‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairsChapitre 62 sur 71 · MOREY · texte numérisé non relu

MOREY

L'acte d'accusation raconte ici les démarches de Fieschi pour préparer l'attentat j l'achat du bois , la construction de la machine ; l'achat des fusils et de la malle qui servit h les transporter h son domicile ; l'enlèvement de cette même malle le 28 juillet, les précautions prises pour la déposer secrètement chez NoUand, rue de Poissy, n" 1 3, d'où elle fut retirée sur l'ordre de Morey. Arrivant ensuite à la découverte de cette même malle chez la fille Nina Lassave, il s'exprime ainsi:

« Les deux premiers interrogatoires de Nina, quoique pleins de réticences, révélèrent néanmoins trois circonstances fort graves.

La malle saisie chez elle appartenait à Fieschi ; elle avait été apportée par un commissionnaire, accompagné de Morey.

Morey l'avait déterminée h partir pour Lyon, en lui promettant 60 fr. pour son voyage.

C'était Morey qui, se faisant passer pour son oncle, avait loué pour elle le logement de la rue de Long-Pont, ou elle avait été arrêtée.

Ces révélations si importantes, Nina les a développées dans ses interrogatoires ultérieurs.

Pour faire apprécier la foi due à ce témoin si impor-

tant, nous rapprocherons ses déclarations des documens de l'instruction et du système de défense adopté par Morey.

Déclaration de Nina.

« Morey me dit quh onze heures (le 28 juillet), il avait rencontré Fieschi au Grenier d'abondance, venant de porter sa malle; qu'il lui avait dit : Gomment! vons êtes encore là ? et que Fieschi avait répondu : On ne bat pas encore, j'ai le temps d'arriver chez moi. Fieschi ne futpas plus tôt arrivé que le Roi passa. »

Fieschi coufirme cette déclaration; il prétend seulement que ce n'est pas auprès du Grenier d'abondance qu'il a rencontré Morey, mais près de chez lui, dans une rue qui donne rue des Fossés-du-Temple, à l'endroit où Morey devait l'attendre pour fuir avec lui, aussitôt après ^'attentat, vers la barrière Montreuil.

La présence de Morey dans un pareil lieu et à un pareil moment est un fait de la plus haute gravité : les déclarations de Nina et celle de Fieschi sont corroborées par le sieur Burdet, domestique de M. Panis , qui, le 28 juillet, h la mêaie heure , a vu Morey, qu'il connaît parfaitement, dans la rue des Fossés-du-Temple; Morey paraissait venir du côté de la Bastille; il marchut doucement, et jeta un conp-d^œil sur un atelier de menuiserie en décors.

L'instruction prouve d'ailleurs que Fieschi n'est rentré chez lui qu'un instant avant le passage du Roi ; et, dans l'un de ses interrogatoires où il a avoué ce fait, il déclare quil craignait quelque indiscrétion de la part de ses complices, et que, par ce motif, il n'a voulu rentrer chez lui que pour le moment de l'exécution.

Déclaration de Nina.

« J'ai dit h Morey : Quel malheur est arrivé ! Il y a eu beaucoup de victimes; on dit que ce pauvre général Mortier était si bon ! Il me répondit que le général Mortier était une canaille comme les autres ; alors je lui dis : C'est bien mal s'y prendre : pour tuer une personne, vous en avez tué cinquante. Moi, qui ne suis qu'une femme, si j'avais voulu tuer Louis-Philippe, j'aurais pris deiTX pistolets, et, après avoir tiré dessus, je me serais tuée. Il me dit : Soyez tranquille, il ne perdra rien pour attendre, et il descendra la garde. »

Ces confidences d'un tête-à-tête, révélées par Nina, n'ont pu être vérifiées par l'instruction ; mais ce qui leur donne du poids, [c'est, d'un côté, le fanatisme républicain de Morey, le complot contre la vie du Roi où il fut impliqué en 1816; de l'autre, le caractère désintéressé du témoin. Nina n'a aucun motif pour accuser injustement Morey : au contraire, elle en a reçu quelques services.

Déclaration de Nina.

« Je lui demandai comment Fieschi, qui n'était pas mécanicien, avait fait pour arranger cette machine comme cela; il me dit : C'était moi qui avais tracé le plan ; il n'y a qu'un instant que je l'ai déchiré; sans cela , je vous l'aurais montré. j>

Un plan de la machine a d'abord été fait sur le papier; mais Feischi prétend l'avoir dressé lui-même, pendant qu'Hélait chez Morey. Il ajoute qu'il n'avait pas eu d'abord la pensée d'en faire usage contre la vie du Roi. Après l'avoir colorié, il le remit à Morey, en lui disant :

Foilà f/ui VOUS aurait été bon dans les barricades ! Morey l'examina et répondit : Ce serait meilleur pour Louis-Philippe ! Il garda le plan et le communiqua à Pepiu en lui demandant de l'ouvrage pour Fieschi.

Pépin fut frappé du parti qu'on pouvait tirer de cette machine, et c'est h cette occasion que Morey conduisit Fieschi chez lui. « Voilb, lui dit-il, un homme qui peut exécuter ce projet, soit par son adresse et son aptitude, soit par son courage; c'est un homme dont je puis ré pondre : je le connais depuis long-temps. » Pépin , re gardant Fieschi comme un condamné poHtique, lui dit : Moi aussi. Je suis patriote ! Ils déjeunèrent tous trois ensemble.

C'est ainsi que se formèrent, par l'intermédiaire de Morey, les relations de Fieschi et de Pepiu, relations qiie nous verrons bientôt se développer : comme on le voit, elles eurent dès le principe l'attentat pour but.

Déclaration de Nina.

« Je dis à Morey : C'est donc Fieschi qui a chargé tous ces fusils? Il me répondit : Non, il n'en a chargé que trois, et ce sont précisément ceux-là qui l'ont blessé ; il a voulu s'en mêlei'j il n'y entendait rien; c'est moi qui ai chargé tous les autres; j'y ai mis des lingots, et les fusils étaient bourrés de manière à ne pas manquer le coup. Je lui demandai s'il n'avait pas passé la nuit avec Fieschi , il me dit : J'en ai passé une partie. »

Morey, très-bon tireur, comme il s'en vante lui-même, est habitué à manier le fusil; tout en repoussant cette déclaration de Nina, il reconnaît qu'il a pu dire que, si plusieurs canons ont crevé, c'est qu'ils étaient mal chargés; dans son opinion, une charge trop forte ne peut jamais

faire crever nn fusil, lorsque le plomb porte exactement sur la poudre, et que la charge ne laisse aucun vide.

Après avoir nié long-temps que Morey eût chargé les fusils, Fieschi finit par en convenir : il déclara que, le 26 juillet, Morey lui avait apporté les balles, les chevrotines et la poudre; que, le 27 au soir, il était revenu,* qu'alors ils s'étaient mis tous deux à charger les canons; que lui Fieschi mettait la poudre , et que Morey faisait entrer de force les balles avec une baguette de fer. Les canons chargés étaient immédiatement placés sur la machine. Fieschi ajoute que Morey le quitta h neuf heures, et se rendit chez lui en cabriolet.

Déclaration de Nina.

« Morey m'a dit que Fieschi était seul dans sa chambre quand il avait mis le feu à la machine; il ajouta : C'est bien malheurenx que l'affaire n'ait pas réussi ; si elle avait réussi, vous seriez devenue riche, vous auriez au moins vingt mille francs maintenant ; on aurait fait une souscription pour Fieschi ; elle aurait été bientôt remplie ; c'était chose convenue. »

En nous occupant de l'accusé Boireau, nous le verrons, la veille de l'attentat, manifester aussi de grandes espérances de fortune pour le lendemain ; Fieschi luimême, tout en prolestant qu'il n'a pas agi pour de l'argent, ne dissimule pas cependant que des promesses de cette nature lui avaient été faites, dans l'intérêt de Nina, par Pépin et par Morey.

Déclaration de Nina.

« Après le dîner, nous nous sommes en allés; Morey a jeté au coin d'un mur des balles qu'il avait dans sa poche :

je vois encore l'endroit ; il m'avait dit de l'attendre; c'était hors la barrière. »

Le samedi 8 août, un commissaire de police fit une recherche en présence de Nina; et, à l'endroit indiqué par elle hors la barrière Montreuil, il trouva, sous des feuilles sèches, au pied d'une haie, un sac de toile contenant soixante-six balles et une chevrotine.

Ces balles sont exactement du même calibre que celles qui ont été emplo.jées par Morey pour la charge des canons ; ce fait si grave a été constaté de la manière la plus certaine: des canons, comme on l'a vu, ont été trouvés sur la machine encore chargés ; il ont été déchargés lors d'une expertise ordonnée à cet effet, et les balles extraites ont présenté cette similitude parfaite que nous venons de

signaler.

Déclaration de Nina.

« Morey me dit : Je vous remettrai une malle qui appartient à Fieschi; elle est chez un de mes amis; je n'ai pas voulu l'avoir chez moi; elle aurait pu me compromettre. Je lui dis que j'avais laissé chez Fieschi ma robe de laine, et que je ne savais pas si elle était dans la malle; il me répondit qu'elle y était. »

Il importe de remarquer que Morey annonce d'avance à Nina ce que renferme la malle; preuve évidente qu'il l'avait vu remplir.

Déclaration de Nina.

« Avant de nous séparer, nous sommes allés pour louer une chambre : nous en avons trouvé une pour 8 francs; nous avons donné vingt sous d'arrhes. Il me dit d'y porter mes effets, et de venir ensuite le rejoindre

55o PROCÈS DE FIESCHI

sur le parvis Notre-Dame; mais bientôt il réfléchit que c'était une maison garnie , que je pourrais être découverte, et qu'il valait mieux perdre nos arrhes. Nous avons cherché une autre maison et trouvé un cabinet rue de Long-Pont. »

11 a été constaté , en effet;, que le mercredi, 29 juillet, Morey et Nina arrêtèrent un logement rue de Fourcy- Saint-Antoine, n° 5, chez le sieur Adam , marchand de vin logeur , et qu'après avoir donné 20 sous d'arrhes , ils se retirèrent , mais qu'ils n'y revinrent pas ; ils ont été reconnus par le logeur.

Déclaration de Nina.

« Morey revint le soir ; la malle était ouverte depuis onze heures du malin; je lui donnai des livres qu'elle renfermait et qu'il m'avait priée de lui réserver : il y avait quatre volumes, trois intitulés la Police dévoilée, et le quatrième de la Femme; il y avait aussi un carnet que Morey a emporté : ce carnet était vert avec un dos rouge; il contenait des adresses sans aucun nom ; on y lisait écrits h la plume ces mots : bois , i5 francs; c'est le bois de la machine; et plusieurs autres objets, matelas, couvertures ; je lui dis que j'allais déchirer les feuilles écrites ; il me dit: Il a écrit partout, même sur le dos, il n'y a pas moyen; je l'emporte et je m'en débarrasserai; quant aux livres , ils n'entreront pas chez moi. »

Dans son interrogatoire du 19 août , Fieschi a déclaré qu'il y avait dans sa malle trois volumes de la Police dévoilée, et un volume de la Femme , par Virey , le tout relié; plus un petit carnet couvert en carton contenant la note de quelques dépenses, et particulièrement celle de son loyer.

Morey a nié obstinément qu'il eût vu et surtout qu'il eût eujporté les livres et le carnet ; il avait h le nier le plus grand intérêt, tant était grave le fait allégué par Nina! Cependant on a fouillé la fosse d'aisance de la maison qu'il habitait , et on y a trouvé le carnet de Fieschi. Bien plus, sur ce carnet se remarquent toutes les indications données d'avance par Nina. Les livres n'ont pas été trouvés, et c'est ce qui achève de confirmer sa dcclarotion , car Morey lai a dit: « qu'il se débarrasserait du carnet, et que , quant aux livres , ils n'entreraient pas chez lui. »

Il faut faire sur les déclarations de Nina celte remarque générale et importante, qu'avant les interrogatoires où elles sont puisées , Nina, alors inculpée était tenue au secret, que Fieschi y était de son côté, que par suite aucun rapport , aucune intelligence n'a pu s'établir entre eux : lors donc qu'on voit leur témoignage s'accorder sur des faits aussi graves, on doit nécessairement les tenir pour vrais.

La culpabilité de Morey nous parait démontrée; résumons en peu de mots les charges qui s'élèvent contre lu

Ses relations avec Fieschi sont établies; il le logea chezi lui pendant deux mois environ , à l'époque où celui-ci quitta le moulin de Croullebarbe et fut poursuivi par la justice.

Morey appartenait h la société des Droits de l'Homme; il était membre de la section Rom me dont Pépin était chef; souvent il manifesta, en présence de Fieschi, les vœux les plus atroces : tantôt il aurait voulu tenir le Roi au bout de son fusil à cent cinquante pas , sûr qu'il était de ne le pas manquer, tantôt il regrettait que sa position de fortune ne lui permît pas de louer la maison la plus

302 PROCÈS DE FIESGHI

voisine du corps-législatif: il l'aurait minée , disait-il, jusque sons la salle des séances, pour la faire sauter au moment où le Roi serait venu ouvrir la session , inspiration fanatique qui rappelle la célèbre conspiration des poudres sous Jacques P^

C'est Fieschi qui a inventé la machine , mais c'est Morey qui a conçu l'idée de l'employer contre la vie du Roi ; c'est lui qui en a présenté le plan à Pépin, lui qui a mis Pépin en rapport avec Fieschi, lui enfin qui a déterminé Pépin h. faii e les avances nécessaires.

Quand Fieschi cherche un logement pour la consommation du crime , Morey l'accompagne et lui donne ses conseils. C'est lui qui visite d'abord avec Fieschi un logement boulevart des Filles-du-Calvaire , et le détourne de l'arrêter; c'est lui qui, toujours avec Fieschi, ayant trouvé le logement du boulevart du Temple, et le jugeant convenable (l'événement a montré qu'il ne se trompait pas) , le loue au commencement de mars , car, nous l'avons dit, c'était au i'^"' mai, jour de la fête du Roi, que l'exécution du crime avait d'abord été fixée : elle ne fut remise aux fêtes de juillet que lorsqu'il fut certain qu'il n'y aurait pas de revue ce jour-lh. Ce compagnon assidu de Fieschi, qui ne le quittait pas dans ses importantes démarches, se fait passer pour son oncle, afin d'expliquer ses fréquentes entrevues , comme il se donne ailleurs pour oncle de Nina Lassave.

Fieschi achète chez Bury les canons de fusil, Morey fournit les arrhes.

Fieschi achète chez Beaumont Ja malle pour emporter les canons, Morey l'accompagne dans cet achat et paie la malle.

C'est Morey qui, le 2G juillet, apporte chez Fieschi

Ja pondre, les lingots cl les balles ; c'est Ini qui , le 27, charge les canons , au moins pour le plus grand nombre, et de ceux qu'il a chargés, pasun seul, dit-il, n'a dû crever.

Après le crime, l'assassin va fuir si la main de la Providence ne 1 arrête; qui voyons-nous prêt à favoriser sa fuite ? C'est encore More) ; il l'attend rue des Fossés-du- Temple pour le conduire à la barrière Montreuil; il lui a procuré d'avance le passeport de Bescher, passeport pour lequel il a servi de témoin avec Vayron, membre de la société des Droits de l'Homme , chef de la section des Gueux,

Après rallentat, Morey s'occupe à en faire disparaître les traces; le 29, ilsedébarrasse des balles qui lui restent, cl les cache soigneusement dans une haie.

Le 00 , il fait enlever de chez Nolland la malle déposée par Fieschi , et la fait porter chez JNina ; il prend les livres et le carnet de Fieschi, pour les détruire; mais toutes ces précautions deviennent inutiles; Morey a près de lui un témoin qu'une main invisible semble y avoir placé tout exprès pour assurer le châtiment des coupables ; une sorte de fatalité le pousse à révéler à Nina les préparatifs du crime , ce qu'il a voulu , ce qu'il veut encore ; et Nina, n'obéissant qu'à sa conscience, a fini par révéler h la justice tout ce que lui avait appris Morey.

En présence de tels faits, qu'on se demande si Morey est le complice de Fieschi ? La réponse ne saurait être douteuse.

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