PLAIDOIRIE DE M* DUPIN JEUNE
Messieurs les pairs de France, appelé par vous au partage de la défense de l'accusé Pépin, j'espérais que je n'aurais rien à ajouter à la discussion remarquable que vous avez entendue dans l'audience d'hier, discussion empreinte d'un noble talent et d'un beau caiactère.
Mais le ministère public rengageant le combat me force de rentrer dans la lice, et le mandat que vous m'avez confié me fait une loi de présenter une nouvelle défense contre une attaque nouvelle.
Toutefois, rassurez-vous, au point où la discussion est arri- -vée, je sens la nécessité d'éviter de rentrer dans tous les détails qui ont été parcourus, j'aurais seulement à soumettre quelques considérations générales à votre impartiale justice.
En France, on est très-disposé et trop disposé peut-être à pardonner bien des choses à celui qui sait défendre son honneur avec esprit et sa vie avec courage. Or, Fieschi possède à un haut degré l'un et l'autre talent, et, je suis obligé de le dire, le malheureux Pcpin ne possède ni l'un ni l'autre; de là sans doute la position quia été faite à chacun d'eux dans le débat. Fieschi, audacieux, énergicjue, résolu, se posait comme
un témoin et non comme un accuse-, comme un auxiliaire et non comme un antagoni.ste de l'accusation, il semblait le voidominer le débat, et ia'we sortir de sa bouche les noms prostir tués de vertu et de patriotisme.
Pépin, au contraire, embarrassé dans son langage timide, tramblant devant ses co-accusés, atléré par l'ascendant de cet homme énergique, pouvait à peine balbutier quelques paroles dans l'intérêt de sa défense.
Et cependant, messieurs, ce ne n'est pas Pépin qui est l'auteur de la terrible machine que nous voyons sous nos yeux. Ce n'est pas Pépin qui est l'auteur de l'altenlat du 28 juillet. Pépin n'a pas dans sa vie tous les antécédens, toutes les ignominies qui pèsent sur celle de Fieschi.
D'où vient cette différence? C'est que Fieschi a dans le cal'actère une énergie et dans l'esprit des ressources qui manquent à l'esprit et au caraclère de Pépin. Si le vulgaire peut se méprendre à ces apparences, s'il se laisse séduire par de vaines paroles, vous , messieurs , vous ne devez pas juger comme le vulgaire, vous ne jugez que d'après ce qu'il y a de plus puiiisant dans le monde, suivant la justice et la vérité.
C'est ce que je vais essayer de faire; je vais essayer de rendre à chacun sa part.
Vous dites ; Pépin e>t l'homme le plus criminel ^ Pépin est le chef, Pépin est au moins l'instrument de plusieurs personnes.
Mais, messieurs, cette place est elle la place qu'il convient d'assigner à Pépin ? Ce n'est pas de Pépin à Fieschi qu'a été conçue la pensée de la machine infernale, elle a été conçue de Fieschi à Pépin.
En effet, 1 appelez-vous les commencemens de l'instruction. Avez-vous un seul témoin qui vous ait déclaré que Pépin, antérieurement à l'exérulion du projet de Fieschi, ait parlé de l'attentat, que Pepiix ait médité l'attentat, que ce soit lui qui ait transmis à Fieschi le projet que Fieschi a icalisd? P^s un stjul i4moln ne vous a fait cette déclaration".
La seule personne qui était interressée à parler, a accu» ser Pépin, si Pépin avait été l'inspirateur de ce crime, c'est
Fieschn .. j
Eh bien! écoulez, s'il faut l'en croire, la conception de cette machine n'aurait pas eu dans le principe un crime poup objet. Fieschi, dans liniéiêt du sa patrie, aurait cherché |e n^ sais qutl moyen de se défendre dans une place où l'épidemie aurait exercé des ravages, dont les hommes n'auraient plus ete en nombre suffisant pour se défendre. Fieschi auraitcommunique ce projet, à qui? non pas à Pépin, mais à Moi-ey j et ç'ç»t ce m^me Morey ^i\i jurait eu la coupable pensée d uliU-
■377 ser pour un crime une machine qui aurait été inventée dans des intérêts tout à fait de palrioti>mc.
Voilà la version de Fieschi, Morey la repousse, et il la repousse, il faut le dire avec toutes les vraisemblances, avec toute la puissance de la vérité. La version de Fieschi esl une fable, mais elle prouve un fait important, c'est que la conception est venue de Fieschi cl non de Pépin.
En eifet, fje veux bien accepter cette version de Fieschi. Il aurait parlé à Morey de cette machine comme n'ayant pas une destination coupable, et Morey lui aurait donné l'idée d'en faire un tout autre emploi. Eh bien ! ee serait Morey et non pas Pépin qui aurait été son premier complice.
Ceci est important, car beaucoup de personnbs supposent derrière Pépin un parti qui lui aurait inspiré cette pensée cruelle. C'est cette inquiétude , cette préocupalion de l'itlce qu'un parti aurait eu la triste pensée de faire commettre un assassinat, qui sont tout le fondement de l'accusation ; mais si Pépin est le promoteur du crime, si le crime est venu de Pépin, c'est derrière lui et non derrière Fieschi que vous trouverez des hommes prêts à en p; ofiter. Or, vous ne voyez personne derrière Pépin, Pépin reste isolé.
Maintenant, s'il est démontré que Pépin n'est pas l'auteur de la pensée première, voyons quels mobiles ont pu faire agir Fieschi. La connaissance du cœur humain nous tournira cette explication.
Fieschi a-t-il agi par fanatisme? Tout repousse cette idée. Serait-ce par hasard !a vengeance qui i'auiait animé? Mais contre qui cette vengeance? quels sont donc les griefs de Fieschi?On l'a poursuivi pour un délit, pour un vol. Quelle est donc l'utopie rêvée par Fieschi? où donc est le gouvernement qui, selon lui, protégera les voleurs? Non, messieurs, cela est impossible. Fieschi n'avait de griefs que contre le gouvernement, ou pour mieux dire contre la police, qui n'avait pas voulu accepter les humbles services qu'il lui avait olferlsj mais aucun motif personnel de vengeance contre le roi et contre sa famille n'a pn entrer dans l'âme de Fieschi.
On ajoute que Fieschi avait une haine violente contre la société; mais que lui avait fait la société? Elle n'avait fait qu'exécuter ses lois, et quel que soit le mode de gouvernement, il y aura toujours des lois protectrices de la propriété, sans laquelle il n'y aurait plus d'état social.
Il ne peut y avoir eu, poiu* déterminer Fieschi à un pareil attentat, que trois choses, l'argent donné, l'argent promis, l'argent h prenilre dans le désordre. Voilà les seuls motifs qui ont pu diriger un homme tel que Fieschi.
L'argent donné ! Est-ce que par hasard ce serait l'argent donné pour l'achat des canons de fusil, et sur lequel, au
moyen de ses fausses factures, il aurait gagné environ 36 fr, sur les 218 fr. 5oc. qu'on pre'tend lui avoir été comptés par Pepin?Est-ce que ce serait même la somme tout entière, en admettant qu'il l'ait gardée pour lui, qui aurait pu le déterminer à une entreprise aus^i périlleuse, et le porter à un crime aussi exécrable? Non ^ messieurs, évidemment non.
Ce n'est pas de l'argent donné qui a pu déterminer Fieschi, ce n'est pas même de l'argent proposé.
Est-cede l'argent promis? Je l'ignore. Je dirai seulement que si de l'argent lui a été promis, ce n'est certainement pas par Pépin, car Fieschi n'articule même pas qu'on lui ait fait des promesses.
Avant que Pépin eût le malheur d'être abordé par Fieschi, il y avait un complot arrêté, soit par Fieschi, soit par Morey ; mais il est certain que le plan était arrêté. Pépin, par conséquent, sera un complice que Fieschi se sera adjoint, mais ce n'est pas l'auteur principal; c'est donc la complicité que j'ai à examiner maintenant.
Un grand magistrat a dit avec raison que le témoin le plus nécessaire dans toute accusation, c'est la vraisemblance : eh bien, voyons s'il est vraisemblable que Fieschi ait fait la cour fidence de son projet à Pépin, à Pépin que vous connaissez, qui était chez lui tel que vous l'avez vu aux débats, et qu'il faut que je vous dépeigne.
Après avoir vu Pépin, sa capacité, le courage dont il est susceptible, supposerez- vous qu*un homme habile comme Fieschi aurait été déposer là son secret, qu'un homme prudent comme Morey aurait choisi un pareil confident? Non ! on ne confie des projets si terribles qu'à celui qui a une tête assez ferme; pour demeurer fidèle au secret juré. Est-ce là ce que Fieschi, ce que Morey auraient pu espérer de Pépin ? Non, évidemment non. Ils ne se sont pas adressés à lui, leur sûreté leur interdissait de choisir un tel confident.
Maison me fera cette objection ; Il fallait bien se confier à Pépin, puisque les fonds devaient être fournis par lui. Je comprendrais l'objection, si Pépin avait été un homme tel qu'il eût fallu nécessairement un contrat du genre de celui qu'on suppose avoir existé entre lui et Fieschi pour obtenir son argent; mais Pépin est un homme toul-à-fait extraordinaire; c'est un homme qui faisait facilement des sacrifices pour ceux qui s'adressaient à lui comme des hommes malheureux, et surtout comme des hommes qui attribuaient leurs malheurs aux événemens politiques. Quand un patriote ou soi-disant patriote abordait Pépin en vantant son patriotisme et sa générosité, Pépin lui donnait la clé de sa caisse.
Ouvrez ses registres, vous y verrez des [sommes de 5o, de 100 fr., pour secours donnés àdes individus qui se présentaient
cbcz lui avec une sympathie d'opinion. Fieschi ejtallé trouver Pépin comme un condamné politique; il lui a parlé de sa coniumnation à mort dans la campagne de Murât; il a touchéPepin par le récit de ses malheurs , et il a obtenu de lui un secours de 2 1 8 fr. 5o c. La femme Petit elle-même est venue déclarer que Fieschi lui avait annoncé qu'un de ses amis devait lui fournir ce secours. Cest une erreur d'avoir dit que cette déclaration ne s'était produite qu'à l'audience; elle existe dans le livre des dépositions. Dans l'instruction écrite , comme dans l'instruction orale, la femme Petit a déposé de ce fait.
Cependant l'accusation conteste cette explication , et elle ▼eut,voir'dans Pépin le complice de Fieschî.jExaminons les preuves produites par elle. La preuve principale, celle qui est mise en première ligne, c'est le témoignage de Fieschi. Examinons , messieurs, la première règle à suivre dans l'appréciation d un témoignage, c'est de vous demander si le canal par lequel la ▼érité vous arrive est tellement pur que la vérité vous parvient sans altération; si l'organe sur lequel vous devez baser un jugement jest pur comme vos consciences , et par cela seul que j'aurais dit: C'est Fieschi qui nous accuse, n'aurais pas anéanti l'accusation et le témoignage sur lequel elle est fondée?
Toutefois, je dois quelques explications en ce qui concerne Fieschi. En serions-nous réduits, dans notre état social, à ce poiut que désormais les plus grands criminels montent sur la sellette comme sur un piédestal? Je déclare que je ne suis pas du nombre de ceux qui admirent Fieschi. Il lui faut restituer son caractère véritable. Fieschi a de 'grandes qualités , qui, hien dirigées, auraient pu être utiles dans un intérêt particulier, dans l'intérêt du pays. Fieschi a du courage, de l'énergie, de la détermination; je l'accorde; mais n'y a-t-il pas d'autres qualités dont on ne puisse dire autant? A ce titre il aurait fallu donner son admiration à Mandrin , car il ne manquait ni de courage ni d'énergie. Fieschi vous a été présenté comme un Lomme qui aurait commis une faute dans sa vie, aurait eu un de ces égaremens qui se pardonnent quand ils ne se renouvellent pas. Mais ouvrez le rapport, et vous y verrez les faits que ]e vais rapporter.
Le premier pas de Fieschi dans la carrière du vol n'a pasëlé celui pour lequel il a été condamné à dix ans de réclusion. Vous verrez Fieschi commencer par voler un mulet; il l'avait vendu, le mulet avait été revendiqué par le propriétaire ; Fieschi n'a pas été poursuivi parce que rac(juéreur était un de sesparens; mais sa famille l'a renié et n'a plus voulu le voir.
Le second fait du même genre reproché h Fieschi , c'est le Told'un bœuf On est venu dire que Fieschi avait cru pouvoir se fa re justice à lui-mCMue, et que c'était une erreur pardon- Bable. On a été plus loin, on a été, dans l'intérêt de Fieschi ,
jesqu'à accuser la justice, jusqu'à la de'pouiller de celte auréole d'infaillibilité avec laquelle il faut toujours la présenter aux respects des peuples : on a dit que c'était un jugement de parti qui avait voulu frapper dans Fiesclii non le voleur, mais riiomnie qui avait accompagné Mural à Naples. La probité du magistrat qui a rédigé le rapport s'est révoltée contre l'excuse de Fiesclii Fieschi prétendait que le bœuf appartenait à Durati son beau-frère : Fieschi n'avait pas de beau-frère du nom de Durati ; mais ce n'était pas seulement un vol qui lui était imputé, c'était un faux en écriture privée, c'était la contrefaçon du cachet de la mairie, afin de masquer son vol. Ainsi , faux, vol, voilà le fait pour lequel Fieschi a été justement condamné à Embrun.
Fieschi, qui paaaît s'être bien conduit dans sa prison , s'y être conduit avec intelligence, csl-il sorti de là vertueux? J'ei été confondu d'étonnement quand j'ai enteadu à cette place M. Caunes faire une espèce de panégyrique de Fieschi , lorsqu i! est établi par la déclaration de M. Caunes que Fieschi, placé par lui à la tête de ses ouvriers , s*est rendu coupable de détournement des deniers destinés à payer les sueurs de ces ouvriers. Voyons comment, relativement à ce fait, Fieschi se jugeait lui-même. Je suis perdu d'honneur auprès de vous, disait -il à M. Caunes, il ne me reste plus qu'à me détruire-, je vous quitte, vous ne me reverrez plus. M. Caunes ne l'a plus revu, si ce n'est devant la cour.
Fieschi s'est-il arrêté dans celte carrière d'infamie? Nullement; lorsque le gouvernement résolut d'accorder des secours aux hommes condamnés à diverses époques par la justice politique , qu'a fait Fieschi? il s^est présenté avec des pièces fausses.
Ce n'est pas tout encore; lorsque Fieschi marchait à son attentat, lorsque, suivant lui, il avait formé un contrat avec ses complices , il ajoute le vol à l'assassinat, et fait faire une fausse facture pour gagner sur le prix des fusils. Voilà Fieschi quant à sa probité.
Quant à cette puissance de reconnaissance qui vibre dans son cœur, je n'aurais que peu de mots à dire. Les vertus de cet homme ont quelque chose d'odieux et de féroce; sa reconnais- .sance, c'est par l'assassinat qu'elle veut se pioduite, c'est son poignard qu'il met à la disposition de ceux qui l'ont obhgé. Mais est-il donc si fidèle à ce sentiment de la reconnaissance? S'il faut l'en croire, Fieschi serait dévoué à M. Ladvocat à la vie et à la mort, et cependant nous le voyons se lier avec un homme qui lui aurait aunoncé des projets d'assassinat contre iVi. Ladvocat, et se lier d'une amitié très-intime qui n a cesse qu'après l'attentat du 28 juillet. Cet homme, ce Morey qui lui
38r a offert un asile, avec lequel il a.rompu le pain de l'hospitalité, comment lui montrc-t il sa leconnaissance? c'est en le poussant vers rdchafaud. Voilà la reconnaissance de Fieschi.
Quant à ses mœurs particulières, vous en connaissez les désordres je n'en affligerai pas votre audience.
Voilà le portrait de Fieschi.
C'est un habile comédien que Fieschi! l'astuce et la dissimulation, c'est le fond de son caractère; c'est en venant se parer devant vous des vertus qu'il n'a pas, que Fieschi a pu surprendre un moment l'intérêt de la cour; mais j'espère que désormais ses paroles seront sans aucune influence, et qu'il ne suffira plus, pour inspirer de l'intérêt, qu'un criminel montre de l'audace , de l'audace, et toujours de l'audace.
Maintenant voilà la question que je vous adresse, nobles pairs. Vos consciences pures et généreuses recherchent la vérité; quel est celui d'entre vous qui, sur la parole de Fieschi, voudrait, je ne dis pas disposer de la vie d'un homme, mais affirmer le fait le plus insignifiant? évidemment vous ne le feriez pas.
Lors donc qu'on produit le témoignage de Fieschî,il est sans valeur morale; car légalement, s'il n'était pas accusé, il ne pourrait comparaître à votre barre comme témoin , il ne pourrait être entendu qu'à titre de simple renseignement , la loi lui refuserait l'honorable qualité de témoin.
Mais la parole de Fieschi n'est pas une parole désintéressée. 11 a prononcé trop souvent le mot de grâce pour que la pensée n'en soit pas au fond de son esprit.
Ce qui fait que Fieschi, indépendamment même de ses antecédens , ne serait pas pour nous un témoin acceptable, c'est sa position. Il est sur le banc des accusés, impliqué dans la même accusation que Pépin et Morey; cette position ne lui donne pas cette impartialité qui donne à un témoignage le poids la croyance. Voyez quel serait le danger d'accorder quelque autorité au témoignage d'un co accusé. Un homme veut obtenir sa giàce, il cherchera, en perdant ses malheureux co-accusés, à se ménager nne ressource contre la peine qui le menacerait.
Il y a dans l'instruction des docuuraens qni établissent que Fieschi a eu la pensée qu'il pouvait obtenir sa grâce. Ainsi, lorsqu'on lui a dit ; «Toutceque vousdirezà M. L'advocatsera dans votre intérêt , il est toujours utile de dire la vérité, « il répondit : « Mon Dieu ! tout ce que je ilemande ce serait de m'envoyer à trois ou quatre cents lieues d'ici , je pourrais être utile en disparaissant sous un autre nom , et dans six mois je reviendrais; j'ai fait une sotîse, mais je suis dévoué à Sa Majesté j quand je pourrai me lever, je parlerai à M. Ladvocat. » A cette phrase bien significative j'ajouterai l'indication
d'une autre phrase qu'il ne mfest pas permis de produire ici mais dont j'affirme l'existence parce qu'elle m'a été attestée par deux magistrats. Dans une lettre e'crite par Fieschi , et qui se trouve déposée au parquet de M. le procureur-général, se trouve cette phrase : «Je ne demande pas ma grâce , je sais que je ne la mérite pas. Cependant si à raison des révélations que j'ai faites , des services que je puis rendre , \e Gouvernement consent à me Taccarder, je la recevrai avec plaisir. » (iVlouvement.)
Mais , dit le ministère public , il y a des circonstances qui viennent appuyer le témoignage de Fieschi , et c'est dans ces circonstances que ce témoignage va pui.ser toute sa force. Ainsi Fieschi a prétendu qu'il avait reçu de Pépin 2t8 fr. 5o c, et nous trouvons la preuve qu'il les a reçus sur le registre de Pépin , et sur le carnet de Fieschi.
Mais , les 218 fr. 5o c n'ont pas une relation directe avec l'existence de la machine et l'exécution du crime 5 les 218 fr, 5o c. ont pu être donnés pour tout autre chose ; et la preuve, c'est que le rapport même , à la page 12^ , indique plusieurs explications qui peuvent être données.
Que me reste-t-il encore, ce point nettement posé ? Fieschi a dit que Pépin était allé chez le marchand de bois ; mais le marchand de bois et le commissionnaire ont paru devant vous, et ils ont déclaré qu' ils ne connaissaient nullement Pépin. Vous voyez donc qu'il n'y a aucun acte extérieur qui puisse le signaler comme complice.
Maintenant, la course à cheval. Pépin, dit-on , a engagé ÎBoireau à se promener sur son cheval en face de la fenêtre de Fieschi. Boireau n'y va pas, mais il est mis dans la confidence du complot par Pépin. Ici encore qui laccuse Pépin? une seule personne, c'est Boireau son co-accusé, Boireau, quia cédé aux larmes de sa mère, dans l'espérance de voir améliorer sa position. Et vous avez vu comme dans ses premiers aveux il marchait avec précaution, ne voulant pas trop se charger lui-même. Mais, encore une fois, est-ce là une parole assez certaine, avisez désintéressée pour que, la main sur la conscience, vous alliez disposer de la vie d'un homme?
11 y a quelque chose de plus : Pépin ne connaissait pas Boireau, et cependant celui-ci l'a mis dans la confidence du complot. Au contraire , il y avait des relations si étroites entre Boireau et Fieschi qu'ils se tutoyaient. On peut donc croire que c'est sur la confidence faite par Fieschi à Boireau que ce dernier est venu demander le cheval.
Voici les paroles que j'avais à faù'e entendre pour la défense de Pcpin. Que si elles étaient impuissantes, si elles ne pou- Taient effacer dans vos esprits les charges qui pèsent sur sa tête, il me resterait encore un devoir à remplir.
Messsiears, je dois accomplir jusqu'au dernier terme la mission d'assistance et d humanité que vous m'avez confiée : aucun effort ne doit être négligé par la défense.
Permettez-moi donc de déposer dans vos consciences et de recommander à vos méditations une dernière et grave considération.
Vous avez acquis un de ces droits qui ne sont écrits nulle part, mais qui trouvent leur ratification partout. Tribunal auguste placé au sommet de fédifice social, juges souverains du fait et du droit , sans supérieurs , sans égaux , sans contrôle dans l'échelle des pouvoirs judiciaires, vous vous êtes reconnu , non le droit fuueste d'aggraver les peines prononcées par la loi , mais la faculté bienfaisante de les adoucir. C'est ce qui dislingue plus particulièrement votre haute juridiction, et lui imprime avec plus d'éclat un caractère de souveraineté. Vous êtes presque associés par là à l'un des plus beaux apanages de la Couronne.
Ce pouvoir sera-t-il stérile en vos mains pour l'accusé que nous sommes chargés de défendre?
Je sais tout ce que l'incapacité de Pépin , son langage embarrassé et les terreurs qui l'assiègent ont appelé de défaveuisur lui 3 je ne l'ai point dissimulé. Mais pourtant, si la prévention qui prend sa source dans ces circonstances étrangères à l'accusation cesse de se faire entendre, si la réflexion prend sa place, ne verrez-vous pas que les antécédens de Pépin , comme homme , comme père de famille , comme chef d'une maison de commerce honorable , appellent pourtant quelque faveur sur lui ? Un seul fait accusateur a été révélé dans sa vie passée; mais la justice l'en a absous, et sans doute ce ne sera point la justice qui voudra méconnaître ses propres oracles et affaiblir lauréole dinfaillibilité sous laquelle elle se présente au respect dû peuple.
Messieurs, une grande et soudaine révolution éclate et vient exercer son action puissante, non pas seulement sur le matériel d'une grande nation , mais sur les imaginations ellesmêmesj elle fait surgir des désirs immodérés d'une liberté sans limites, c'est-à-dire d'une impossible liberté; elle sème des rêves propres à illusionner et à égarer les esprits. Au milieu de ce mouvement, des sociétés politiques s'organisent, elles irritent ce qu'il faudrait calmer; elles attisent des (eux qu'il eût fallu étouffer; elles allument des passions qu'il eût fallu éteindre.
£1l bien ! je vous le demande : si un esprit faible est jeté au milieu de ces sociétés , s'il est séduit par de fausses théories , entraîné par d'incandescentes prédications ; s'il y perd les notions de ces grands devoirs sociaux sur lesquels reposent la paix et le bonheur des nations, et qu'au sortir
de ces écoles pernicieuses sa raison troublée se laisse entraîner dans de funestes projets dont il ne sait plus envisager toute l'horreur; il est coupable saus doute et bien coupable, et à Dieu ne plaise que je justifie le crime en quelque lieu que le crime se trouve ! mais si le coupable doit réparation à la société offensée , aux lois violées , la société , qui a long-temps toléré des ateliers de funestes prédications a-t-elle le droit d'être impitoyable? Ne faut-il point faire au^si la part de la fragilité humaines et des prédications souffertes? Ne faut il point concilier la vengeance sociale avec la commisération due à la faiblesse égarée et à de terribles entraînemens ? et ne doiton pas bénir le cîel de trouver un pouvoir modérateur, qui, s'interposa nt entre la loi et l'accusé, ramène les peines à de justes proportions ?
Daignez peser ces considérations, Messieurs, et voir ce qu'elles ont d'applicable à l'accusé Pépin.
Examinez ce procès de la haute position dont vous dominez la société tout entière ^ jugez en hommes élevés au dessus des passions vulgaires , en hommes qui n'ont ni parti à servir, ni parti à venger, les accusés qui attendent votre arrêt. Pesez leurs antécédens; voyez leur entourage, appréciez les circonstances et les personnes au milieu desquelles ils ont vécu ; faites la part de la perversité et celle de l'entraînement, celle de la justice et celle de l'indulgence, et prouvez à la France que si dans les grands attentats qui mettent l'ordre social en péril , la loi peut confier à votre bras le soin de rétablir les fondemens de l'édifice ébranlé, la patrie a tout à espérer, et l'humanité n'a rien à craindre de vous.
L'audience est levée à six heures un quart.