‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairsChapitre 64 sur 71 · BOIREAU · texte numérisé non relu

BOIREAU

Le 27 juillet i835, la veille de l'attentat, à onze heures et demie du soir, le commissaire de police Dyonnet adressa à M. le préfet de police la lettre suivante :

« Monsieur le préfet,

» Un honnête fabricant , électeur, père de famille, et qui désire n'être pas nommé, est venu ce soir me trouver à l'Opéra, où j'étais pour la surveillance de la répétition du ballet de Vile des Payâtes, et m'a dit que des conjurés avaient préparé une nouvelle machine infernale pour attenter^ demain, aux jours du Roi^, pendant sa revue sur les boulevarts ; que cette machine était placée h. la hauteur de l'Ambigu.

» On croit qu'il s'agit d'un souterrain pratiqué dans

quelque cave avancée sous les boulevarts, et où des tonneaux de poudre ont été introduits.

» Uu ouvrier en bronze, travaillant dans un atelier situé rue Neuve-des-Petits-Champs, n*" oi , et où il est seul, ou bien avec un second seulement pour travailler, a reçu pendant la journée la visite de plusieurs conjurés richement vêtus. Cet ouvrier est abondamment pourvu d'argent depuis quelque temps. Gomme il s'est vu presque surpris par l'un des commis, il lui a dit : « Prenez garde » à vous : vous êtes mort si vous dites un mot. Je veux «bien vous dire d'engager votre père à ne pas aller à la «revue. Vous êtes le seul, en dehors de la conjuration, qui » en ayez vent ; s'il m'arrive quelque chose , vous périrez «delà main des conjurés. »

» Cet ouvrier, ni aucun autre, ne couche au n" 3i. Cet atelier et celui du n° 27, même rue, appartiennent h M. Vernert, fabricant de bronze, demeurant rue du Faubourg- Poissonnière, n°. . ; personne ne couche la nuit dans ces deux ateliers, si ce n'est, peut-être, un homme de peine.

» L'homme qui a travaillé h la machine infernale dont il s'agit y a, dit-on, mis beaucoup de temps; c'est un évadé des bagnes ou libéré ; on le dit très-ingénieux.

«L'ouvrier est un républicain qui a déjà été arrêté et qui a subi quelques mois de prison ; il est petit et blond, bien vêtu, mais on n'a pu nous dire ni son nom ni sa demeure, ni même le numéro de M. Vernert.

» Le forçat a beaucoup d'argent. Nous n'avons pu en savoir d'avantage.

))Nous avons prié le déclarant d'aller chez lui et de nous obtenir de plus amples renseignemens; il craint beaucoup pour son fds, qui est le commis de la maison n'^ajet 3i.

» Nous avons envoyé notre inspecteur à sa porte pour attendre en dehors qu'il vînt remettre un billet contenant ce que nous lui demandions; il nous répond, à onze heures et demie, que, son fils n'étant pas rentré, il n'a pu obtenir ce que nous désirions.

)) Ces renseignemens nous paraissant importans, nous nous empressons de les transmettra à M. le préfet, en ajoutant que demain, h sept heures, les conjurés doivent se réunir dans nn lieu qui n'est connu que d'eux.

» Je suis avec respect, M. le préfet, etc. Dyokjset.

» 27 juillet , h onze heures et demie du soir. »

Cette lettre, qui contenait des révélations si importantes, n'est que le développement d'une note remise le même jour, dans la soirée, au commissaire depolice, par le sieur Suireau père ; cette note est ainsi conçue ;

« Rue Neuve-des-Petits-Champs, Uo 3i, succursale du »no 27 ( même rue), chez un marchand de bronze » (M. Vernert), est un ouvrier qui a reçu aujourd'hui » quantité de visites de personnages trop bien vêtus pour » sa classe.

«Cet ouvrier, qui est seul, au second, dans l'atelier »du no 3i, est un républicain qui a déjà subi plusieurs »mois de prison; il a de l'argent, il en reçoit de gens » riches.

)) Il a fait la confidence à un commis de la maison, que » demain, lors de la revue du Roi, sur les boulevarts, à la «hauteur de l' Ambigu-Comique, il y aurait explosion » d'une seconde machine infernale. On croit que, depuis «quelque temps (par quelque cave) , on a pratiqué un » souterrain dans lequel on a placé de la poudre à laquelle «serait mis le feu lors du passage du Roi.

«L'homme qui travaille depuis long- temps à cette ma-

«chine est un échappé des bagnes ou libéré, auquel on » attribue beaucoup de talent en ce genre. Ce soir il a » dû y avoir une réunion, à sept heures, des conjurés. j) Celui des hommes, le mieux vêtu, qui sont venus le voir » aujourd'hui lui a bien recommandé de ne pas manquer » au rendez-vous de demain, à sept heures du matin. »

A une heure du matin, M. le préfet de police, averti par la lettre du commissaire Dyonnet, xlonna ordre d'arrêter immédiatement l'ouvrier en bronze qui lui avait été signalé : avant cinq heures du matin, son nom est indiqué par Suireau père; mais, malgré les plus actives recherches, Boireau ne put être arrêté qu'après l'attentat.

Suireau fils connaissait, dès le 27 juillet, le jour, le lieu du crime et le mode d'exécution ; il y a plus, il connaissait l'assassin, ou du moins il savait que c'était un condamné libéré, un homme audacieux et capable de tout.

Qui donc a donné h Suireau ces notes si précises et plus tard si complètement vérifiées ? Tout démontre que c'est Boireau lui-même.

En effet , les renseignemens parviennent à l'autorité dès le 27 au soir. Or, de deux choses l'une : ou Suireau fils a reçu la confidence d'un des complices de l'atteulat, ou bien (hypothèse ridicule!) il aurait deviné le 27 tout ce qui devait arriver le 28; il aurait deviné l'attentat avec tous ses détails , la machine infernale, le lieu, l'auteur du crime !

Suireau fils n'a donc pu recevoir ces détails que d'un homme parfaitement initié au complot. Cet homme, il l'a nommé dès sa première déposition : cest Boireau. Celte désignation est-elle suspecte? Suireau fils est- il l'ennemi de Boireau.? A t-il quelque raison de l'impliquer

ET DE SES COMPLICES. SGg

dans un procès si grave ? Tout au contraire ; il était son camarade, son ami. Et , remarquons-le encore, la révélation de Suireau, avant l'attentat, n'a pas été dirigée contre Boireau ; il n'a parlé que pour empêcher son père d'aller à la revue, et pour détourner de lui le danger qu'il croyait imminent : c'est dans cette seule pensée qu'il l'a fait avertir par son domestique. On voit dès-lors combien les paroles de Suireau fils tirent d'autorité et de leur exactitude et de l'intention qui les a dictées.

Mais voyons ce qu'est Boireau, quels sont ses antécédens. Connaît-il Fieschi, Pépin, Morey? son rôle a-t-il été celui d'un simple confident, ou celui d'un complice? L'instruction va répondre à toutes ces questions.

Victor Boireau est âgé de 25 ans; il travaillait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans l'atelier du sieur Vernert, marchand de bronze, et demeurait rue Quincampoix u° 77.

Dans le cours de l'instruction, il n'a pas dissimulé ses opinions républicaines; ses relations intimes avec le sieur Martinault suffiraient pour les constater; d'ailleurs il a déclaré qu'il était sur le point d'entrer dans la Société des Droits de l'Homme; il est même très-vraisemblable qu'il en faisait partie, puisqu'on le voit, le 25 février i834> parmi les sectionnaires arrêtés au café des Deux-Portes, où furent saisies des armes et des munitions de guerre.

Le 28 février i855, un sieur Lafosselui disant : «Vous «devez avoir beaucoup d'ouvrage, car on n'entend par- » 1er qne de bals et de fêtes. » Boireau répondit : « Ah ! » oui, de l'ouvrage ! nous ne gagnons rien, les ouvriers » sont malheureux, et ce sera toujours comme ça, aussi «long-temps que nous conserverons ce s.... gouverue- » ment ; il nous faudrait bien mieux une république. »

SjO PROCÈS DE FIESCHI '

Un autre jour, se trouvant au café des Scpt-Billards avec Fieschi et un sieur Maurice, ex^ inculpé de l'affaire "d'avril, il adressa au premier des reproches sur sa patience h supporter le système politique qui nous régit et ajouta: «Si je trouvais six hommes qui voulussent tirer au sort » avec moi h qui se chargerait de tuer le Roi, et si le sort »me désignait, je n'hésiterais pas à le faire. »

Il allait hahituellement chez la femme Petit ; c'était là prohablement l'origine de ses relations avec Fieschi. D?ns le courant de juin, on voit celui-ci le conduire chez le sieur Talman, fabricant de couvertures; il le présente comme l'un de ses amis, et lui procure ainsi le moyen d'acheter à crédit quelques objets. Boireau remet au sieur Talman trois billets payables à différentes échéances ; et lorsque le marchand se présente, le 25 juillet, h son atelier, pour toucher le premier de ces billets, il le trouve avec Fieschi et deux jeunes gens que l'instruction n'a pu découvrir.

Les relations étroites de Boireau et de Fieschi sont établies par toute la procédure; de nombreux témoins les ont vus ensemble; ils se tutoyaient, et dans leurs dernières confrontations, ils ont repris cette habitude.

Dans le courant de juillet, Boireau donna plusieurs fois à coucher à Fieschi; il savait (il le nie en vain) que celui-ci se faisait appeler Girard ; il le savait si bien qu'il l'appelait lui-même de ce nom lorsqu'il venait le demander à son domicile, boulevart du Temple, où Fieschi n'était connu que sous le nom de Girard. De son côté, Boireau, sans cacher précisément son nom, ne se faisait cependant appeler, dans cette maison, que de son prénom Victor.

Dans les trois jours qui ont précédé l'attentat, Boireau

avait l'air fort préoccupé; dès le samedi 23> il ''»vait fait couper sa barbe et ses moustaches.

Ici l'accusation énumère les charges qui s'élèvent contre Boireau, dans le rapport de M. le Comte Porlalis : les visites que cet accusé recevait h son atelier , le prêt du foret qui servit h percer les lumières de plusieurs canons ; la promenade h cheval sur le houlevart du Temple, dans la soirée du ay , pour le pointage de la machine; l'achat d'un quarteron de poudre, par M. Suireau fils, sur sa demande; la participation prise par Boireau chez le serrurier Pierre à la commande d'une barre de fer destinée h la machine ; la rétractation de ses aveux, au sujet de cette dernière circonstance , et enfin sa présence chez Pépin.

M. le Procureur-général ajoute ensuite : Dans ses nombreux interrogatoires, l'accusé n'a rien fait pour sa justification : ou il se retranche dans de sèches dénégations, ou , s'il veut expliquer quelque chose, il tombe dans des contradictions tellement grossières, é[u'il fournit lui-même les preuves de son crime. Relever ces contradictions serait maintenant inutile : la culpabilité de Boireau n'est pas moins constatée que celle des trois autres accusés.

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