, de Caluire , de Villeurbanne et la ville de Lyon , où il travailla dans diverses fabriques. Il était grand parleur, vif et emporté; il répétait souvent qu'il n'était pas né pour être ouvrier; qu'il n'avait pas toujours été malheureux, et qu'an jour on entendrait parler de lui. C'est ainsi qu'il disait à son compatriote Gaudio : « qu'il voulait acquérir de la célé- » brité par des actions surprenantes , et que son nom » passât à la postérité. »
En septembre i83o, il vint à Paris , et le il octobre il demandait, par une pétition, au ministre de la guerre le grade de sous-lientenant dans le service actif: il présentait, comme litre à celte faveur, une condamnation prononcée contre lui sous la Restauration, pour cause politique.
Le 18 janvier i85i , il fut nommé sergent dans le 6i« ré giment d'infanterie de ligne.
Le 20 du même mois, il écrit au ministre pour se plaindre de la modicité delà récompense, «On fait trop peu, dit-il, pour un homme qui a tant soujDTert pour la liberté ! » Il demande h être admis dans les sous-officiers vétérans.
Une décision du ministre, du i5 février i83i , transmise officiellement à la commission des condamnés politiques, accueille cette demande : Fieschi est reçu comme sergent dans la cinquième compagnie des sous -officiers vétérans en garnison à Poissy.
On le voit aussi, le 17 mars, passer dans la troisième compagnie des sous-officiers vétérans en garnison h Paris, sur la recommandation de ce même général Pelet, qui, plus tard, devait être l'une des victimes de son crime.
A peu près h la même époque, il habita la rue de BufFon, et renoua avec la veuve Petit les relations formées dans la prison d'Embrun.
Peu de temps après, il est attaché comme porteur au journal de la Révolution , et connaît particulièrement le sieur Lennox, rédacteur en chef de ce journal. On l'appelait alors le vétéran républicain.
Quand il quitta cet emploi j le sieur Cannes, ingénieur-géographe et inspecteur des eaux de Paris, qui demeurait dans la même maison que lui , le préposa à la
garde du moulin de Crouilebarbe. Fieschi fixa alors son domicile, avec la veuve Pelit, rue du Champ-de-l'Alouetle.
Ce fut chez M. Cannes qu'il connut M. Lavocat , directeur de la manufactni e des Gobelins ; il se parait auprès de lui de son prétendu titre de condamné politique, et ce fut ainsi que, par son entremise, il obtint plusieurs fois des secours. Ces relations, qu^un sentiment d'humanité a porté M. Lavocat à entretenir , ont eu , dans ce procès ^ un résultat fort important.
Il a usé de son influence sur Fieschi et a contribué à lui faire révéler son crime et ses complices. C'est un service signalé rendu par M. Lavocat, une nouvelle preuve de son dévouement, déjà si bien connu, pour le Pioi et pour son pays.
Fieschi paraît avoir vivement senti la reconnaissance; il disait à M. Lavocat : Je vous ai voué une protection de Corse; et, en effet ^ il le prévint plusieurs fois de mauvais desseins formés contre lui; il lui signala notamment ce même Worey, aujourd hui l'un de ses co-accusés.
Quelques dépositions apprennent ce qu'entendait Fieschi par ces mots : une protection de Corse. Il disait à M. Baude qui , dans l'exercice de ses fonctions de préfet de police, l'avait quelquefois employé comme agent secret : « Quelle que soit la dislance qui nous sépare, vous )) avez un ami en Fieschi , et cette amitié n'est point à s dédaigner; si vous avez un grand coup à faire, comptez » sur moi. »
Il disait à M. Bulos, qui l'avait fait entrer à Paris dans la troisième compagnie des sous-ofliciers vétérans : « Ah I » Monsieur, vous avez maintenant un fusil et un sabre » à votre disposition » , et il ajoutait : « Si quelqu'un » vous déplaît , vous pouvez avoir recours à moi. »
Cependant l'autorité administrative découvrit par quelle manœuvre Ficschi avait pris part aux secours dont jouissaient les condamnés politiques ; il avait, h l'appui de sa demande, produit des pièces fausses. Il sut toutefois se dérober au mandat d'arrêt décerné contre lui le 20 avril i854.
Il se réfugia d'abord chez Morey, où il resta deux mois environ; puis chez Pienaudin, neveu de ce dernier; puis enfin chez Pépin où il coucha pendant huit jours, et dont il ne quitta la maison que pour aller habiter Tapparlement du boulevart , lorsque déjà le complot était arrêté.
A cette même époque, Fieschi, qui se faisait appeler Girard au boulevart du Temple, travaillait chez le sieur Lesage, sous le nom AeBeschcr. Pour couvrir celte fraude, Morey lui avait remis le livret de Bescher, aujourd'hui accusé.
Celte vie aventureuse a développé chez cet homme une nature redoutable , pleine des plus étranges contrastes. Il est à la fois ardent et dissimulé, capable de tout feindre et de tout oser, dévoué à son bienfaiteur, fidèle à une parole donnée, et en même temps d'une immoralité profonde; la pensée du crime lui est familière, elle le séduit dès qu'elle flatte son orgueil. Son orgueil ! voilà le trait principal de son caractère; c'est par la soif de la célébrité, bien plus que par la soif de l'or, qu'il faut expliquer son crime. Ta entendras parier de Fieschi , disait-il un jour ; tout l'homme est dans ce mot. Aussi , avec une telle frénésie, plus un forfait se présentait atroce, extraordinaire , capable d'épouvanter le monde, plus il devait plaire àFiescM. Aces traits ajoutez une force de corps prodigieuse , une intrépidité que rien n'arrête , et
VOUS aurez un instrument merveilleusement propre à servir les projets de quiconque saura l'employer.
Le système de défense qu'il adopta tout d'abord confirme ce que nous venons de dire. Assumer tout le crime sur sa tête, ne le partager avec personne , se le réserver tout entier, tel a été le but de ses premiers efforts. »