‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusation (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · PI*A.IP01WE DE W^PUFPKÏ · texte numérisé non relu

PI*A.IP01WE DE W^PUFPKÏ

M*©upo5T. ' — MM. les pairs, après le réquisitoire que tous avez eutendu hier, il conviendrait peut-être à l'avocat de prendre sa propre défense avant celle de son dient. Cependàn| comme il y a déjà une assez grande charge qui pèse surmoi, je m'abstiendrai de me mettre en cause avec moi-même j fort dé ma conscience, convaincu que si quelques expressiohs de mon discours ont pu choquer , on n'a vu dans mes paro'les qii'u» acte de conscience et de vérité; je m'absoudrais moimême de mes propres fautes.

Je viens présenter devant vous la défense d'un vieillard ; je viens disîpuler avec le ministère public sa tête et son honneur.

Mais Morey est-îl donc coupable? ici je dois commencer par ▼eus signaler une conti*adîclit3n intîoncevable dans l'accusstion. On dit à Pépin : Vous avez fui votre domicile, c'est done que vous craignez les regards de fa justice; vous avez par votre fuite avoué vos antécédens coupables. Si ce raisonnement était vrai à l'égard de Pépin, ce que je suis loin d'admetlre, parce qu'il y a dans certaines intelligences , comme dans certains caractères ^ une timidité et une prudence que d'autres caractères n expliquent pas ; mais en supposant qu'il y ait eu quelque vérité dans f'argumentation de l'accusation, il me semble qu'il eût été de toute justice de dire que si P^pin est présumé coupable par cela seul qu'il a fui les regards de la

justice, au moins y a-t-il la présoiuplion la pVus capitale d'in^ nôcence en faveur de Morey, car Morey est décrété d'accusa" (ÎDta des le 20 août, la police se rend à son domicile, la nuit o« ràrVtte, oh le mène devant un juge d'instruction. Par un de cfes bonheurs inespérés s'il est coupable, la justice le rend k la liberté. Certes "si ce crime qu'on l'accuse d'avoir commis pèse sûr sa conscience, il va s'empresser d'user de cet instant de Iw bferté. Il ïiy aura pas asteez die chevaux de poste pour le trans-. porter hors des frontières, il n'y aura 'pas de réduit assez^qàch^ pour abi'îler sa tète et sa liberté.

Eh bien ! Morey est aussi impassible que vous Tavez vu à ro* tre audience. Morey rentre chez lui, il se couche paisiblement, dort comme^i aucune espèce de remords n'âssîégeait soti cotu cheri^ et le lendemarin, lorsque la justice veut le iistrouver, tlH n'a qu'à se présenter à son domicile, comme un débifeeùt^rdinairej il ouvre la porte, la reçoit &t se lit re à elie.

Je vous le demande , compreoez-vous le crime dans cette tranquillité? Mais les aveux, ^les accusations de mille Fifeschi viendraient peser sur lui, il me semble qu'il me suffirait dé vous avoir signalé cette conduite pour qu'il vous fût imposaible de le croire coupable.

Morey est coupable, dites- vous. J'ai bien le droit de voiii demander 011 sont les témoins qui l'accusent. Ils se réduisent à deux : Fieschi et la fille Nina; car je ne crois pas qu'il y aitle moindre indice de culpabilité dans le faitMe s'être trouvé â une espèce de promenade dans la rue Basse?

Dans le fait, comme dans la pratique, on distingue les preuves fondamentales, des preuves circonstancielles et accessoires, tJtie preuve circonstancielle n'a de valeur qu'à la condition de venir se joindre à une preuve principale; sans cela, il n'y a paj d'acte dans la vie dont on ne pût tirer, par une induction perfide, une présomption de culpabilité.

Ainsi ce fait d'un témoin qui aurait rencontré Morey dansia rue Basse , en supposant que notre discussion ne le fasse pas disparaître de la cause, n'a aucune importance si nous fgisop» disparaître le témoignage de Fieschi et de la fille Nina.

Si je vous explique un problême qui jusqu'ici a paru insoluble, si je vous force d'accepter mes explications sous peine d'être irraisonuables, si je fais disparaître le témoignage de (a

26o fille Nina, j'ai le droit de dire à la justice ; Où sont les te'moignages que aous m'opposerez ? Un Fieschi! Quel est donc celui d'entre nous qui ne pourreit être compromis par un homme comme Fieschi? Qui empêche Fieschi de s'adresser k la première personne de cette enceinte dont il peut connaître le nom, de lui demander 5 fr. ^5 c. pour compléter le prix d'unjfusîl, et de venir le compromettre par cette demand d'une espèce d'aumône pour l'attentat.

S'il était possible que Fieschi seul fît preuve, une fois e'Ioigné de tous les autres dlémens de culpabilité , il njy aurait plus de sécurité dans le foyer domestique.

Je continue l'examen des preuves morales. J'ai vu mon client aux portes du tombeau, à peine échappé à une maladie qui semblait vouloir vous dispenser de statuer sur sajvie. Quelles que fussent ses croyances, il était près de ce doute qui tourmente toutes les âmes. L'homme le plus incrédule dans sa vie, n'est pas sûr à la porte du tombeau de ne pas connaître une foi et des remords. J'ai assisté Morey presque mourant, j'aijété quinze jours sans pouvoir obtenir de lui une seule parole. Eh bien ! cet liomme me regardait avec un œil mourant , mais calme; il me serrait la main et il ne pouvait plus me voir que pour me dire : Je meurs innocent.

Après que la science a, pour ainsi dire, fait un miracle en ressuscitant Morey, triste miracle puisqu'il expose Morey à une mort infamante, lorsque ses gardes l'amènent dans cette enceinte, voyez- vous l'agitation de sa conscience? sa voix est faible, mais est ce quelle tremble? Avez-vous aperçu sur cette figure calme le moindre remords? Voyez Fieschi disputant sa tête, quoi qu'il dise qu'il ne craint pas la mort , accusant ses complices pour racheter se vie; quelle inquiétude ! quels remords! quelle crainte qu'on ne croie pas ses paroles! Morey qu'on aurait cru ne pouvoir se défendre devant un accusateur comme Fieschi , terrible , habile , dissimulé , attaquant sans cesse, Morey ne lui répond que par son calme. En vérité, vingt fois quand je me suis retourné vers mon client; j'en demande pardon à la cour^ je me disais avec un étonnement inexprimable : Est-ce donc lui qui juge ou qui est jugé. '' Si je parviens, et c'est là le but de ma plaidoirie , si je par-

i6i Tiens à Isoler complètement les accusations de Fieschi, de sorte que je puisse le mettre seul en présence de Morcy , que TOUS aurez à juger entre Fieschi affirmant et Morey déniant, l'aurai à faire alors ce que l'on fait dans les affaires les plus habituelles de la vie, lorsqu'il s'agit de juger entre deux hommes. Que fait-on , s'il y a des doutes dans une affirmation ou une dénégation? on interroge la vie passée des deux hommes, et là où s'est trouvé la probité , l'honneur , la bienfaisance , U générosité, là on donne la foi et la croyance. Eh bien! interrogez la vie de ces deux hommes. Morey a servi son pays, Fieschi a combattu bravement; mais lorsque la paix a succédé aux combats , l'un , espèce d homme inquiet , turbulent, ayant besoin de sang et d'agitation , le voilà qui va troubler la pai de l'Europe, qui se fait le condottieri de Murât; l'autre, au contraire, rentre dans son pays, prend une industrie honorable, s'établit et vit en bon citoyen. Il porte dans son cœur le souvenir de son ancienne profession ; il n'a pas défendu son pays pendant vingt ans pour le voir avec plaisir envahir par les hordes étrangères, et aussitôt des haines s'exhalent contre lui, on l'implique dans des complots imaginaires; son innocence est proclamée , mais il n'a pas moins gémi une année dans les fers.

La brutalité d'un soldat autrichien veut violer un fille dans la rue, ce soldat est accompagné d'un camarade j Morey se jette sur le sabre du compagnon, somme le soldat autrichien de tirer son épéc, et là, en pleine rue, il lui plonge son glaive dans le sein. Il est encore traduit devant le jury pour ce fait honorable; le jury l'acquitte.

Morey avait vu ses foyers domestiques troublés. Il vint à Paris chercher un repos qu'il ne pouvait pas trouver auprès d'une femme coupable. Il fait venir ses enfans auprès de lui, et es élève comme d'honnêtes ouvriers.

Que fait Fieschi? U se condamner dans son pays pour vol et pour faux. Que fait Morey? Il trouve sur sa route une pauvre orpheline, une ouvrière laborieuse, il l'accueille. Que fait Fieschi? Il rencontre une jeune fille, et la viole; elle commet, pour ainsi dire, un inceste, car c'est la fille de son épouse, de la femme avec laquelle il a vécu.

Voilà les deux hommes. Ne suffit-il pas de connaître les an-

iêcédens de ces deux hommes, pour de'cider en fav<;ur. de qi^i doit pencher la balance, du moment où leurs t^mçiign^ges sont en présence?

Si Fieschi ne s'était pas posé dans oette enceinte conupie.uii accusateur, s'il n'était qu'accusé, il aurait droit aupt, sent^njçns d'humanité, au respect que j'aurai toujours pour un a^ci>.sÇf Je, me repentirais toute ma vie d'avoir dit une parole qui pût faire tomber un cheveu de sa tête. Mais Fiesçhi s'est fait accusateur, et nous avons à nous défendre, non pa^, poijr ainsi dire, contre le ministère public, mais contre Fieschi, car le niinii^tère public ne fait que reproduire les accusations des Fieschi. Il fwAt dona que nous sachions quel est le motif de la conduit? e;cfrao,rdinaire tenue par Fieschi.

Celtes Fieschi n'oserait nier son crime, mais il sait qup toute, peine est susceptible de s'amoindrir. Il s'est dit ; entre la mort et la prison perpétuelle, il y a pour moi Fieschi une différence énorme. Il a beau s'écrier : Je méprise la mor^, donnez moi la mort, je l'appelle de tous me.s vœux! Je lui répondrai : Par cela même que vous l'appelez avec tant d'ardeur apparente, personne ne vous croit. Si c'est la mort que vous eu,ssiez Youlu, TOUS auriez enseveli dans la tombe le funeste secret dont vous étiez dépositaire. Jamais on n'a vu déshonorer en quelque sorte son crime par des accusations. La vanité qui vous domine devait vous faire passer devajit cette cour, comme seul coupable, comme seul auteur de l'attentat, en revendiquant pour vous tout le terrible honneur.

Aucontraire, lout.d'un coup on vous voit abandonner Tinlàme célébrité à laquelle vous aspirez, on vous voit descendre de cette immortalité de sang que vous vous étiez créé et vous mettre vous-même au troisième rang.

Voyons dans quelle position vous vous êtes placé. Vous vous présentez comme un bon citoyen injustement poursuivi pour un fait d'escroquerie, vous qui auriez rendu quelques services dans les émeutes (services fort douteux). Enfin vous vous présentez à la justice comme ayant été justement persécuté, et vous dites : dans une telle position je pensais encore à mon pays; je me disais : Si nous étions dans une ville de guerre, et que la famine ou l'épidémie vînt ravager les rangs des défenseurs de celte place, comment faire pour résister, pour empêcher des

soldats français réduits à un petit nombre de se rendre. Vous airez alors l'idée d'une machine, à l'aiHe de laquelle un seul liomme pouiTait détruire tout un bataillon. Voilà quelle était ma pensée, j'ai fait le pian de cette machine; je Tai montré à Morey^et aussitôtMorey aurait dit: cela serait bien meilleur poui' Louis-Philippe. Aussi dans ce système la pensée du crime ne vient pas de Fieschi. Il y a plus, il n'a pas d'argent pour exécuter ce forfait. Morey lui aurait dit : Si j'en avais, je vous en donnerais; mais je vais vous mener chez Pépin, autre criminel, qui sera le commanditaire de votre attentat; et voilà Pépin et Morey qui le poussent au crime, qui engagent sa parole; eflui, pour ne pas manquer de parole à deu-x lâches, à deux mfséfables, il accomplit son forfait.

Mais avant de mettre le feu à la machine, j'ai vu, dit Fieschi dans ses révélations, j'ai vu mon bienfaiteur, M. Ladvocat (celui qui! ui.a prêté deux fois 5o à 4o fr.), et aussltèt je nie sens ému; si M. Lad vocat reste là, mon attentat ne sera pas commis, ou plutôt je dérangerai ies' culasses de mes canons, et cela ira comme ca poui-ra M. Ladvocat s'en va, et les douces impressions, les sjôuvenirslouchaos que ses bienfaits avaient laissés dans son âme, ont troublé sa raison. Fieschi ne songe plusà rétablir sa machine. Cependant pour reprendre courage, il boit un verre d'eau-<le- vie, il ne voit plus clair. Le roi arrive avec son cortège, et dans ce moment pourtant il est encore assez maître de lui-même pour attendre que le roi soit passé pour mettre le feu à sa machine.

Voilà, messieurs, le système de Fieschi; croyez- vous qu'il y ait là-dedans de la vérité? Si Fieschi ne faisait que se défendre à l'aide d'un pareil système, ce n'est pas moi qui voudrais le combattre; mais remarquez avec quelle habileté il a trouvé moyen de se mettre au troisième rang, conimenl il a été amené à faire ses prétendues révélations. Vous avez pu, messieurs, ▼eus convaincre par vous-même de rinlelligence de cet homme; voits sentez que le moindre mot, la moindre inflexion devoix^ est comprise par lui; th bien, je vous prouverai qu'il n'a complété son système d*accusation contre Morey qu'au m'ornent où il a été confronté arec la fdle Nina.

Fieschi apprenant les déclarations complètes de cette fill<*J a lui-même complété son système d'accusation.

a64 M. le procureur-génëral a été dans l'erreur quand il vous a dit que Nina et Fieschi étaient au secret et qu'ils n'ont pu se communiquer. Je prouverai par les interrogatoires que Fieschi a eu connaissance de la déposition de Nina. Ainsi c'est dans les interrogatoires du 1 1 octobre , du 24 septembre et surtout dans la confrontatiou du 5 octobre , que vous trouverez le système complet de Fieschi. C'est d'après la connaissance qu'a eue Fieschi de la déposition du témoin , qu'il a pu harmoniser son système d'accusation contre Morey.

Messieurs , je suis dans une position embarrassante ; je joue ici un rôle qui ne convient pas à l'avocat , celui d'accuser un homme pour en défendre un autre , mais c'est Fieschi lui-même qui m'appelle sur ce terrain en se portant accusateur.

Il est évident que c'est pour sauver sa tête qu'il a invente ce système de défense. Je ne lui reproche pas un pareil désir, mais ce que je lui reproche , c'est de vouloir l'accomplir aTCC la tête d'un autre. Si une fois vous pouvez être bien convaincus que c'est là la base du système de Fieschi , vous TOUS expliquerez par là sa conduite , et vous aurez la clé de ses dénonciations.

Vous comprenez l'intérêt qui domine Fieschi. S'il est seul , il ne peut sauver sa tête; s'il a des complices et qu'il puisse rejeter sur eux l'idée première de l'attentat , il n'est plus que l'instrument aveugle , brutal, du crime, ce n'est pas lui le plus coupable.

Entrons maintenant dans les détails 5 voyons si les faits de la cause peuvent soutenir le système de Fieschi.

D'abord Fieschi commence par une considération morale contre Morey 5 il rapporte un propos qui aurait été tenu par Morey contre M. Ladvocat. Morey aurait dit : Si Ladvocat était au bout de mon fusil , je ne le manquerais p: s.

Morey déclare qu'il n'a pas tenu ce propos, mais l'eût-il tenu, peut-on y voir la pensée d'un assassinat? Non. J'y verrai tout au plus cette idée : si une guerre civile venait à éclater, si la lutte s'engageait, que je fusse d'un côté et M. Ladvocat de l'autre , je ne le manquerais pas. Il y a loin

i65 de cette idée à celle d'un guet-apens , qu'on a supposée à Morey;

Comment se défendre de cette autre allégation de Fieschi qni place Louis-Philippe au bout du fusil de Morey ? Ce propos est nié par Morey. Vous n'avez , pour le prouver que l'affirmation de Fieschi.

Enfin on a été jusqu'à inventer je ne sais quel roman; Morey aurait dit à Fieschi : Si j étais assez riche j'achèterais une maison à côté de la chambre des députés, je creuserais une mine jusque sous la salle des séances , et je ferais sauter le roi , la famille royale, la chambre des pairs et tous les représentans de la France.

Il faut être assurément fort ingénieux, fort habile pour inventer toutes ces choses- là, nous ne pouvons les repousser que par une dénégation formelle.

Arrivons à des faits qui ont plus de réalité.

Morey avait connu Fieschi depuis un an ou deux, comme un homme qui était son voisin. Un jour, Fieschi vint frapper à se porte et lui dit : Je suis un ancien condamné politique, je suis poursuivi injustement , je viens vous demander un asile, Morey est bon, généreux, il l'accueille, il lui dit ; Restez huit ou quinze jours chez moi. ;^Mais une fois établi chez Morey, Fieschi y reste près de trois mois. Il est logé, blanchi, nourri dans la maison; quand il n'avait pas de chemises, Morey lui donnait les siennes. Il lui donnait aussi un peu d'argent. Mais enfin ta charité humaine a des borHes. Morey fait comprendre à Fieschi qu'il est temps de prendre un parti et qu'au lieu de restera Paris, oiVil peut être arrêté parla police, il vaut mieux pour lui d'aller travailler en province. Mais pour accom* plirce projet, il fallait deux choses : un livret d'ouvrier et un passeporf. Morey s'adresse à Bescher et lui dit ; Vous connaissez Fieschi , il est chez moi, je ne puis le garder plus longtemps, il faut qu'il quitfc Paris. Pouvez- vous lui prêter votre nom pour un livret? Bescher en homme humain a eu le malheur de prêter son nom.

Depuis quelque temps Fieschi cherchait à s'occuper ; il ne pouvait plus continuer à eirer dans le faubourg Saint-Marceau oix il était connu sous les noms du vétéran, du républicain, du napoléonisle. Mony parle de lui h Renaudin , marchand de

couleuFs du faubourg Saint-Antoine «jui lui trouve une place ohez un nommé Lesage. Au moment où Fieschi allait peut-être quitter Paris, on lui annonce qu'il pourra gagner cinquante sous par jour chez Lesage. Il abandonne ce projet qu'il n'a, j'eu suis bûv,. jamais eu envie d'exécuter. Morey va 1 installep dans|l établissement de Lesage , et comme il n'a pas de domicile dans ce quartier, il demande à Renaudin de lui piéger une petite chambre pour coucher. Ptenaudln y consent, Vous aveat enîendu quelle fut la conduite de Fieschi dans cette maison : onen fut scandalise. On lui fit sentir qu'il fallait quj'rl se retirât. I>'un autre côté Morey connaissait Pépin, il recommande ce patriote à un patriote qui , lui-même , avait été persécuté. Fieschi, obligé de quitter la chambre de Renaudin, obtint chez Pépin. un asile pour quelques nuits.

Avant d'aller plus loin dans la narration des faits, il importe d'examiner différentes circonstances qui se rattachent à la pensée de l'attentat. Pour entrer avec méthode dans cet examen , je poserai deux questions.;

Est-ce pendant le séjour de Fieschi chez Morey qu'est née la pensée de l'attentat, ou bien cette pensée était'clle antcvieureà l'hospitalité que Morey lui a donnée i*

t)ès,que l'idée de la machine avait été donnée, est-ce Morey qui est venu dire £^^, Fieschi : Cette inachine sera. pour Louis-» Çhiiippe ; ou biço l-idé^ de la iuft<;hine et de l'attentat n'oatelles pas été contemporaines et sœurs, sorties de la même tpte?

Voilà les diiujt questions que nous avons, à, examiner.

Reprenons Ja pensée. de Fieschi. Dans votre audience, Mme Petit est venue déposer : En i85i j'ai entendu Fieschi tenir 4eiS pvopos vagues, indétermin.és 5 d'assassioat.Mi Cauues, quel^ ques rt'greti? qu'il éprouvât de venir accuser Fieschi qui IV Yajt soigné pendant le temps du choléra, auquel peut-être il cjoit la vie a été obligé, lorsque j'ai fait appel à son honneur, 4e 4v*e *i^Q Mm,e.Pe^it était veuue lui. faire confidence de ces pensées qu'elle avait arrachées à la confiance de Fieschi, et qu'il le fit venir chez lui pour lui donner une leçon de morale. Vous a vçz entendu un de ses panégyristes les plus complets, le témoin Carlotti, vous rappeler que M. Figat, caissier du jocr^ nal la Révolution, avait dit à M. Lennox, et que Leunox le lui aurait rapporté comme projet d'un de ses porteurs, qu'il fallait

:»«7 9e,<lébarrasser deLouis^PhiJippe, qu'on le pourrait facilement ftiVec une machine fulminante, qu'il fallait à cet effet camposer uoe légion ya^rff dont Fieschi serait le géuéi-al. AiiTsî, Figat connaissait, donc bien la secrète pensée de Biescbi, cai* s'il est un. homme qu'il délèguenarmi les purs, c'est-à-dii^ parmi les, élèves d'un nouveau Vieux de la montagne, ©est Fieschi qu'il met en première ligne Que Fieschi ait eu son âme pui^ctini^opente jusqu'au jour où Morey est venui lui révéler la pensée du crime, vous^ne lecrayiez pas, messieurs. Ainsi donc, avant de venir soi^iljçr ie fpyer de Morey, la pensée d/assasslner la famille royale avait assiégé le,coeur de Fieschi. Vous avez pu voir un témoin irrécusable dan& cette ailÉaire, le domestique de M> Ladvocat. Il a fallu que la vérité fut bien puissante pour venir donner un démenti aux éloges de son maître. Moi, je n'ai connu Fieschi que cQ,mme un h^mme qui parlait sans cesse d'incendier, de piller, de v.o!*r,q>ii nçs'arrêtçii^ devî^qt.aMCuqe perjsonne royale,

Aiq§i la^ficnsée de l'assassinat es^ periSftnnelJp à Fies^çhij cette triste propriété, je la lui laisse tout enlièr,e.

Maintenant la pensée de l'aisassinat a-t elle pu être distincte de la création de la maçl>ine?,ou biei|, n'y a-t-il pas eu nécessité qi^e cçs deux idées naquissent au m4Q3e instant, et de la même conception. La contemppranéité de ces deux idées sqra pour vous indubitable , s!il est impqsjjible que la machine ait jamais été une machine de guerre. Or, je me demande si l'çxplication que Fieschi a donnée auvait pu satisfaire quelques-uns d'entre vous, messieurs les pairs, je ne parla pas des jurisconsultes, je parle des hommes de guerre ^ comprennent-ils une machine comme celle-ci, à trois rangs, avec une pièce de quatre au milieiï ; veus pourrez la bourrer une fois, je le veux , mais elle ne résistera pas à une décharge. Ce n'est apparemment pas avec upe petite décharge d'artillerie qu'on arrête des bataillons. Fieschi a trop d'intelligence pour s'être mis sérieusen^ent ^n tête une pareille billevesée. Vous savez, par M. Cannes, que Fieschi est un hom^^e de guerre , qu'il est slratégiste. Si donc la pensée de celte machine n'a pu venir dans un but de défense militaire, il est évident, qu'elle se lie à la pensée de l'attentat. Ne venez pas, criminel, liypocrite, dire qu'on vous a donné l'idée d'un crime , lorsque plusieurs fois, depuis long- temps, vous l'avez manifestée.

2es

Ne dites pas que vous ayez youIu foire servir à la défense de voire pays une machine destinée à un lâche assassinat. Ne mettez pas sur le compte d'un vieillard bon , généreux , vertueux , qui vous a donné l'hospitalité , l'idée d'un crime que vous ayez conçu vous-même, qui est votre infernale propriété. Gardez-la pour vous-même, gardez-en le terrible monopole.

• Xe viens de débarrasser mon client Morey de deux faits bien importans, de l'inspiration coupable de la pensée de l'attentat, et de l'initiative terrible que Fieschi voulait faire planer sur lui. Ainsi Fieschi a conçu seul la machine et son application. A-t-il communiqué celte pensée à Morey et à Pépin ? Je le déclare de nouveau : je ne présente que la défense de Morey, c'est de lui seul que je m'occuperai.

D'abord Fieschi affirme que oui. L'affaire est assez grave pour que tout soit net dans vos déclarations , pour que la vérité résulte de vos différens aveux. Dans vos paroles du 1 1 septembre et du 3 octobre , il doit y avoir uniformité complète , si vous dites la vérité. Eh bien ! je ne vois d'abord que variation et contradiction , et je vais le démontrer. Je ne discuterai pas seulement sur la déposition de Fieschi àj'audience, c'est-à-dire sur la dernière édition de son système; je le prendrai dans ses élémens originaux : je vais suivre pas à pas ses déclarations , pour vous faire saisir à vous-même les variations et la pensée qui a présidé à ces variations. Ainsi, à la page 67 de ses interrogatoires, Fieschi commence par vous dire qu'il a été amené par Morey chez Pépin , uniquement dans une idée de se procurer de l'ouvrage. Pépin avait promis de s'occuper de lui ; cependant il l'avait négligé. Ce serait alors que Morey, voulant exciter l'intérêt de Pépin , va lui présenter le plan de la machine infernale comme titre de recommandation pour Fieschi : Pépin sera enthousiasmé , il ira aussitôt chercher de l'ouvrage pour un si grand génie.'

Voilà la première explication de Fieschi. Bientôt le mensonge va se trahir; vous allez le voir dans ses autres interroga" toires , quelles que soient la mémoire et l'intelligence de cet homme. C'est la première fois qu'il est amené chez Pépin ■qu'on parle de ratlenlat, de l'application de la machine à l'attentat.

A.ittsi, dans le premier instant, on mène FieschI chez Pépin sous le prétexte unique de lui trouver de l'ouvrage; dans le second, dès le début dejses relations avec Pépin, il est question de l'idée d'assassinat.

Cela est-il vrai? Je vais vous prouver jusqu'à la dernière évidence que c'est un monsonge. Je vous prie de me prêter la plus grande attention. Si vers la fin du mois de janvier ou le commencement de février, l'idée de l'attentat a été communiquée par Morey Pépin j à si cette idée a porté ses fruits; si, comme l'a dit Fieschi, toute la pensée du crime se trouve ar* rêtée, si les calculs ont été faits , comment expliquer ce propos qui lui aurait tenu Pépin dans le mois de mai, quelque temps après que le prince de Rohan lui aurait rendu visite; Pépin aurait dit : Est-ce qu'il ne se trouvera pas d'homme qui donnera un coup de fusil à Louis-Philippe? On voit des gens qui pour 5oo ou i,ooD fr. risquent leur tête ou les galères à perpétuité, et on ne trouvera pas un homme qui lui donnera un coup de fusil.

Si la pensée de l'attentat avait été arrêtée au mois de février, que les fusils eussent été marchandés et promis , le local loué , les batteries préparées , la place arrêtée , comment Pépin sou complice lui aurait-il tenu ce propos? il ne s'agissait pas entre eux de donner un coup de fusil , mais de jeter sur la famille royale 260 balles.

Il y a dans cette irréflexion de Fieschi l'aveu le plus complet de l'impossibilité morale que le complot ait été communiqué à la fin de janvier ou au commencement de février.

Fieschi, dans un autre interrogatoire, dit qu'il comprit bien que ce propos tenu devant lui était une provocation qui lui était adressée. Tout n'était pas arrêté , si on est obligé de lui faire des provocations.

Qu'on réponde à cet argument. Aussi Fieschi comprend bien vite la maladresse de cette pavtie de sa conversation , et dans un interrogatoire postérieur il rapporte le propos au mois de février avant la conception de l'attentat, avant l'ar»rivée du prince de Rohan. Il change la date qui tuait son système, mais encore cette version est inacceptable, puisqu'il a déclaré que la communication de l'attentat avait eu lieu le premier jour de ses ralations avec Pépin. C'est qu'il a quel-

fjue chose de, plus, puissant que toute votre dissimulatiou; c'est la raiion et la logique. Trouyetdonc une .place où vous puissiez mettre ce propos.

Après avoir renversé cette partie des accusations de Fieschi relative à Pepiu, J'arrive à Mor^. J'étais- obligé de passer par Pépin pour arrivai' à Morey,

Comment^ Fieschi vous dit : Pépin n'a coxmu ma pei^é^ qu'après que, je lai euconuHuniquëeà Morey. Or, ,je vienâ^de vous montrer que Pépin n'avait connu celte pense'e à aucune des deux époques alléguées, par Piescbi; il, y a là une forte in-i duclion euiaveui' de Mor^y.

Il y aiplus. on demanda. à l'accu^ Fie^éki. Pxourq,uoi oeU.?> ppujquoi Moiey a-t-il communiqué son deism à l'acousé. P*-. pin ? Et Fiesch^i repond : parce que Miorey n'avait pas :d',ar-: g^nt, S'iLen avfLit.eu ce serait à lui et non pas<à Papin q«jie< l!on^e serait adr^essë.

JeKvais vous.prouver, Messieurs, que cette raison est faiflisse. En matière criminelle , de même qu'en logique eticn soieaces exactes, ill iaut raisonner sévëremeni, ii n'ekt pus p€riius''de séparer un iait dis «a cause. Il y a au dossier cle Morey un rapport d'ex^rt teneur de livre» sur l'état de la fortane de Morey, etiquaud Eie^ohi a cru eml^arrasseï' Mouey et son dér fen&euT en l&ur deaiafidAut con^te d'un^vcectaÎRe somme pcmr laquelle il y aurait un excédant des recettes sur les dépenses à la. lia de «854* il leur a donné au contraire le moyen de se diseuilper oomplèlenxent. V«U5 verrez dans ce rapport d'experts que Morey avait à la fm de décembi-e i834 un excédant de i-ccettes sur les àâpenses de. 700 francs. Hicstyrai que peadant l835, jusqu'au mois de mai, les recettes fortes qompeiiseiit les recettes faibles^ si on avait ouvert un débat sur ce point, je l'aurais établi de la manière la plus évidente. Puisque le débat n a pas parlé là-dessus , je me contenterait de me servir de ce fait constaté par l'expert que Morey avait un surplus de recettes sur les dépenses de 700 fr* à la fm de i854. Ainsi donc, l'allégation d'avoir communiqué l'idée de l'attentat à Pépin parce que Morey n'avait pas d'argent pour l'exécuter, est détruit par ce fait d'un excédant des recettes sur les dépenses.

Mais , dira-t-on , il y a eu des dépenses faites en mars i835 j

on a payé 5^ fr. 5o c. de loyer. Le mobilier a coûté ^5 fr. ; on. a acheté le bâtis de cette machine, on en a payé la maind'œuvre ; tout cela monte à environ ia5 ou i3o fr. Où voulez- Jonc que Fieschi ait pris ces i25ou i5oiî'.^ s'il ne lésa reçug de Pépin ou de Mxirey , et par cela même que Fieschi a fait ce* dépenses antérieurement à mai 1 835, je toîs la preuve évidente qu'il vous avait communiqué son projet, puisqu'il n'auleaitpu Texécuter sans votre concours.

Cela est subtil , mais tombe devant les laits. Nous avons un compte de Fieschi et de ses ressources, qui va vous établii^ qu'il pouvait parfaitement suffire à toutes ces dépenses de l'attentat. En effet, il y a dans les pièces une note d'un nommé Cannes , intitulée ; dédomptc de Joseph. D'après ce décompte, l'accusé aurait reçu et dépensé en quatre mois et demi , de* puis mai jusqu'en novembre i834, époque ou il fut chassé de rinspection des travaux d'Arcueil , une somme de i,i68fr. Il avait en même temps trompé M. Caunes d'une somme de 182 fr.; la note en porte le total. Enfin , Messieurs, il avait mis çp gage au Mont-de- Piété un fusil et un pistolet , pour la somme de 60 fr. De plus , Janod avait fait à son profit un billet de loo fr. qui a été esLCompté par Morey. Je pourrais indiquer encore deux personnes chez lesquelles en novembre ou en décembre, deux billets de i5d fr. chacun ont été escomptés. Vous, voyez que Fieschi se trouvait en moins de quatre ou cinq mois avoir reçu 1 1 ou i ,'200 fr.

Mais,d'ra-t-on, il fallait qu'il vécût. Je vais vous prouver que depuis novembre i834 jusqu'au moment où Fieschi a fait les dépenses qui lui ont donné les moyens d'exécuter son projet , il a toujours vécu aux dépens des autres, ce qui l'a mis à même de ne pas toucher à l'argent qu'il avait en sortant des travaux d'Arcueil.

Après son expulsion il passa qiielque temps , quinze jours peut-être, dans les environs de Paris , et encore chez des personnes qui lui donnaient asile, le lit et la table , comme il le trouva chez Morey. A peine quinze jours se sont écoulés , il arrive chez Morey, et de son propre aveu vous savez qu'il y est resté depuis le milieu de septembre jusqu'à la fin de janvier, sans qu'il lui en coûtât un denier, même pour ses souliers. Ainsi donc, il n*a pas été dans la nécessité de dépenser son argent. Il

quitte Morey, pourquoi ? Ce n'est pas pour dépenser son argent, mais pour en gagner; il entre chez ^Lesage et gagne 5o sous par jourj ses dépenses journalières se trouvent ainsi cou* vertes depuis février jusqu'à la fin de mai. Vous le voyez sbrtir de là pour reprendre du travail chez un M. Perrève, et'gagner une centaine de francs en un mois et demi, et de plus, se faisant habiller à neuf, faisant restaurer sa redingote , se faisant faire un pantalon , des souliers et un gilet. Vous voyez que les dépenses de sa garde -robe et de sa nourriture étaient encore couvertes.

Ainsi il est constant que si, au moment où il a été chassé des travaux d'Arcueil , il avait reçu en quatre mois une somme de 1,200 fr., que si depuis il n'a pas eu besoin de toucher à cette somme , que s'il a mis à la caisse d'épargne ( M, Caunes a eu un livret à lui ) , vous n'êtes plus embarrassés de savoir comment Fieschi a pu faire une dépense de 57 fr. 5o cent, pour son loyer, de i5 fr. 5o cent, pour du bois, comment enfin il a pu acheter un mobilier de 95 ii\ Je ne sais pas même s'il a payé tout cela comptant , car il pouvait avoir un certain crédit. Et alors reprenant avec beaucoup plus de force l'objection que Faisait Morey à Fieschi: i! lui dira: Si vous aviez arrêté avec moi le complot et l'attentat en février i855, je ne vous auraispas dit en mai : Est-6e qu'on ne trouvera pas un homme qui donne un coup de fusil à Louis- Philippe; vous ne m'auriez pas dit, à moi votre complice, grand coupable de voire pensée : Est-ee qu'on ne trouvera pas quelqu'un qui veuille commettre un attentat sur la famille

l^oyale ?

Vous le voyez, messieurs, autant que je puis mettre toute passion de côté , je prends les faits , je les groupe , je leur demande ce qu'ils peuvent dire , et après les avoir interrogés avec sévérité , je défie mes adversaires de pouvoir en faire autre chose sans une contradiction inévitable.

Mais dit-on , à la fin de mars, au commencement d'avril , l'attentat était prochain ; c était au premier mai , jour de la fête du roi , que sa vie devait être compromise par cette machine infernale ; et alors il a bien fallu ne pas se contenter d'avoir un local , le bâtis de sa machine ; il a fallu se pourvoiL' de l'artillerie qui devait accomplir le crime. Et alors on ne craint pas de faire intervenir dans cette abominable trame k {|Oiu

d'hommes absens , proscrits , et l'on yous dit qu'on a de^xnandë à Cavaignac les fusils qui devaient tuer non seulement )a famille royale , mais un nombre considérable de citoyens. Il y a là une intention atroce. Je \ais prouver jusqu'à l'évidence que cela n'est pas, et ce qu'il y a de plus extraordinaire, ce sera à Taide des documens fournis par M. le procureur-général et par Fieschi lui-même que je vais établir jusqu'à l'évidence le contraire de ce qu'ils voulaient prouver. J'en prends l'eugagement formel.

La dénégation que j'ai été chargé de faire au nom de Cavaignac. . . . (Ecoutez! écoutez I)

Je disais que je ne croyais pas que mes paroles et ma pensée pussent être incriminées, quelle que soit l'accusation que l'on porte contre Cavaignac et Guinard , hommes honnorables qu'on peut poursuivre, persécuter, trouver coupables politiquement, mais sur lesquels moralement on ne peut faire peier une accusation d'assassinat ; ce n'est pas possible.

Le PRESIDENT. — Je dois rappeler au défenseur qu'une condamnation a été prononcée contre les individus dont, il parle.

M* Dupont. -—Une condamnation ! Oui, la politique peut les condamner 3 mais les convaincre d'un crime, jamais ! Ehî je m'interroge moi même, je me demande si par hasard j'aurais pu consentir à lier amitié avec des assassins : non ! je n'aurais point serré la main de Cavaignac, si j'avais cru que dans sa pensée pût naître l'idée, non pas seulement de tuer un roi, mais d'immoler une population entière. Ceci est un crime que l'imagination seule de Fieschi pouvait concevoir ; ce n'est pas là le fait d'un républicain romain qui peut aller jusqu'à exposer bravement sa vie pour immoler un tyran ^ c'est le fait d'un lâche qui ne s'attaque qu'en venant se mettre en embuscade, qu'en frappant toute une population, et qui vient dire : « Je ne crains pas pour ma vie, » lorsque par-derrière lui il y avait une corde pour se sauver ; lorsqu'il se cachait sous un l'aux nom; lorsque, s'il n'eût pas été blessé, il allait disparaître, quitter le territoire de la France, et jouir ailleurs impunément des résultats de son crime.

Mais Cavaignac, mais Guinard, mes amis à moi, qu'on poursuit d'une odieuse accusation jusque sur la trrre étrangère, au risque de manquer de respvt aux oracles de la justice, lu. 18

je «lois dire que je proteste contre celte accusation, même indirecte, portée contre eux.

Le cri^mvo/ parti d'une des tribunes, occasione une légère interruption.

Après cette interruption . qui n'a pas de suite , le défenseur poursuit :

Il ne suffit pas, messieurs, que mon âme proteste, que mon amitié s'insurge en quelque sorte contre l'accusation qui a été portée contre Cavaignac et Guinard ; je puis, pour les justifier, trouver d'autres raisons dans les documens de cette cause.

M. le procureur-général vous a dit : «Pépin a été voir trois fois Cavaignac en avril ; donc il y est allé dans le but de préparer iCJi m-^yer- de 'attentat qui devait se re'aliser en mai; il y est allé pour demander ces fameux fusils dont a parlé Fieschi. »

Eh bien î messieurs, je demande qu'on lise |a déclaration dé Fieschi, celle du 1 1 septembre, le première déclaration accusatrice. La voici :

«Mais voyant qu'il n'y avait pas de revue annoncée pour le 1*'^ mai. Pépin n'en fit pas même la demande. »

Ainsi Pépin , suivant Fieschi , aurait bien eu fintention de demander des fusils à Cavaignac ; mais comme il apprit que la revue n'avait pas lieu le i*-^ mai , la demande , au dire même de, l'accusateur, ne fut pas même faite.

Que l'on prenne maintenant tous les permis, toutes les notes de la prison: qu'on y trouve que Pépin a été voir quatre fois^ si l'on veut, Cavaignac. Quel est donc l'accusateur de Cavaignac? C'est Fieschi. Eh bien! Fieschi vient lui-même d'absoudre Cavaignac. Il peut re^er la mauvaise pensée ; mais au moins celte pensée mauvaise, si elle a existé chez Pépin, n'a pas même été communiquée à Cavaignac.

Ainsi, Messieurs , si fai protesté avec quelque chaleur contre l'accusation qu'on fait peser sur Cavaignac et Gumard , c est que j'étais convaincu qu'on ne trouverait jamais la preuve de leur complicité, c'est que je voyais dans l'accusateur lui- même l'homme qui devait donner un démenti à l'accusation,

l>trà-t»on mainteuant que Pépin est retourné en ^lU^t demander ces fusils qui devaient tuer la famille royale le 2b . Eh bien! je dirai encore à Fieschi: Comment avez-vous pu-

demander des fusils ea twl^ ) quand dès le mois de juin vou g étiez en marché arec Bory ? Vous avez dit daos votre iriterrogatoire que c'était parce que Cavaignac n'avait pas voulu donner les fusils que vous étiez ailé chez Bury j mais je trouve que vous éticK allé chez Bary avant juillet-; Bury est venu déclarer que c'était dès le mois de juin. Et d'un autre côté , Pei>in ne serait allé à Sainte- Pélagie qu'en juillet, je ne sais à quelle date; en sorte que vous auriez été chez Bury avant même qu'on eût pu£iire aticune ptoposition à Cavaignac.

Arrangez , harmonisez donc votre accusation avant de venir, dans cette. solennelle eaoei«te^ la faire peser sur la tête depros dits. . .

Le pbesident. — 'Encore une fois , il n'y a pa5 de proscrits. M'' DUPOû'i.— Eh bien ! je dirai coxdaninés pour ranti^er dans les termes du dioit.

Je suppose Morey et Pépin complices; et sans doute je vais trouver réunies dans ces hommes toutes les conditions d'une complicité raisonnable.

Morey, c'est un des premiers tireui'j, il sait parfaitement l'effet des canons de fusU ; c'est un homme qui veut réussir apparemment dans son crime, car on n'enti'eprend pas un pareil attentat avec de mauvaises aitnes , comme on entreprend un voyage d'une lieue avec an mauvais cheval. Il lui faudra apparemment oc qu'il y a de meilleur en fait d'armes j il lui faudra choisir des canons de chasse du premiei* ord'e , des canons dont le recul sera à peine sensible pour qu'ils ne puissent pas manquer leur but. Et comme , dans votre système , Pépin est le commanditaire de cette infernale entreprise , que lui au moins a de l'argent , on lui dira ; « Faites donc les sacrifices nécessaires; il faut vingt-cinq fusils, ce n'est pas une affaire; 12 ou i,5oo fr. pourront suffire, »

Eh bien! au lieu de cela, Morey et Pépin, complices d«; Fieschi, lui laissent acheter de misérables canons de rebut; ils vont les grouper eosemble de manière à ce que raction de la poudre et du recul entraîne nécessairement Je dérangement de la machine , et trompe , par conséquent , toute i'hr.bilelé du, tireur. . ,

On comprendrait qu'on n'eût pas demandé des instructions èr Pépin , à un épicier qui, peut-être , ne savait pas tirer un coup

de fusil ; mais certes Morey aurait pu donner des conseils pour l'accomplissement du crime , et on aurait alors réuni les conditions que devait nécessairement indiquer Tintelligence de Morey. Eh bien ! je dis qu'il y a là un témoignage contre vous. Cette machine informe dont vous avez été si fier, il n'est pas un misérable sans intelligence , pourvu qu'il ait l'intelligence du crime qu'il voulait commettre, qui n'eût pu la mettre en œuvre comme vous l'avez faitj mais certes elle ne porte pas là le cachet d*un homme auquel vous voulez attribuer une certaine habileté dans les arme*.

Il y a plus : qu'est-ce que je vois? des armes horriblement chargées; des fusils de munition qui sont déjà bien assez sujets à un recul violent, et, par conséquent, à un dérangement considérable de direction; je les ai vus chargés outre mesure; il y en a qui n'ont pas parti, il y en a qui ont crevé : ceux qui n'ont pas parti n'ont pas crevé par conséquent, et vous avez environ sept fusils dont vous avez pu calculer la charge.

Eh bien! tous sont aussi mal chargés, je veux dire chargés d'une manière exagérée , et par cela même disposés contre l'accomplissement du but qu'on devait se proposer.

Que l'on ne dise pas que les fusils ont été chargés pour <ju'ils crevassent, et tuassent Fieschî. Je concevrais cet argument si, par malheur , on n'avait trouvé de charge exagérée que dans les fusils qui ont crevéj mais comme cette circonstance s'est rencontrée dans des fusils qui devaient certainement être chargés de la manière la plus normale, on a pu juger si on avait fait des charges différentes. Des experts ont été appelés, ils vous ont dit que dans les fusils qui n'ont pas parti, le plomb tonchait à la poudre , mais qu'il y avait encore une charge exagérée de poudre et une quantité exagérée de plomb.

Vous accusez Morey d'avoir chargé avec vous les canons^ il a voulu vous tuer, dites-vous? Je le veux bien; mais au moins il voulait aussi tuer le roi et la famille royale. Eh bien ! à supposer qu il eût des canons plus mal chargés que les autres, toujours est-il que tous ceux qui n'ont pas parti, et qui assuré* ment n'étaient pas destinés à vous tuer, puisqu'on a reconnu que la charge y était immédiatement appliquée à la poudre, tous ceux-là ne présentent pas une charge plus normale, plus habile que celle des autres.

Il faut donc reconnaître qu'il n'y a pas eu, dans la manière dont les fusils ont été chargés , idée de tuer Fieschi; mais qu'il y a eu, dans tout ce que l'armurier vous a dit, charge exagérée et anormale, et que , sur cent fusils chargés de la même façon, quinze devaient crever. Il y avait là une charge telle que la passion seule pouvait pousser à en faire; tandis que si Morey, homme habile et connaissant l'eifet des armes à feu, avait réellement concouru à cet atroce moyen de satisfaire une vengeance inspirée par les idées politiques qu'on lui p.ête, il aurait à coup sûr mis la charge juste, et calculé les effets de la machine de manière à ne point compromettre le résultat même qu'il voulait obtenir.

Ainsi, Messieurs, l'expertise seule de la machine, l'expertise faite sur la charge des canons, met. pour ainsi dire, Morey hors de cause.

On demande à un autre témoin : Reconnaissez-vous Morey?— Oui, c'est bien là sa tournure; mais la personne que j'ai vue était un peu plus grande et uu peu plus corporée. C'est-à dire que Morey sera Ja personne dont on parle ; mais à la condition d'être un peu plus grand et un peu plus corporé. Il faudrait pour cela opérer nn miracle.

Mais, ajoute le témoin, l'oncle de Fieschi avait des souliers , et celui qu'on me représente a des bottes. Morey répond eu exhibant les factures de son bottier, et en invoquant le témoignage de tout son quartier, où il est connu pour n'avoir jamais eu que des bottes. Il est peut-être le seul homme en France qui depuis vingt ans ne porte plus de s(»aliers. C'est pour lui un bonheur extraordinaire.

J'interpelle un autre témoin , madame Andrener ; elle répond : C'est bien sa tournure; mais celui que j'ai connu étant l'oncle de Fieschi avait l'œil plus gros, plus saillant , il n'avait pas de favoris.

Si madame Andrener, le jour de l'attentat, avait jeté lesyeux sur le véritable Morey, elle n'aurait jamais dit qu'il avait l'œil gros; elle aurait au contraire remarqué en lui un œil renfoncé, protégé par un sourcil énorme, c'est ce qui lui donne un aspect assez généralement indécis. Comment voulez-vous que cet homme soit le même?

Je demande au baiLier Morey s'il Ta jamais vu sans favoris , il TOUS dira que Morey a eu constamment des favoris tels qu'il les a devant la cour. Le 5 1 juillet, au momment où il a été jeté dans les cachots, il avait les favoris comme aujourdhui, et bien certainement depuis le 26 ils n'avaient pas eu le temps de repousser.

Un autre témoin , Eugénie Saîmon , a dit qu'elle pourrait le reconnaître à son accent ; car, en demandant Gérard , il avait un accent étranger ou méridional. Morey parle en sa présence, son accent n'est ni méridional ni étranger : Eugénie Salmon ne saurait reconnaître dans cette voix celle de l'oncle de Fiesclii.

Je demande si jamais, dans un procès criminel, lorsqu'il s'agit de la vie , de l'honneur des hommes , on pourrait reconnaître une identité à de pareilles conditions , à celles cju'il y aurait différence notable de taille et de grosseur, différence totale d^habits et de chaussures, différence dans les favoris , et différence dans la langue parlée par les mêmes individus. Un homme ne peut ressembler à un autre, si l'on fait abstraction de la figure, qu'à la condition d'avoir la même tournure , la même grandeur, fa même taille , la même chevelure , la même voix , le même langage. Ici, au contraire, merveilleux prodige! un homme ressemble à un autre, et cependant il y a entre eux dissemblance complète sur une infinité de points essentiels.

Il s'agirait d'un tout autre procès, d'un délit de chasse, on ne pourrait établir l'identité du délinquant sur de pareils indices, et l'on voudrait trouver ici les bases d'une condamnation capitale !

Il y a quelque chose de plus extraordinaire. Des témoins disent qu'ils ont vu un homme qui, au premier abord, leur a paru ressembler à Morey, mais qui, vu de près, s'est trouvé un individu tout différent.

Ainsi un nommé Riberolles, que nous avons fait assigner à décha'ge parce qu'on ne l'avait pas assigné h charge, a dit avoir vu passer dans la rue avec Fiesrhi, un homme en redingote bleue, qu'il avait d'abord pris pour Morey, et qui cependant n'était pas et ne pouvait pas être Mon y. Un témoin, président de la section Louvel, a dit la même chose : mais M. Ri-

beroUes est un homme employé du gouvernement, cinq o» six témoins ont tenu le même langage. On conçoit eu tffcl que l«i ressemblance peut être telle qu'on s'y trompe un instant, mais qu'ensuite on reconnaisse son erreur,

Coqui est décisif surtout, c'est l'accent de Morey en fmnçais j il n'a jamais eu l'accent piémontais, corse ou napolitain. C'est un autre indivitUi évidemment qui s'est fait passer pour l'oucle de Fieschi , qui a loué avec lui l'appartement sur le bouîevart du Temple , et qui peut-être c^t le complice de l'attentat.

En matière de grand criminel surtout, le moindre doute suffît pour l'absolution. M. le procureur-général l'a bien senti, car il vous a dit : « Si je n'établis pas que IMorey «oit allé dans la maison n. 50, sur le boulevart du Temple, tout disparaît, il n'y a plus de preuves du fait capital. »

Vous avez dit que la fille Salmon avait reconnu Morey à cette audience , sans doute elle n'avait vu Morey que par-derrière, on a dit à Morey ; Rctournez-vous, Morey s'est retourné. Alors le témoin a dit: C'est à peu près la même taille et la mémo tournure.

Mais il parlait un accent étranger , et on dira à votre audience qu'il y a eu une reconnaissance authentique et formelle par cette lille Salmon. Il est cependant une personne qui l'a reconnu, et vous croyez peu»; être que c'est un malheur pour la cause ? Pas du tout , et je n'ai jamais été plus enchanté que le jour où la dame Robert Ta reconnu. En effet , confrontée avec lui le loaoùt, alors que Morey était encore cet homme fort et vigoureux , alors qu'il se ressemblait à lui-même , avant l'horrible malheur qui l'a frappé, elle ne le reconnaît pas; et huit mois après , alors que Morey ne se ressemble plus à luimême , alors que la mort l'a déjà saisi , pour ainsi-dire, elle se rappelle parfaitement ses traits, elle reconnaiL à travers ce cadavre quevous jugez complice; l'être vivant, fort et vigoui'eux qu'elle n'a pas reconnu d'abord. Or , la déclaration d'un seul témoin sufTit-elle quand les uns disent que f individu dont il s'agit était plus grande plus gros, quand les autres disent (Jue ce n'es* pas le même; 4{uand les autres disent qu'il est vêtu, chaussé autrement ? Malgré tout cela la femme Robert persiste avec une intrépidité extraordinaire dans sa déclaration 5 cli**'

28o luttera contre tout l'univers si l'on prétend qu'il n'y a pas ressemblance entre Morey et l'individu dont il s*agit. Eh bien I Messieurs , j'en suis content pour Morey ; je m'en réjouis , je le répète.

Quant à la question principale et fondamentale, je dénie les aveux de Fieschi ; je dénie le fait que Morey soit allé dans la maison où l'attentat a été commis. Personne au monde sur ce fait ne peut venir dire : Oui , Morey y a été. Consultez bien Yos souvenirs, MM. les pairs, et vous en serez convaincus. Aussi , M. le procureur-général a-t-il très-bien compris que si Morey n'était pas allé dans cette maison , il n'aurait pu charger les canons , et qu'en conséquence cette déposition deviendrait absurde , calomnieuse. C'est donc [là toute la cause. Or, je vous demande , je demande à vos consciences si dans la moindre affaire civile un homme étant le même à la condition de toutes les dissemblances que j'ai signalées, si vous feriez perdre 1 5 ou 20 francs entre deux particuliers , si vous diriez : Oui , il y a identité. Et dans un procès criminel on pourrait dire que la pairie française . trouvant l'identité au milieu de toutes ces dissemblances, a prononcé la condamnation ! Nod , je le dis, l'accusation manque de base; elle n'a plus de fondement après les argumens que je viens de présenter. S'il reste eucore quelque chose, ce sont des rêves, des calomnies, des idées qui ont été présentées dans un but coupable, celui de faire périr un innocent sous le coup de peines infamantes et terriblas.

Le président. — M® Dupont, voulez-vous vous reposer? M* Dupont. — M. le président, je suis horriblement enrhumé. Si la cour voulait me permettre de finir ma plaidoierie demain, car elle ne sera certainement pas terminée aujourd'hui? . Le président. — La cour vous accordera le temps de vous reposer pour continuer aujourd'hui. Combien voulez-vous? M' Dupont. — Une demi-heure.

L'audience est suspendue à quatre heures , et reprise à cinq heures moins un quart.

M* Dupont reprend sa plaidoierie en ces termes : . Je ne sais si je m'abuse, il me semble difficile, à travers tous les ambages de Fieschi, de découvrir la vérité. Je crois remplir un devoir consciencieux en vous aidant à la trouver. J ai rendu

à Fieschi le rôle qui lui est personnel, que la vanité peut bien garder; je suis parvenu à détruire les seules preuves que nous ayons rencontrées en dehors des rêves , des accusations de Fieschi, c'est-à-dire la fréquentation du n° 5o parMorey: ce point capital est fortement ébranlé , s'il n'est complètement détruit.

Après avoir détruit l'espèce d'impression morale qu'ont pu produire sur vous les déclarations de Fieschi , par les attaques que j'ai livrées, non pas seulement à la partie matérielle de ces 9éclarations, mais à la partie stratégique de son système, je suis arrivé, si je ne me trompe, à établir jusqu'à l'évidence qu'il doit y avoir un autre individu que Morey, qui lui ressemble, et qui est le véritable complice de Fieschi j car s'il est un point incontestable, c'est que quelqu'un est allé louer l'appartement avec Fieschi, qu'un individu inconnu a fréquenté cette maison n°5o, qu'il y est allé le dimanche, le lundi matin, le lund* soir.

Ce complice existe incontestablement, malheureusement il m'échappe; il m'échappe par suite du caractère spécial à l'accusé Fieschi. Supposez que ce complice soit un Corse , un compatriote de Fieschi , qu'il est lié à lui par la communauté d'o- Tigine. Un Corse ne peut trahir un Corse. Un Français, ce n'est pas un compatriote. Lisez^l'interrogatoire de Fieschi ; à toutes les pages , vous trouverez que s'il avait rencontré des Corses qu'il eût bien connus , c'est avec de pareils hommes qu'il aurait entrepris son affaire, et non avec des Français, avec des hommes légers , qui sacrifient leurs secrets après un verre de vin , ou à leur maîtresse.

Ainsi tomt Français est un être indigne de figurer dans un pareil complot.

Il fallait un Corse. La Corse est non seulement la patrie de l'énergie, de l'intrépidité, mais la patrie de l'assassinat. La Corse entière s'élèvera contre cette interprétation de Fieschi sur son caractère national. Non , ce sont les mœurs de son pays. Fieschi s'était créé à Paris une espèce de patrie. Paris est pour tous les mauvais sujets un cloaque où ils viennent se dérober aux poursuites de la justice de leur pays. Là se trouve une réu* nion de gens sans aveu. Piémontais , Italiens , Portugais , etc., voilà ceux dont Fieschi interroge le cœur et la conscience , voilà les gens dont il faisait sa société habituelle , ce sont là se*

i8a véritables compatriotes. Le secret du crime ourdi avec complicité est sacré entre eux 5 Fieschi ne les compromettra pas. Des Français , on peut facilement les compromettre à l'aide de circonstances que nous aurons à développer; pour sauver ses véritables complices ; faire commuer pour soi la peine capitale en détention perpétuelle, on peut perdre un Français. S'il se trouve, par un hasard heureux, un Français qu'ils connaissen , avec lequel il pourra s'établir des liaisons d'amitié, de service, s'il se trouve que ce Français ait une ressemblance avec le couï^ plice étranger, le complice véritable compatriote, dans ses idées à lui, Fieschi, il enverra à l'échafaud le Français pour sauver le compatriote.

Ainsi noas sommes arrivé à ce point que ce n'est pas Morey qui a été dans la maison du n** So; que quelqu'un qui lui res^ semble y a été: que cet individu est le véritable complice de Fieschi.

Maintenant reprenons les faits reprochés à Morey : est ce que depuis que Fieschi a quitté la rue Saint-Vicfor , que l'hospitalité que Morey lui adonnée a cessé, la liaison de Fieschi avec Morey a été tellement flagrante , tellement intime , qu'il ne soit pas possible de supposer que Morey a été son complice^ Où sont les témoins qui viennent attester à votre cour la con tinuité de ces relations? Mme Mouchet , dit-on , a déposé que ces liaisons avaient continué; elle a dit, et cela est consigné dans mes notes d'audience et au Moniteur^ que Fieschi était venu cinq à six fois peut-être chez Morey. Oui, certainement , il est venu chez Morey , toujours par la même raison qui l'y avait fait demeurer plusieurs fois j il y venait mendier un déjeuner, un diner, il arrivait toujours aux heures des repas. On ne pouvait que lui offrir de se mettre à table ; il y aurait eu de la malhonnêteté à faire autrement; on ne pouvait la mettre à la porte. Voilà comme on le recevait. Il y plus, Morey ne demandait pas mieux que de lui rendre service. Il y a loin entre ce désir, cette bonne volonté d'obliger , et une intimité qui suppose la complicité.

Est-ce que, par hasard , une foule de témoins sont venus vous (lire ; Morey a été maintes et maintes fois dans la maison du n» 5o ?

Ainsi , relativement à toutes les fréquentes visites dont ou vous a parlé, il faut relrancher le mois de séjour, du i5 juin au i5 juillet, de 'a fille Bocquin chez Fieschi. Et encore l'on pourrait prolonger ce séjour pent-être jusqu'au 25 juillet. De peur de se compromettre, la fille Bocquin a déclaré être sortie de chez Fieschi au moins dix jours plus tôt qu'elle n en est sortie réellement. Si j'avais voulu confondre ce témoin , je lui aurais fait reconnaître des faits qui sont à sa confusion» La déposition de la fille Salmon est précise à cet égard. La sortie de la fille Bocquin est du '^4 au 25 juillet. C'est à peu près à cette époque que Fieschi prit la malle de cette demoiselle, et la conduisit dehors. Je prends le témoignage de la fille Saimon ,• ety fort de ce témoignage, je viens dire qu'il y a eu , depuis le i5 juin jusqu'au 14 ou aS juillet, un témoin assidu et constant, qui pourra dire toutes les actions de Fieschi, qui pourra dire quelles sont les personnes qui sont venues dans la maison, et qui déclarent que pendant tout le temps qu'elle a été avec Fieschi , elle n'y a vu venir aucun homme. Apparemment que Morey est compris dans ce terme générique d'hommes.

Me voilà quitte pour un mois et demi avant Taltentat. Il me reste à justifier Morey pour les 25, 26 et 27 juillet. Il est faux , matériellement faux , que Morey ait été chez Fieschi 5 toutefois, avant d'aborder cette question , il faut que j'écarte encore de celte cause une allégation de Fieschi j Fieschi vient toujours jeter comme une preuve d'un fait important une foule de détails. C'est un homme qiii, pour bien établir qu'il vous a rencontré, vous dit : Kl même vous aviez une tache au cin-r quième bouton de votre habit , ou : Vos bottes étaient percées. Par exemple , il invente celte traîr)ée de poudre, cette excursion dans les vignes du Père Lachaise.

Il faudrait que Fieschi eût une bien grande confiance dans la crédulité des magistrats pour qu'il conçût la pensée de faire croii e à la cour qu'une expérience est nécessaire pour prouver qu'en mettant le feu au milieu d'ime traînée de p»>udre, toute la ti aînée s'enflamme simulUnément.

Si Fieschi avait été assez ingénieux pour dire que l'expérience a été faite dans le bi^t de savoir si, en mettant le feu au milieu, la traînée s'enflammerait pl»|5 xite.l[u'ç<i)i incitant le

feu à l'un des bouts, je concevrais Texpe'riencej mais alors i' faudrait qu'il y eût eu une contre-épreuve : mais faire l'expe'rience sans contre -épreuve, comme des enfans pourraient le faire, rien que pour savoir si quand on met le feu au milieu, toute la traînée prendra le feu, tout cela est tellement ridicule, tellement inconcevable, que je n'imagine pas comment le génie de Fieschi a pu imaginer une pareille preuve circonstancielle.

Il y a plus, pour donner une authenticité complète à cette preuve, il dit : Cela est tellement vrai que nous avons été dé" jeûner en sortant de là. Pépin peut avouer, s'il le veut, qu'il a, en février, en mars ou en avril, dîné chez le restaurateur avec un troisième individu; mais Morey n'en a aucun souvenir. La justice fait venir le restaurateur et ses garçons, on leur présente Morey, aucun ne le connaît.

Il y a ceci à remarquer que le restaurateur se souvient trèsbien qu'à une certaine époque, vers le mois de juin, trois individus sont venus dîner chez luij il se souvient de la circonstance, il y a une très-grande probabilité qu'il reconnaîtra les personnes qui seiont venues. Il regarde Morey, il dit ; Je n'ai jamais vu cet homme chez moi. Mais Pépin a fait à Fieschi une objection dont celui-ci n'a pas pu se tirer : Pépin a dit : Mais nous avions, dites-vous, déjeûné à neuf heures chez moi, et nous aurions encore été dé jeûner chez le restaurateur? Fieschi a répondu : Nous avions gagné de l'appétit en marchant. Je me demande alors ; Combien donc a duré cette promenade! Je prends les interrogatoires de Fieschi, et je vois deux fois cette déclaration que la promenade n'a pas duré un heure. Il faut que Fieschi ait un estomac terriblement absorbant pour qu'après avoir déjeûné chez Pépin, il soit, au bout d'une heure de promenade, dans la nécessité absolue d'aller manger du paîn et du fromage. L'explication donnée de ce second déjeûner, c'est-à-dire la longueur de la course, est donc démentie par le propre témoignage de Fieschi, et l'objection de Pépin reste dans toute sa force.

Revenons maintenant à ces trois jours dont j'ai à vous rendre compte. Jusqu'au 25 juillet Morey n'a pas été chez Fieschi j la fille Bocquin est là pour garantir ce fait. Voyons s il y a des élémens de preuves qui établissent que le 25, le 26 el le

27 orey soit allé chez Fieschi.

Fieschi ne dit pas du tout que Morey soit venu chez lui le 24. Il dit qu'il lui a donné rendez-vous, ainsi qu'à Pépin , à la Salpélrière, pour aller de là en avant du pont d'Austerlitz fairj le compte des dépenses de l'attentat. Quelle est la preuve donnée par Fieschi? C'est que deux officiers sédentaires allant de jardin en jardin pour acheter de la salade, l'ont vu se promener près de la Salpétrière. Qu'est-ce que cela prouve ? C'est que vous vous promeniez. Je vais plus loin, et je prouve tout le contraire de ce que vous vouliez prouver. Jejvous ai demandé si ce jour-là, à quatre heures et demie , vous n'aviez pas été demander la fille Nina à la Salpétrière; si ]ce n'était pas pour elle que vous aviez fait cette course; vous m'avez répondu avec aplomb : a Ce n'est pas vrai. »

Alors j'ai interrogé la fille Leroux 3 cette fdle a répondu qu'entre quatre et cinq heures Fieschi était venu demander la file Nina. Nina était sortie , et voilà probablement pourquoi Fieschi se promenait sur le boulevart de la Salpétrière , il attendait Nina.

Je consulte vos interrogatoires, j'y cherche à quelle heure a eu lieu le rendez-vous près du pont d'AusterlitZj je trouve que dans ces pièces vous indiquez huit heures. Alors je demande comment vous avez pu espérer faire croire à la justice que vous attendiez à quatre heures pour un rendez-vous qui ne devait avoir lieu qu'à huit heures.

Voyons ce que vous avez fait cette soirée auprès du pont d'Austerlitz. Vous avez arrêté les comptes de l'attentat. Donnez-moi les élémens de ces comptes. Je prends ce carnet, je prends vos déclarations, je les retourne dans tous les sens, je grouppe les chiffres do toutes les manières possibles. Vous me promettez une note qui me satisfera, depuis deux jours je l'attends. C'est que vous ne pouvez produire aucun élément de ce prétendu compte. Vous n'obtiendriez pas devant la justice civile un centime avec les énonciations de ce carnet, et vous Toudriez avec de pareils moyens faire tomber ma tête.

Le compte, dites- vous, a été fait de telle sorte que Morey a demandé la diminution d une somme de 55 ou 57 fr. pour des fournitures qu'il avait faites à Pépin ou à Fieschi, savoir : 25 fr. pour un harnais, 1 5 fr. pour la malle, 5 fr. pour les arrhes des fusils, 10 ou 12 fr. prêtés. Il y a un défaut dans ces élémens ; Vous avez entendu la femme Mouchet dire que les a5 fr. de

harnais avaient été compensés par da sucre, de sorte que le prétendu élément de cette prétendue compensation manquerait à Fieschi.

Enfin Fieschi vient dire que quelques jours aprèj Pépin est venu, soupçonneux, lui demander s'il était vrai queMoreyeût fait les dépenses qu'il avait voulu compenser contre sa part dans les dépenses. Je vous demande quel jour vous avez vu Pépin. C'est ! e 24 que vouj avez compté ; vous avez dit dans un interrogatoire que vous aviez vu Pépin pour la dernière fois le a5, parce que Pépin vous avait apporté 18' fr. pour acheter des fusils. C'est donc ce jour-là que vous avez vu Pépin, et vous ne dites ravoir vu que parce que vous vous souvenez qu'il vous a apporté 187 fr.j mais il se trouve que huit jours après ce n'est plus Pépin qui a apporté ces 1B7 f j c'est Morey qui les a reçus de Pépin, et qui les a donnés à Fieschi. Il résulte de là qu'il n'y a plus de preuve que Fieschi ai vu Pepiu depuis le 24. S'il n'a vu Pépin depuis le 24, que devient ce contrôle de l'avarice de Pépin contre la compensation réclamée par Morey ?

Voyons la journée du 25. Depuis longtemps Fieschi voulait acheter une malle, et cela se conçoit parfaitement. Fieschi n'avait pas de domicile fixe, il errait d'asile en asile. Morey, qni ne savait pas que Fieschi demeurait au n. 5o, qui croyait que Fieschi vivait comme il avait toujours vécu, s*expUquait parfaitement que pour transporter son mobilier, sa garde-robe, et même sa poissonnière, car il met tout dans sa malle, jusqu'à sa batterie de cuisine, il fallait à Fieschi une assG?i grande malle. Il ne fut donc pas étonné lorsqu'un jour Fieschi lui dit: « J'ai besoin d'une malle; comme bourrelier, vous vous connaissez assez en malle; venez avec moi en voir une. » Fieschi, dans la vue de son attentat, achète une malle, ou plutôt donne des arrhes pour une malle, le 24 juillet. Le 25, il va pour la prendre; il rencontre Morey, et lui dit : « J'ai acheté une malle ; puisque je vous rencontre venez avec moi. )) Morey dit : « Je n'ai pas déjeûné, je n'ai pas le temps d'aller avec vous. — Eh bien ! nous déjeûnerons dans le quartier du Temple. » Morey accepte la proposition, et ils vont ensemble chez Beaumont, le marchand de meubles.

Morey demande une grande malle, une malle de quarantedeux pouces, et on lui fait une charge de cela. Prenons qu'il

l'ait dit; ne sait-on pas que si on avait des malles assez grandes pour qu'on ne fût pas forcé de plier les habits, ils seraient moins abîmes? Rien de plus simple, Morey dit qu'il faut une grande malle, parce que Fieschi lui a dit qu'il voulait une malie où ses effets pussent tenir sans être plie's en deux.

Je conçois, messieurs, que s'il y avait dans la cause uq fait capital autour duquel on pût grouper de pareils faits, ces faits auraient de l'importance j mais ces faits capitaux, je les ai déjà détruits dans leur base.

Fieschi l'a dit lui-même : c'est Morey qui a été chercher le commissionnaire. Morey le nie. Le commissionnaire est appelé; il n'a TU qu'une seule personne, et certes la preuve incriminatoire que Fieschi voulait apporter sur ce point lui échappe. Mais cette preuve fût-elle acquise à Fieschi, est-ce qu'il en résulterait quelque chose de grave contre Morey? Qu'y aurait-il donc de concluant à ce que le témoin vienne dire : J'ai entendu Morey dire ; Portez cela rue de l'Arbre-Sec? Mais Morey ne saitil pas que Fieschi n'a pas de domicile fixe? ne sait-il pas qu'il est sau5 cesse errant d'asile en asile? Morey ne pouvait-il pas croire que Fieschi demeurait rue de l'Arbre -Sec ?

Autre circonstance : Morey a donné 187 francs pour payer les fusiU.

Ici, Messieurs, je vous demande encore toute votre attention; vous allez voir qu'ici il faudrait passer à travers des contradictions inexplicables pour accepter l'hypothèse deFieschiaLe 11 septembre (page 9a des interrogatoires), il dit que c'est Morey qui a apporté de l'argent. 11 faut que Morey ait nécessairement apporté l'argent avant sept heures du matin, car à huit heures vous étiez chez le marchand de malles; à neuf heures vous étiez encore à déjeuner; à neuf heures la malle est emportée; à dix heures vous étiez chez l'armurier Bury, et à onze heures quinze minutes le fiaere emportait les canons au boulevart du Temple, n* 5o. Le fiacre appartenait à une place , et ù force de recherches, dans la procédure nous avons obtenu cet heureux élément.

Si donc l'argent a été porté chez Fieschi, il devra y avoir été porté avant sept heures du matin : eh bi^n ! je vais plus loin je cherche, et dans un autre interrogatoire je trouve qu'il a apporté l'argent dans Taprès-midi. Voilà deux déclarations.

On ne me contestera sans doute pas le droit de prendre la déclaration la plus favorable , et je dis qu'il est prouvé qu'il n'est pas possible que l'argent ait été porté dans l'après-midi. A huit heures , vous êtes chez le marchand de malles ; à neuf heures la malle est sur les crochets du commissionnaice • à onze heures et demie les fusils sont dans la malle, le marchand est payé , les fusils sont chez vous.

Si je ne vous ai apporté l'argent que l'après-midi , je ne vous l'aurai apporté que trop tard, et à une époque de la Journée où déjà évidemment les fusils étaient payés.

Vous voilà donc pris encore dans vos propres filets. Il s'agit pour le démontrer de suivre les détails factidieux de cette volumineuse procédure. C'est un travail rebutant sans doute, mais indispensable , de suivre pas à pas un homme , de quart d'heure en quart d'heure.

Il le faut pourtant : si vous le quittez cinq minutes , vous êtes perdu. Pour prouver ce que je viens de vous annoncer, je vous signale, Messieurs, la page 262 des interrogatoires , 011 se trouve une confrontation de Morey avec Fieschi.

On demande à Fieschi :

a D. Persistez - vous à dire que c'est le i5 juillet que Morey vous a apporté les 187 francs 5o centimes, prix des fusils ?

» R. Oui.

î) D. Vous souvenez-vous de l'heure à laquelle celte somme a été apportée ?

» R. C'était dans F après-midi', mais je ne puis préciser l'heure. »

Il suffit que ce soit dans l'après-midi pour que je dise que vous n'avez pas déclaré la vérité, Fieschi j car dans l'après-midi les fusils étaient payés. Si l'argent n'a été porté que dans l'après-midi, il n'aura pas servi à payer les rusils.

Vient donc la joui;née du dimanche 26. Nina va à midi chez Fieschi. Il la renvoie à une heure, et, pour la renvoyer , il lui dit qu'il attend un ami, qu'il attend son oncle. Nina s'en va. On 'interroge. Elle dépose en cela la vérité. Elle dit; Fieschi m'a jdit qu il attendait quelqu'un ; mais Fieschi ment à la fille Nitia ;

car je vais le suivre de minute en minute, et montrer qu'il est resté dehors de chez lui jusqu'à quatre heures. Prenez la déposition du serrurier. Il vous dira que Ficschi était venu com- , mander la barre le matin , qu'on la lui avait promise pour une heure. Ainsi, s'il renvoie la fdle Nina , c'est pour aller chez le , serrurier. La barre n'était pas achevée. Il attend qu'elle soit finie. Peut-on penser qu'il aura, en attendant, été de chez le serrurier à son domicile? Le serrurier demeure au faubourg Saiot-Antoine. Peut-on, par interprétation, dire qu'il aura été de chez le serrurier à son domicile , boulevard du Temple, n* 5o? Non, sans doute. Ainsi , depuis une heure , nous le suivons à la piste ! Comment dire alors qu'à une heure il attend Morey, puisqu'il était hors de son domicile après une heure?

Fieschi ne dit pas que le soir il soit revenu chez lui. C'est an lendemain qu'il va faire reporter tous oàs apprêts auxquels il veut faire participer Morey.

Voyons donc la journée du 27. Ici je trouve Fieschi preiendant que Morey était chez lui entre midi et une heure. La fille Nina a dit qu'à cette heure elle a vu Fieschi avec son oncle, buvant de la bière dans un café voisin de l'ancien Ambigu. Il n'y a qu'un inconvénient dans cela , c'est qu'à midi P'icschi ne devait pas être chez lui. Rappelez-vous ce qu'il a dit et ce qui est consigné dans son interrogatoire; il a dit : Vers dix heures, j'ai été chercher le foret de Boiieau ; vers midi et demi , j'ai été le rapporter rue Quincampoix ; au moment où Nina prétend que Fieschi était avec Morey , il était dehors occupé à reporter le foret. Voilà un espace de temps dans lequel il est iaipossible de colloiuer Morey.

Mais on a vu Morey à une heure, buvant de îa bière avec Fieschi. D'abord je ne concevrais pas pourquoi Morey n'aurait pas bu de bière avec Fieschi. Cela ferait peu de chose; car, pourrait-on conclure, de ce qu'il a bu de la bière, qu'il a chargé les fusils? pourrait-on raisonnablement dire : Vous avez bu do la bière, donc vous avez chargé les fusils? J'ai bu de la bière parce que j'avais soif. Fie.schi m'a offert de laLicre, ou j'ai offert de la bière à Fieschi ; voilà tout. Ainsi donc, Morey u'avat aucun intérêt à dire : Je n'ai pas été, à une heure, boire de la bière avec Fieschi. Quoi qu'il en soit, voyons ce qu'il y a d'établi sur ce point. La fdle Nina a dit: J'ai vu Morey. Moi, je dis à la fdle Nina ; Vous n'avez pas vu Morey. Vous allez le

concevoir. La fille Nina est oblige'e de convenir qu'elle n'avait pas vu Morey depuis dix-huit mois; elle est obligée d'avouer qu'elle avait vu très rarement Morey chez sa mère. Ainsi, de son propre aveu, pour peu qu'un homme ressemble à Morey, elle pourra prendre cet homme pour Morey. Je suppose que cette fille ait vu un individu ressemblant à Morey. Que voyonsnous? nous voyons Fieschi ne laissant pas approcher la fille Nina de la table où il boit de la bière avec cet individu j il va au-devant d'elle , et l'amène, pour causer, dans l'allée de sa maison. Comme il a intérêt à dire que l'individu avec lequel il cause est M. Morey, il lui dit : C'est Morey. La fille Nina accepte cette^ explication : qu'est-ce que cela lui fait que ce soit Morey ou un autre? Mais, je vous le rappelle encore, Fieschi a dit positivement qu'à cette heure-là il était allé reporter le foret à Boireau. Tâchez donc d'harmoniser ces contradictions j quant à moi , c'est chose impossible : j'ai beau chercher la vérité en présence de faits si contradictoires, je n'y trouve que contradiction.

Enfin, Morey a bu ou n'a pas bu de la bière le soir à cinq heures , mais est-ce lui qui est reconnu cotnme ayant été chez Fieschi par la femme Andrener et la fille Salmon, qui l'ont vu s'en aller vers neuf heures et demie? cela va dépendre de toute les preuves circonstancielles 3 car la femme Andrener, la femme LarcKer, le père, la mère et la fille Salmon ont vu un homme descendre, et c'est à ce moment-là même que Mme Andrener l'a aperçu sans favoris, avec une taille et une grosseur différentes; elle lui a vu des souliers tandis qu'il ne porte que des bottes ; elle lui a reconnu un accent étranger, et Morey parle très bien français.

La dame Andrener dit qu'il pleuvait, qu'il a demandé un parapluie, et qu'on lui a prêté un parapluie pour le conduire jusqu'au cabriolet qui l'a ramené chez lui.

Le fait est impossible , la police a fait les recherches les plus minutieuses , on trouve dans le dossier la preuve que tous les cochers de cabriolets ont été appelés, on n'a pu retrouver celui qui aurait conduit un homme du boulevart du Temple, n. ôo, à la rue Saint- Victor. Vous savez qu'on a été beaucoup plus heureux quand il s'est agi de savoir quel cocher de fiacre ou de cabriolet avait servi au transport de la malle.

Suivons maintenant Morey dans ses véritables courses. Il est

rentré chez lui ver» huit heures , on a allumé de la chandelle , parce qu'il faisait sombre , et que la devanture de la boutique était fermée. La dame Mouchet atteste qu'il était mouillé; comment le savez- vous? lui dit on. C'est, répond le témoin, parce qu'on avait fait un service en l'honneur des Tictimes de Juillet, et qu'il avait son habit noîr.

On interroge la fille Manny ; elle répète à peu près les mêmes circonstances. Le petit Lutz en ajoute même une nouvelle qui confirme la vérité de ces dépositions.

Ce n'est pas tout. On prétend que le lendemain , 28 , Morey a été vu dans la rue Basse-du-Temple par M. Burdet , domestique de M. Panis , et par un autre témoin. L'un d'eux a déclaré positivement qu'il ne le connaissait pas. Burdet le dépeint avec un costume qu'il ne portait pas.

Qu'a donc fait Morey le 28? Il est allé à la Maison-Blanche régler un compte avec le sieur Fontaine. M. Fontaine lui avait donné en solde un bon de ^5 francs et une dizaine de francs. Morey, en retournant vers son domicile, s'est aperçu que M. Nontaine avait oublié d'endosser le bon, il est revenu auprès de lui.

Morey était parti de chez lui à huit heures du matin pour aller à la Maison-Blanche, il lui a fallu au moins un grand quart d'heure. Il était neuf heures et demie lorsqu'il est revenu chez lui 3 il a pris une tasse de café , puis il est sorti pour aller se faire faire la barbe. Il est rentré à midi et il est allé ensuite lire les journaux. Comment concilier des témoignages qui établissent des faits aussi précis , avec la déclaration de Burdet , qui l'avait vu dans le quartier de la rue du Temple , entre dix heures et demie et onze heures et demie. J'interroge Pierre, camarade de Burdet, qui dit qu'il était entre neuf heures et demie et dix heures. Ainsi voilà des témoignages qui me sont favorables, car la personne que les témoins ont vue ne saurait être Morey.

Mais Fieschi dit : J'ai vu Morey quelques minutes avant Boireau, vers neuf heures. Eh bien! si nous étions sur les lieux du forfait, Bunlct et Pierre n'ont pu nous voir ailleurs. Toutes ces déclarations sont évidemment inconciliables.

Et vous allez concevoir ce phénomène , messieurs. Il ctait à causer avec un nommé Pierre j il voit passer un individu et le

prend pour Morey. Heureusement que Ja femme Robert est Yenue reconnaître Morey maigre toutes les autres déclarations. Cet homme est donc d'une bien grande ressemblance avec Morey. Eh bien ! que faisait Morey? Il flânait vis à- vis d'un magasin de de'cors , et Burdet le laisse passer, lui, le bourrelier de la maison, chez qui il entrait souvent pour lui demander un verre de vin, avec qui il avait des rapports journaliers! Et il est entré chez Morey ; il y a pris un verre de vin sans dire : J'ai vu Morey. Mais depuis Morey a été arrêté; mis en liberté, puis ajrêlé de nouveau, et alors on se persuade que c'est cet homme qui est coupable, que c'est bien lui qu'on a vu. Et voilà , messieurs , comment arrivent de pareilles dépositions.

Le priés dent. — M" Dupont , si vous avez terminé sur celle partie, la cour entendra demain la suite de votre plaidoirie.

L'audience est levée à six heures moins uu quart et continuée à demain.

QUATORZIEME AUDIENCE. — 12 FEVRIEBl.

Sommaire. — Fin de la plaidoirie de M^ Dupont pour Morey, — Plaidoirie de M^ Marie pour Pépin, — Plaidoirie de M*^ Paillés pour Boireau,

*A midi un quart , les accusés sont amenés.

L'audience s'ouvre par l'appel nominal de MM. les pairs.

M. le baron de Fréville ne répond pas à l'appel.

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