‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusation (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · SEIZIÈME AUDIENCE. — 14 FEVRIER · texte numérisé non relu

SEIZIÈME AUDIENCE. — 14 FEVRIER

SoMMAiiiE. — Réplique de M^ Paillet pour Boireau. — Plaidoyer de Me Chaix-d'Est-Ange pour Fïeschi. — Dernière paroles de Fieschi. — Déclaration de Boireau sur le complot de Neuillf. — Clôture des débats,

A une heure e un quart, les accusés sont amenés.

A une heure et demie Taudience est ouverte.

M. le greffier en chef fait l'appel nominal.

Ne répondent pas à cet appel, M. le duc de la Trémoille et M. le comte de Vogué.

Le nombre des membres de la cour se trouve ainsi réduit à a6i.

KIîPLIOUE DE M<^ FAlLLIil

" MepAiLLi-T. — Je viens à mon tour, MM. lei; pairs, au nom de Boireau, jeter quelques dernières paroles dans la balance de votre consnience. M. le procureur- général a peràisté dans l'accusation de complicild contre Boireau, et pourtant MM. les pairs, plus je me suis pénétré des faits de ce[te cause qui out résulté des débats à la charge de cet accusé, et moins j'ai pu reconnaître cette liaison et cette harmonie qui existeraient entre des laits de celte nature et les caraclèrcs légaux de la complicité, car vous le savez, MM. les pairs, et ce n'est pas dans le sanctuaire de la loi elle même que j'aurais besoin de le redire, ici tout est de rigueur. Les définitions de la loi pénale sont sévères et jalouses ; elles n'admettent pas d'équivalens, elles repoussent les analogies. Ainsi, c'est avec surpiise que j'ai entendu hier M. le procureur-général vous dire, à l'égard de l'accusé Boireau : Voyez Boireau quelque temps avant la consommation du crime, il est dans un lieu voi-^in de celui oii le crime va se commettre. Il épie, il attend, il lient un propos blâmable à un témoin qui en dépose : Boireau est donc counable de complicité.

Et moi je dis maintenant, Boireau était là, c'est vrai; mais il y était seul, il y était inoffensif, Boireau a tenu un propos répréhensible à un témoin qui en dépose, Boireau est ici pour répondre, non de ses paroles irréfléchies, mais de ses actions

coupables. Boireau épiait, attendait, espérait le crime

Ah! c'est ici le secret de son cœur qu'il n'est pas donné à la justice humaine de pénétrer. Je sujiposerai un instant que Boireau formait des vœux parieides : à coup sûr Boireau sera bien coupable aux yeux de la morale j mais il n'y aura pas encore là de complicité. Il n'y aura pas ces actes, ces conditions sans lesquelles la loi ne reconnaît pas de complicité.

Quels sont les caractères de la complicité légale? Permettezmoi ici, messieurs, de remettre sous vos yeux le texte même de la loi : c'est toute la cause de Boireau.

« Seront punis comme complices, dit la loi, d'une action qualifiée crime ou délit ceux qui, par dons, promesses ou menaces, abus d'autorité ou de pouvoir, maclimalions ou artifices coupables, auront provof{ué à cette action, on donné les instructions pour la conHu^îtliej ceux qui auront procuré des armes, des instrumens, ou tout autre instrument qii aura servi à l'action, sachant qu'ils devaii ni y servir; ceux qui auront, avec connaissance de cause, aidé ou assisté l'auteur ou les auteurs de l'action dans les faits qui l'auront préparée ou facilitée. . . » •

Voilà, messieurs les pairs, la complicité légale. Ganlons-

iif. a 5

BOUS de confondre cette complicité avec cette autre complicité qui trouve sa définition dans le l^ingage vulgaire, dans le langage de la morale; c'est de la complicité légale, de Ig çôTOÇiicitç que la Iqi a définie qu'il s'agit ici.

M? Paillet vépond ici avec beaucoup d'énergie aux cQrjsid^ratjon^ prése^^ées par le procureui-général, sur les circonstances de la barre de fer, du foret, des déclarations ^e Sairea^ et de la course ^ cheval, qui suivant celui-ci prouvent la complicité de Boireau .

Parce qi|e Boireau, d^jis les derniers momens mira prêté nn instrument dont Fipschi pouvait bien se passer, parce que Boireî^u aura consenti à se substituer à un autre pour faire, sur le boulevart, une course qu'il n^a pas même accomplie, et dont il ignorait le but 5 on trouverait dans ces circonsI;ancçs dernières, finales, si voisines de la consommation du crime, si ia^ifft^^'e'^'^es^ o"^ y trouverait U preuve d'un? con^plicité légale. Qfon, la complicité n'est pas là, et je ne craitis pas de le proclamer.

Et après tout, messieurs, mais quel bénéfice 4onc pour la société, dans la condamnation de Boireau ? serait-ce l'utilité de l'exemple? Eh! cette cause offrira bien sans li;i d'assez terribles enseignemens à ceux qui, dans l'avenir, rêveraient d?s forfaits de cette nature. Boireau inspirera-t-ii çncore pv^ luimême quelque défiance ? Ah ! qu'il l'entende ici de la bouclée dje ^on cléfenseur, il serait le dernier des hommes s'il méditait dans l'avenir de pareils criqies, s'il était possible que jamais une pensée coupable vînt effleurer encore son imaf,n nation. (Mouvement.) Non, messieurs, et qu'est-ce donc que Boireau? est ce que c'est l'un de ces hommes vieillis dans les voies du crime j un de ces hommes que la justice connaît de longue main j un de ces homi^ies qu'elle a maqqué plusieurs fois, qu'elle poursuit de son glaive et qu'il lui tarde d'atteindre ; est-ce un vétéran de sédition qu'il s'agirait de punir ?

{Lh ! nop , mille fois non : Boireau , c'est un ouvrier laborieux, Boireau , c'est un fils que vous redemande sa mère. Pardon , MM. les pairs, mais je vous en conjure, épargnez à sa jeunesse une condamnation qui le flétrirait ; je vous en conjure, souffrez qu'il retourne dans sa ville natale , et que là, au sein de sa famille , il s'efforce d'ensevelir, dans l'exercice d'une profession u,tile et honnête, cette déplorable célébrité qui a retenti un instant. Oui, il le jure par mon organe, il ne se sou- YJepdra de la tentative dvi 28 juillet que pour la détester avec novis , comme il. s'en souviendra pour bénir votre justice.

W Cfl4ix-D Ést-Ange. — Depuis l'origine de ce procès, j'espérais pouvoir épargner mes paroles à la cour ; hier encore , j'espérais n'avoir pas à demander un nouveau sacrifice a sa pa-

tience. Mais Fieschi insiste, il veut que je parle, et mon devoir est de me rendre. Cependant, Messieurs, que vous diraijc? L'atteotat n'est-il pas certain, le sang n'a-t-il pas coulé? et si je ne peux pins discuter ce crime public , cette culpabilité certaine et avancée , quelle sera donc ma tâche?

Vous peindrai-je son caractère qu'il produit ^ qu'il signale si bren luri-mcme? Vous ladirai-J2 cette vie qui déjà plusieurs fois vous a été racontée? Pourtant il veut que je le défende et peut-être en effet le faut-il encore. Le supplice qu'il endure depuis ti'ois jours , hier pour lui s'est cruellement renouvelé ; hier des voix puissantes , mais passionnées, se sont élevées contre lui. Il faut donc rétablir devant vous cet homme défiguré , le montrer tel qu'il est réellement avec ses vices et ses verttfs, arec son courage et ses faiblesses , avec le bien et le mal qu'il porte en lui-même.

Voilà ce que je vais essayer de faire rapidement.

M. Chaix-d'Est-Ange pour répondre à la volonté de son client , fait ici un nouveau panégyrique de Fieschi , il reproduit les faits et les considérations déjà développés par les avocats Patorni et Parquin. Il termine en ces termes ;

Oh! je le sais, bien des difficultés vous entourent; Fieschi a conrmis un crime effroyable; mais enfin il a dit la vérité, du moins on le proclame. Si ses paioles vous ont servi, si la justice en a profité, la justice ne voudra pas avoir reçu de lui un service qu'el[e n'aura pas payé : et quelle justice, messieurs! une justice suprême, toute paissante, qui, dans ses mains souveraines, tient d un côté le glaive, et de l'autre laisse apparaître l'indulgence. Oui, messieurs, vous lui tiendrez compte de ses aveux vous voudrez que de ce procès éclate une sévère et profiitablc leçon. C'est avec regret, nïessieurs, avec douleur, SLV^c dourte, mais c'est aussi avec confiance que je viens ainsi demander le prix du sang. Mais, héias I c'était mon devoir; voui m'avez imposé cette JJtense ; n'est ce pas me dire de veiller sur cet homme, et de chercher pour lui tous les moyens de salut. Gii qu'il n'oserait pas dire, lui qui vous demandait la mort, n'ai-je pas dû le dire pour vous demander sa vie?

Voilà, messieurs, ce que j'avais à vous dire. Votre attention si religieuse, votre haute raison a compris mes paroles. Et pourtant des voix éloquentes, des voix que j aime se sont élevées cootre nous. On veut, dit l'une, présenter Fieschi à notre admiration; on veut lui tresser des couronnes. Apparemment, dit l'autre, vous voulez que sa marche vers Téchafaud soit une marche triomphale! Non, non, défenseurs de Pépin, défcnsears de la morale publiijue , rassurez-vous. Autrefois sans doute, les sacrificateurs pouvaient orner de bandeaux et de fleurs les victimes humaines qu'ils envoyaient à ta mortj car

ces victimes étaient innocentes, et leur tête, avant de tomber, pouvait porter des couronnes. Fîeschi au contraire est coupable, coupable d'un borrible crime, personne ici, que je sache, ne songea lui décerner des ovations, à semer sa route de fleurs. lit si en effet quelque génie puissant et sage ne vient écarter vos présages : si en eflet 1 echafaud dont vous lui parlez déjà, se prépare pour lui, l'échafaud pour lui ne sera jamais un Iriomphe. Mais que justice du moins lui soit rendue. Si le mal est puni, que le bien aussi soit proclamé. Si vous avez le droit tle parler de son crime, et même, hélas! de son supplice , que j'aie le droit à mon tour de rappeler ses actions généreuses , et de jeter quelque baume sur cette horrible plaie. Qu'il ne ma'obe pas à cette mort couvert seulement de malédictions et d'outrages, ne voyant plus autour de lui que ses victimes, et désespérant alors de la bonté de Dieu, comme il a désespéré une fois de la pitié des hommes.

Fieschi se lève ; tous les yeux se portent sur lui. ( Mouvement d'attention.)

Le PRÉsmENT. — Fieschi, si vous avez quelque chose à ajouter pour votre défense , la parole vous appartient aux termes

la loi.

FiEscHï. — M. le président , je serais peut-ctre en peine de me faire comprendre en ce moment. Mon honorable défenseur a frappé mon cœur. Si cela ne fait rien à la cour de m'aclorder dix minutes de suspension de la séance, je ferai mes e!forls...

Le président. — Eh bien ! prenez dix minutes.

L'audience demeure suspendue pendant un quart d'heure.

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