SUITE DE LA PLAIDOIRIE DE M*' DUPONT
M*' Dupont. — La cour a écoulé hier avec la plus grande attention la première partie de la défense de Morey. Je la prie de me continuer la même bienveillance, le même intérêt.
Dans la séance d'hier, après avoir logiquement partagé les preuves que l'on oppose à Morey en preuves capitales et en preuves circonstancielles , je me suis occupé d'abord de faire disparaître de la cause la prepaicre des preuves capitales , celle de la présence de Morey dans la maison du boulevard du
Temple, n° 5o. Ensuite je rae suis occupé, avec succès, je Tespère, de toutes les preuves circonstancielles qu'on a groupées autour de ce fait, et qui n'ont en réalité de valeur que par ce fait.
La seconde preuve capitale que l'on oppose à Morey, c'est le témoignage de Nina Lassa va ; ce sont en même temps toutes les circonstances accessoires qui se groupent autour des déclaratiows de celte fille, et qui n'ont en réalité de valeur que si son témoignage lui-même peut obtenir quelque poids devant la justice.
Il faut donc aborder franchement, complètement, les questions qui ont été soulevées par ce témoin.
La déposition de la fille Nina se compose de dix-huit allégations distinctes dans lesquelles il y a. d'une part, des allégations fondamentales et capitales; de l'autre, des circonstances toutà-fait accessoires qui sont très parfaitement vraies , mais qui n'ont de valeur qu'à la condition que les circonstances capitales seront elles-Kiêmes vraies.
Morey accuse à peu près les dix-neuf vingtièmes de faits articulés par la fille Nina; mais il y en a deux ou trois qu'il nie, et qui ne sont ni moralement vrais, ni physiquement possibles.
D'abord, la fille Nina a bu de la bière avecFieschi sur le boulevard du Temple. Morey l'a d'abord nié, et il a fini par l'avouer.
Fieschi lui avait dit : Je t'ai recommandée à Morey.
Morey a avoué à Nina qu'il avait passé une partie de la nuit du lundi au mardi avec Fieschi.
Morey lui a dit qu'il avait conseillé à Fieschi de brûler des papiers auxquels Fieschi tenait beaucoup 5 et c'est sur les conseils de Morey que Fieschi s'est décidé à brûler ces papiers.
Morey lui aurait dit encore qu'il avait rencontré Fieschi, le malin du 28, au Grenier d'abondance.
Morey a brûlé devant elle un portefeuille contenant des papiers qui paraissaient être des condamnations de Fieschi.
Le iQ, à la barrière, Morey lui avait dit qu'il allait remettre à M. Lesage un livret que Fieschi apparemment l'avait chargé de remettre à M. Lesage.
Morey a dit en même temps : il faut que j'aille rendre à ce pauvre Bescher ce passeport qu'il m'avait prêté pour aider Fieschi dans sa fuite.
Le 28 , après l'altentat , Morey lui a dit : j'ai attendu Fieschi presque toute la journe'e à la banièreMontreuil.
Morey lui a dit : Il est bien malheureux que cela n'ait pas réussi , vous seriez riche , vous auriez reçu vingt mille francs ^ on aurait ouvert une souscription pour vous donner ces vingt mil lie francs.
C'est moi-même , ajoutait Morey, qui ai tracé le plan de la machine, et si je ne l'avais pas déchiré tout-à-l'heure , je vous le montrerais.
Morey lui a affirmé encore que Fieschi était seul , qu'il avait voulu être seul dans la chambre où il avait commis l'attentat.
Après le déjeuner, Morey s'est éloigné un instant ; elle n'a pas vu ce qu'il allait faire 3 la pudeur ne lui permettait pas de regarder 5 mais Morey est venu lui dire aussitôt : Je vieqs de jeter des balles qui m'embarrassaient.
Morey veut la cacher, il veuf lui trouver une chambre où on ne puisse pas la découvrir. Il la loue chez (a veuve Dulac à qui il dit : Tâchez que cette fille ne soit pas découverte. La veuve Dulac aurait répondu : Soyez tranquille , je la cacherai bien.
Nina ajoute qu'il voulait l'envoyer à Lyon , qu'il voulait se débarrasser d'elle , qu'il craignait sa présence à Paris.
Morey lui a dit en lui faisant porter une malle qu'il y avait des livres dans cette malle , et qu'il ne demandait que ces livres. ■— Mais, a dit Nina , ma robe de laine que j'ai laissée chez Fieschi ! — Soyez tranquille , répondit Morey, elle est dans la malle.
Plus tard , la malle est ouverte. Morey prend les livres et le carnet. Le motif pour lequel il prend ce carnet , c'est qu'il y avait des chiffres et de l'écriture partout, qu'il ne suffisait pas de déchirer quelques feuillets , et qu'il fallait anéantir complètement le carnet.
Voilà les dix-huit allégations disséminées dans les sept ou huit interrogatoires de ]\ina; voilà les allégations dont elle a voulu donner le dernier résumé à votre audience.
Je crois qu'il ne me sera prs difficile de vous expliquer tout ce romau , et de faire disparaître par une discussion purement logique la plupart des allégations fondamentales.
Après cela , j'insisterai peu sur les circonstances accessoires , parce qu'elles n'ont par elles-mêmes aucune espèce de culpabilité.
D'abord , il y a quelque chose de plus impossible que ce qui est impossible physiquement ; c'est ce qui est impossible moralement 5 voyons donc s'il est possible de croire que Morey ait fait de pareilles confidences à Nina.
Il y a une double hypothèse : ou Morey a e'té assez scéle'i'at pour vouloir se débarrasser de son complice par un véritable guet-apens , en chargeant les canons de manière à les faire crever, ou bien cette circonstance n'existe pas.
Si Morey a chargé les canons de manière à tuer Fieschi , Fieschi est mort pour eux j dans le cas contraire , ils devaient seulement croire que Fieschi était mort. Cela devait suffire à Morey, le seul témoin cjui pouvait l'accuser a disparu de la terre.
Eh bien ! Morey , malgré une de ces impossibilités morales qui ne se rencontrent pas deux fois dans le monde , va créer un témoin qui pourra déposer un jour contre lui , un témoin qui pourra lui imposer des sacrifices d'argent, un témoin qui sera constamment assis à coté de lui pour le dénoncer. Concevez-vous que cela ait pu se réaliser jamais.? Cela est absurde , cela est moralement impossible, cela n'est pas.
Eh, messieurs, interrogez donc votre propre intelligence.
Il y a deux conditions habituelles à de pareilles confidences, La première , c'est que la nécessité même des circonstances vous oblige à confier votre secret à quelqu'un. La seconde, c'est que ce soit quelqu'un que vous connaissiez, qui ait votre confiance, que ce soit un ancien ami , un homme éprouvé.
Eh bien! est-ce que Morey se trouvait dans une de ces deux circonstances? Est ce qu'il y avait besoin de confier quelque secret h Nina pour sa propre sûreté?
Fieschi était mort à ses yeux , il avait emporté son secret dans la tombe , il devait croire que toutes les traces avaient disparu, et qui! n'avait aucune espèce de confidence à faire à personne.
La seconde contlit*un n'est pas mieux remplie,- il aurait iallu que la personne à qui il fait une si importante révélation eût niéiité sa confiance. A qui doncva-t-il faire cette confidence? A une petite fille inexpérimentée, h une 'petite fille perdue ,
29^ qu'il ne connaît pas, qui, de Taveu même de Fieschi , ne lui a pas e'té présentée, que Fieschi s'était borné à lui recommander, que de l'aveu^de Nina elle-raêrac il n'avait pas vue depuis dix- huit mois ou deux ans.
C'est à une pareille fille que Morey va livrer son secrei !
Au moins cette fille est dans un état moral qui peut inspirer quelque confiance à Morey? Non, messieurs, et quoiqu'elle ait d'abord voulu le nier, elle était perdue, elle était à la Salpétrière, elle craignait d'être poursuivie , elle ne pouvait aller chez sa mère, elle ne savait où trouver un asile à Paris , et on voulait l'envoyer à Lyon chez son frère. Morey sentait le besoin de la faire disparaître de Paris, et Morey va choisir ce moment pour lui faire des confidences.
Il y a encore là, messieurs, de ces impossibilités morales qui ont plus de force que les impossibilités physiques|/attendu que nul ne sait jusqu'où peut aller la complication des phénomènes de la nature; mais nous avons une expérience journalière des facultés morales de l'homme , on les a étudiées depuis des siècles; il est impossible que les probabilités morales trompent l'observateur. Ainsi l'on ne verra jama.s un coupable prendre plaisir à créer sans nécessité un témoin de son crime, à cho sir pour confident une personne qui ne soit pas digne de sa confiance, ou a qui un concours de circonstances ne l'ait pas entraîné à faire des révélations.
Cependant la fille Nina est venue vous faire une déclaration très explicite, très circonstanciée, et ici il faut que je vous donne l'explication d'un fait moralement impossible.
Supposez que la fille Nina soit la complice morale de Fieschi, je ne dis passa complice légale, (Je demande qu'on n'interpelle pas mes paroles dans le sens qu elles n'ont pas. Jesuppose que cette fille Nina ait reçu toutes les confidences de Fieschi, qu'elle ait tout su à l'avance, et alors vous comprenez la terreiu' qu'elle doit éprouver, elle sait qu'elle peut être poursuivie. Mais si elle rejette sur Moiey toutes les confidences , si elle n'a appris que de Morey, postérieurement à l'attentat, toutes les circonstances quelle vient raconter, elle n'est plus qu'un témoin qui vient rendre service à Injustice. Voilà toute la clé de cette affaire.
Examinons un peu le caractère et les passions de Nina. Fies-
clii voLisaditquil lui avait donné ses principes. Certes, si elle est votre élève, elle est bien capable de dissimuler. Il est des faits que Fieichi et la fille Nina ne nieront pas, et qui prouvent de la part de celle-ci un dissimulation profonde. Fieschi était l'amant de la mère, il se levait le matin, disant qu'il allait à son travail, et il entrait dans la chambre de la fille qui était de l'autre côté du palier- et ce commerce, on peut le dire incestueux, ce commerce infâme a duré quatre mois sans que !a mère ait pu savoir la vérité. Une fille assez dissimulée pour tromper sa mère quatre mois, pour éviter ses regarJs scrutateurs, de quoi n'est-elle pas capable ? Voilà le caractèic de Nina j c'est l'élève de Fieschi, elle a reçu ses principes.
Voyons maintenant quelles étaient ses afïections morales. Elle aime Fieschi, et peut-être devait-elle savoir à Fieschi quelque gré de la passion qu'il montrait pour elle. Fieschi est arrêJé; elle sait le sort qui lui est réservé 5 et c'est lorsqu'on l'arrête elle-même, lorsqu'on lui fait comprendre qu'il y a d'abord intérêt pour elle à dire la vérité, qu'il faut absolument qu'elle parle , et qu'elle doit avoir des secrets. Remarquez que la justice avait contre elle des indices terribles ^ .n'élait-elle pas la maîtresse avouée de Fieschi? La portière n'a-t-elle pas dit que le dimanche et le lundi elle était venue dans la maison de Fieschi? ne s'était-elle pas sauvée de la Salpétrière comme une femme éperdue et folle? ne s'était-elle pas précipitée, au moment où faltentat venait d'être commis , vers la rue Basse , vers Icette rue par où Fieschi devait s'échapper? n'était elle pas allée chez la fille Bocquin lui dire : « Je suis perdue ! » Wavaiton pas trouvé sur elle un billet qui accusait de sa part des intentions de mott ? Toutes les apparences de la complicité existaient donc contre elle.
On lui fait comprendre en outre qu'il est de l'intérêt de Fieschi qu'elle nomme les véritables complices . ceui; qui ont entraîné Fieschi, qui seraient ainsi les véritables coupables qui auraient été les médiateurs et les commanditaires du crime , tandis que Fieschi n'aurait été que le bras aveugle. Eh bien ! cette fille qui aime Fieschi , avec les principes de dissimulation, d'improbité, qu'elle a reçus de Fieschi , elle conçoit de suite les moyens pour sauver son amant , et comme Fieschi a pu lui
2gS dire que Morey e'tait dans sa chambre le lundi , elle jette les yeux sur Morey.
Il s'agit de savoir si ces deux circonstances qui peuvent expliquer tout ce roman , la crainte de la complicité et les indications donne'es par Fieschi antérieurement au crime , ont pu exister.
Que Nina ait craint d'être poursuivie comme complice, celj^ est évident. Elle seule pénètre dans le logement de Fieschi, depuis que le bâtis en bois a été organisé -, elle vient le voir le dimanche à midi au moment où les canons étaient certainement sur la machine; car il fallait que les canons y fussent pour pouvoir prendre toutes les dimensions , et aller commander la barre de fer. Il e»t donc probable quelle a toutyu. Elle a vu dans ce domicile de Fieschi une malle qui n'y avait pas jusqu'alors existé , et elle , maîtiesàe de Fieschi, n'a pas demandé d'ouvrir cette malle.
pnfîn le dimanche Fieschi la renvoie à une heure, et il lui dit qu'il va à un rendez-vous pour ses ?it)aires ; et cette Nina , amoureuse de Fieschi , ne prend pas de jaloasje , et elle aurait consenti à quitter le domicile de son amant, si elle n'avait pas su que ce n'était pas une femme qui viendrait dans le domicile de Fieschi , mais un complice , que ce n'était pas des affaires d'amour qui devaient s'y passer, mais des affaires d'attentat.
Le lundi Fieschi lui a ordonné de ne pas monter chez lui, et cette fille n'aurait pas été jalouse? elle n'aurait pas, comme toutes les femmes , monté , frappé à la porte de son amant , voulu voir qui pouvait être enfermé dans cette chambre? elle se serait éloignée tranquillement? Non! elle savait ce qui se faisait dans cette chambr€\
Le lendemain , à la Salpêtrière , elle a dit qu'il y aundt du bruit. Elle sort, accompagnée de la femme Leroux , se dirige vers les boulevarts ; près de la rue d'Angoulême, elle entend une détonation. Que faît-eile? La femme Leroy est venue le déclarer, elle quitte la femme Leroux , elle se précipite vers la rue Basse, éper lue. Elle ne sait pas encore d'où le coup est parti , et déjà elle' tremble , déjà elle e^t égarée ; c'est qu'elle savait le terrible attentat qui dLvait se commettre. Elle va dans la rue Basse, et convaincue que Fieschi ne s'était pas encore sauvé, elle revient avec la iemme Leroux, se dirige vers le
11. 5o. Là elle apprend la catastrophe et l'arrestation dç Fiesthi , et aussitôt la femme Leroux la Toit disparaître : elle court comme si le remords la poursuivait , à peine si ses jambes peuvent la soutenir. Elle arrive à la Salpêtrière, vous avez entendu les dépositions des femmes Leroy et Beauvilliers, la fille Nina ne peut pas même détacher son bonnet, tant elle tremble. Qu'avez- vous donc? lui demande-ton. Et elle s'éciie : Je suis perdue. Elle va chez Annette Bocquin ; là , elle manifeste les mêmes terreurs. Si vous étiez innocente , est-ce que toutes ces craintes vous assiégeraient? Voilà l'état moral de la fille Nina , lorsqu'on la découvre .
Maintenant, a-t-elle pu apprendre de Fieschi des circonstances telles qu'elle eût pu mettre Morey dans ses déclarations ? Lorsqu'on l'arrête, elle sait que Morey est déjà arrêté. Elle l'a nié à cette audience , mais la déposition de Milhomme atteste qu'elle savait que Morey était arrêté , avant qu'on vînt l'arrêter elle-même. Elle savait donc déjà que le soupçon pesait sur P4orey.
p.appelez-vous que dans les interrogatoires de cette fille , dans une confrontation avec Morey, elle a été obligée d''avouer une vérité qu'elle a voulu nier depuis. Elle avait déclaré que la portière lui avait dit que Fieschi était avec son oncle 3 elle a été obligée de reconnaître qne la portière lui avait dit que Fieschi était sorti.
On lui demande si elle savait quelle était la personne désignée comme l'oncle de Fieschi 5 elle répond qu'elle ne Ta su que plus tard, lorsque Fieschi lui dit qu'il était avec Morey dans ce moment. Ainsi , ce ne serait pas Morey qui lui aurait dit qu'il était dans la chambre de Fieschi , elle l'aurait su de Fieschi.
Maintenant que j'ai prouvé jusqu'à la dernière évidence que Morey n'élait pas dans l'appartement de cet homme-là ; maintenant que vous comprenez parfaitement bien quels étaient les antécédens , la position morale et ces quelques renseignemensque cette fille avait de Fieschi, avant leur arrestation, eous allons voir si le reste des faits ne va pas s'expliquer , et si ce roman ne trouvera pas sa solution.
Le ministère public nous a objecté un fait qui est d'une puis* sance insurmontable, s'il est vrai. H a dit : Nina est en pri-
son à Saint-Lazare , elle est au secret. Fiesclii est en prison à Ja Conciergerie; il est au secret ; et tous deux viennent dépo' ser de circonstances identiques. Est-ce que , par hasard , ils seraient convenus à l'avance de compromettre Morey ? Je n'admets pas cette hypothèse.
Non , messieurs , je n'admets point cette hypothèse 5 c'est un rêve , une impossibilité'. Fieschi e'tait trop sûr du succès pour prévoir la possibilité d'être arrêté. Il n'aurait pas compromis sa tête , il n'est pas assez courageux dans sa férocité. Il était sûr d'échapper. Il n'a point fait de roman à l'avance pour trouver des complices s'il était arrêté plus lard. Je n'admets point l'hypothèse que vous m'aviez présentée. Je la réfute moi-même , et vous n'aurez pas besoin de la réfuter ; elle ne sera pas admise par moi. Votre objection tombe devant les faits.
Il n'est pas un fait sur lequel Fieschi se trouve d'accord avec la fîlle Nina , sans que quelqu'un ne vienne dire auparavant à Fieschi ; La fille Nina a dit telle chose. Alors Fieschi est d'accord avec elle 3 il ne manque jamais de dire : C'est cela 3 c'est vrai. Les aveux les plus complets de Fieschi ne se font que le 3 octobre , dans une confrontation de Nina avec lui. M. le président relit à Fieschi toutes les déclarations de Nina, et il demande à Nina : Tout cela est-il vrai? Il fait ensuite la même question à Fieschi j et Fieschi , ayant alors là toutes les déclarations de la fille Nina , consent à dire comme elle : Voilà ce qui est vrai.
Que devient alors cet argument si fort à l'aide duquel on disait que la conformité entre deux déclarations, dont l'une émanait d'une personne au secret, ne pouvait s'expliquer que par la vérité? Mais ce que je vous dis est-il vrai? Est-ce une invention de ma part? Apparemment ce ne serait pas à votre audience que je viendrais vous dire des mensonges. Vous avez entre les mains les mojens de vérifier dans les interrogatoires des accusés la vérité de ce que j'avance.
A la page 55 des interrogatoires, on questionne Fieschi, qui n'a pas encore été confronté avec la fille Nina, on lui parle de plusieurs circonstances qui indiquent que quelqu'un à ditqu on avait brûlé des papiers^ car apparement le juge ne peut pas deviner dans son intelligence qu'on a brûlé des papiers. Quand
3oi on d'n à un accuse : n'avcz-vous pas bi iilé des papiers tel jour ? c'est là un fait tellement circonstancié qu'il ne peut être mis en av.mt par le juge que lorsqu'une dépo^iticn quelconque aura indique' au juge ce fait circonstancié. Voici l'interrogatoire :
» T). La veille de l'événement, n'avez-vous pas brûlé chez vous une grande quantité de papiers ?
R. Je ne sais si c'est le dimanche ou le lundi. J'ai brûlé en effet des papiers, entre autres des lettres de ce jeune homme qui s'appelle Janot^ qui était l'amant de la petite Annette, et qui m'écrivait du département de l'Aude, du côté de Narbonne.
« D. N'est-ce pas par le conseil de Morey que vous avez pris ce parti ?
« R. Je lui en revendrais, à Morey, si cela était néccessaire j je n'avais pas besoin de ses conseils. »
Comment donc le juge irait-il prendre sur lui d'impliquer Morey sans avoir quelque indice à l'avance? La question du juge indiquait suffisamment que quelqu'un avait parlé. Que devient donc ce secret de l'instruction dont on a tant parlé? Le juge, par la consécration de sa parole, vient rompre ce secret qui existait, en disant à Fiesclli : La fille Nina l'a dit, et a dit le tenir de Morey^ car le juge ajoute dans l'interrogatoire .
« D. Cependant Morey a dit qu'il avait beaucoup insisté pour que vous brûlassiez un papier auquel vous teniez beaucoup. »
A la page 28 des interrogatoires, Fiescbi dit : a S'il m'était arrivé une malheur, la petite aurait eu à gagner sa vie comme tant d'autres.... Elle s'apercevra bien de ma perte quand je n'y serai plus. » *
Mais le juge va encore rompre le secret. Il dit : La fille Nina a déclaré que vous l'aviez recommandée à Pépin et à Morey. Trouvez-vous donc étonnant qu^il vienne dire : Oui, je l'avais recommandée à Morey et à Pépin.
Alors, Messieurs, cette objection si fondamentale de deux déclarations conformes , quoique les accusés fussent séparés par un secret inviolable, cette objection disparaît complèl'imcnt : dans la confrontation du 3 octobre, et à la page m des interrogatoires vous allez voir comment le scène se passe. Le rôle qu'a à jouer Fieschi n'est pas difficile^ il n'a
qu'à répondre ; Oui , oui , oui ! Voici le rôle que joue Fieschi.
« D. A Nina. Persistez-yous à dire que vous avez vu Morey le mercredi matin j que vous êtes alle'e avec lui à la barrière Montreuil , chez un restaurateur ; que là , dans la conversation que vous avez eue avec lui , il vous a dit avoir rencontré Fieschi le mardi matin , sur les onze heures , près des Greniers d'Abondance, et lui avoir reproché de n'être pas encore chez lui à cette heure-làj à quoi Fieschi aurait répondu que le tambour ne battait pas encore , et qu'il aurait le temps d'arriver.
» R. Oui, Monsieur -j je persiste à le dire.
M D. A Fieschi. Qu'avez-vous à dire ?
» Morey a trompé Nina; ce n'est pas près des Greniers d'Abondance que je l'ai vu; mais dans une rue qui donné rue des Fossés-du-Temple , en face de chez moi.
)) D. A Nina. Persistez* vous a dire qu'en vous parlant des canons de fusil qui avaient crevé, Morey vous aurait dit ; « Ce » maladroit de Fieschi à voulu s'en mêler; il n'y entendait » rien ; c'est lui qui a chargé les trois canons qui ont crevé ;
moi j'ai chargé tous les autres. »
)) R. Oui, Monsieur, Morey m*a dit cela.
» D. A Fieschi. Vous avez nié ce fait; persistez- vous dans votre dénégation?
» Non, Monsieur. »
Alors Nina a raconté le chargement des fusils. On demande à Fieschi là-dessus ;
« D. Comment n'avez- vous pas déjà fait la déclaration que vous venez de faire? «
Fieschi répondit ;
« R. Par orgueil ; je n'en étais pas convenu d'abord. Je n'ai pas voulu me démentir.
a D. A Nina : Persistez -vous à dire que Morey vous a dit : qu'il allait porter à Bescher son passeport que celui-ci avait prêté à Fieschi, pour s'en servir, s'il en avait besoin ?
a R. Oui, monsieur. «
Nina répond affirmativement. Jusqu'ici Fieschi avait nié qu'on lui eût promis un passeport. Il répond alors :
« R. Le passeport ne m*a jamais été rerais ; mais Morey s'en
était procuré un, et il me dit ; Eu tous cas, nous en ayons un passeport. »
Voila la seule objection fondamentale qu'on pourrait opposer au système que je viens plaider devant vous, Voilà ce secret profond de l'instruction qui disparaît de la cause, soit par l'intervention d'une question du juge, soit par l'intervention de Nina, dans les connontatioiïs qui ont lieu en sa présence, alors que cette présence même du juge les invite à s'accorder ensemble.
Passons donc à l'examen des dix-huit circonstances rérélées par la fille Nina.
Et d'abord la fille Nina mérite-t-elle confiance dans ses déclarations? Mais ne voyez-vous pas qu'elle ment a la justice? Je prends au hasard la circonstance du voyage de Lyon.
Dans l'instruction écrite, elle dit que Morey avait voulu la faire partir pour Lyon. Qu'a-t-elle répondu à Morey? k Lorsque vous m'aurez chassée de Paris, et reléguée à Lyon, vous m'abandonnerez.» Puis elle vie^t dire qu'on veut la faire partir pour Lyon, qu'on veut la compromettre. Pour bien comprendre la perfidie de la fille Nina^ il faut se reporter a la déposition de la fille Annette Boulé, témoin que j'ai oublié de faire citer devant vous, et dont je vous demande la permission de lire ici la déposition.
Le 24 août 1 835, la fille Boulé dépose ainsi devant M.Gaschon, juge d'instruction :
« Nina m'a dit un jour que Fieschi avait loué un logement boulevard du Temple, n° 5o à ce que je crois, et qu'elle était étonnée de ce que, n'ayant pas d'argent, il avait payé six mois d'avance; qu'elle lui avait demandé ce qu'il voulait faire de ce logement , puisqu'il n'avait pas de meubles à y mettre ; qu'il avait répondu qu'il était bien aise que ses amis, quand ils venaient, ne fussent pas entendus; qu'elle allait dans ce logement tous les dimanches.
» Le dimanche qui a précédé l'attentat , dans la soirée, elle m'a dit qu'on disait qu'il y aurait du bruit , et elle m'a demandé si j'irais à la revue. Elle a ajouté qu elle avait entendu dire qu'il y aurait du bruit.
» Le dimanche d'après , elle est venue me voir tout éploréc- elle m'a dit que c'était Fieschi qui avait fait le coup j qu'elle était une fille perdue ; qu'elle ayait voulu se jeter à la
3oi •
rivière ; que le courage lui avait manque' ; que ccpeudant elle n'e'tait pas complice de Fiescbi ; elle a ajouté qu'elle e'tait cache'e dans une maison qui n'était connue que de deux personnes.
>) Elle a dit : « Ces messieurs ont voulu me faire partir pour » Lyon , parce qu'ils ont peur de moi 5 ils ont vo¥i!u me faire » partir avec la malle de Fiesclii, mais je n'ai pas voulu partir. » Je lui ai conseillé de retourner à la Salpétrière; elle m'a répondu: « On m'y trouverait comme ailleurs ^ je veux me détruire ; on » voudrait me faire parler, on me demanderait les noms des » témoins ; je ne les dirais pas . parce que je compromettrais » trop de personnes ; je sais les noms et les adresses de ceux » qui venaient chez Fieschi.»
» La fille Nina m'a dit : « Ils ont voulu me donner 5o fr. » pour aller à Lyon ; j'aurai de l'argent tant que j'en voudifai ; » ils ne me laisseront pas manquer, parce que Fiesclii m'a rc- » commandée à eux. » Elle m'a montré sa bourse , dans laquelle il pouvait y avoir une douzaine de francs en petites pièces d'argent ; elle m'a dit ; « Ils ont voulu me donner 60 fr. » rien qu'en pièces de trente sous, m
» En s'en allant , elle m'a bien reçomnandé de ne dire à personne ce qu'elle m'avait dit. »
Ainsi voilà la fille Nina dans le cours de cette instruction changeant un fait d'humanité en wne preuve de complicité. Elle est venue à la barre de cette audience le répéter. Vous avez gardé souvenir, Messieurs, du débat qui a eu lieu entre el'.e et le défenseur de Morey. Vous retrouverez ces débats complètement reproduits dans le Moniteur. Je lui demande : Quand vous êtes sorti de la Salpétrière, aviez-vous un asile? Elle répond : Non, je ne pouvais aller à la Salpétrière j je ne pouvais aller chez ma mère. Je lui demande : N'étiez-vous pas perdue; ne vouliez-vous pas mettre fin à vos jours? Elle répond ; Oui. Je lui demande : N'avez-vous pas un frère à Lyon? Elle répond ; Oui. Je lui demande : N'est-ce pas Morey qui vous a conseillé, au lieu de vous détruire, d'aller trouver votre frère? Elle répond : Je n'ai pas d'argent. Morey lui a dit qu'il serait disposé à faire un sacrifice de 60 fr. pour la remettre entre les mains de son frère. Voilà toute la vérité. £h bien! voyez la GUe Nina dans l'iastruction écrite obéisstiut
3o5 à je ne sais quel besoin d'accuser, transformant l'acte d'humanité', le bienfait , en une pcns(ie de complicitdj Morey, a-t-elle dit, voulait la faire partir, mais elle a résisté : c'est une preuve contre Morey. Elle ajoute que Morey lui avait signifié qu'il fallait partir, et que si en résultat elle n'était pas partie, c'est parce que Morey avait été arrêté. Voilà donc ce témoin unique que je prends au premier abord en flagrant délit de mensonge; c'est ce témoin que l'accusation veut transformer en témoin capital, en témoin digne de votre confiance sans bornes, pairs de France , dans un procès capital Ah ! cela n'est pas possible !
Passons donc à l'examen des autres circonstances capitales alléguées par la fille Nina.
Je laisse de côté cette impossibilité morale qui résulte de ce que Morey, qui n'avait pas d'amour pour Nina, n'aurait pas été choisir un pareil confident. J'arrive aux déclarations. Morey a dit à Nina, c'est moi qui ai chargé les fusils. Fieschi en a chargé trois, et ce sont ces trois canons là qui ont crevé. Cest là une grave absurdité. S'il eut parlé d'une manière dubitative, cela eût été moins absurde, sans doute j mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit , apparemment que Fieschi aura toujours dit que c'était Morey qui avait chargé les canons? Eh bien! non : Fieschi se taisant dans l'origine de l'instruction , amusant le tapis , cherchant dans son esprit sans doute s'il y avait possibilité de trouver des complices , attendant que la justice tombât dans ses embûches et finit par ses questions à le mettre un peu sur la voie de ce qui se passe au dehors, Fieschi au 1 1 septembre, prétend que Morey a apporté les balles et la poudre. « C'fest moi, dit-il , qui ai chargé les fusils. »> Pourquoi, si c'est Morey qui a chargé les fusils, ne l'a-t-il pas dit? Reportez-vous à la page 79 des interrogatoires et vous y lirez ce qui suit :
« Il n'est pas possible que je puisse me souvenir si c'est le dimanche ou le lundi que Morey est venu chez moi pour la dernière fois. Il a vu la machine qui était toute prête, excepté les canons qui n'étaient pas p«sés. Ce fut lui qui m'apporta les balles, les chevrotines et la poudre. »
Puis à la page 89 (interrogatoire du 24 septembre) , il dit ; a D. N'est-ce pas le dimanche a6 que Morey vous a apporté le» balles , les chevrotines çt la poudre dont vous aviez besoin.
m. ao
R. Oui , monsieur, c était le diiiianclie , parce que c'est le lundi soir que j'ai chargé les canons. »
Ainsi voilà, dans deux interrogatoires, Fieschi ne voulant pas charger Morey, soutenant que c'est lui qui a chargé tous les fusils. Arrive maintenant rinterrogatoire du 5 octobre , la confrontation de la fille Nina avec Fieschi. On dit à Fieschi ; La fille Nina prétend que Morey a dit que vous aviez chargé trois canons, alors il fait la description complète de la manière dont les canons ont été chargés, et il donne, dans son inlerrogatoircj les explications qu'il a renouvelées devant la cour. C'est Morey qui a chargé les fusils. Il lui passait la poudre et lesJDalles et Morey chargeait. Voilà la manière dont les fusils ont été chargés. Puis on lui demande : Pourquoi n'avez-vous pas dit cela dès le premier moment ? Il répond : C'est par orgeuilj je ne voulais pas me démentir. Voilà les seules explications qu'il pouvait donner pour expliquer pourquoi il se ralliait aux révélations de la fille Nina. Ainsi donc, vous le voyez, messieurs^ tout cela est une création de l'intelligence de Nina.
Il ne me suffira pas, messieurs, de vous prouver que Morey n'a pas chargé les canons. Il faut que je montre qu'il n'a apporté ni poudre ni balles.
Je vais me livrer en deux mots à l'examen de ce chef. Dans l'interrogatoire du 26 août, interrogatoire qui n'est pas complètement accusateur contre Morey, il est convenu qu'il avait fondu le» balles et jeté les moules dans le canal ; cela s'explique quand on se rapproche de cette circonstance sur laquelle le débat n'a pas porté assez complètement-; je veux parler de la poissonnière prise chez M. Delvincourt ; cette poissonnière, remarquez le bien , était renfermée dans la malle. Elle a été dpnnéepar Nina à une femme Cornette. On a retrouvé les habits que la fille Nina avait vendus, on n'a pas pu retrouver la poissonnière. Je suis sûr que si elle eût été retrouvée, elle aurait porté avecelle des traces qui auraient prouvé qu'elle avait servi à fondre des balles.
Enfin, Messieurs, concevriez-vous que Morey avait fondu ces balles, que s'il les avait portées chez Fieschi, il les eût remportées avec lui , il eût remporlé avec lui ces quatre livres et demie de balles qui forment en tout soixante-six balles? ^'aurait-il pas été tout naturel qu'il dît à Fieschi de les mettre
"30; dans la mallei' Mais non , il n'en est pas aii»ii. Il lenipo.ilc les balles chez lui , bien qu'il doive* toujours craindre d'être comproniis par la suite. Il ne se débarrasse pas de ces balles , il le? conserve. Il les emporte ensuite plus tard avec lui à la barrière du Trône, où il a dit à la fille Nina d'aller l'attendre. Il t'ait plus, il les emporte avec lui chez le restaurateur, il les a dans sa poche. Il faut que ces balles assistent à son repas. Il sort de chez le restaurateur, et ce n'est qu'après en être sorti qu'il songe à s'en débarrasser. Il va vers un taillis voisin, il les jette là , la fdle Nina ne l'a pas vu. Il revient alors et lui dit : Je viens de jeter dans une haie des balles semblables à celles qui ont servi à charger les canons. Je vous confie cela afin que si plus tard je suis arrêté , vous puissiez trouver une preuve contre moi. Je vous confie ce que vous ne m'avez pas vu faire. Rappelez-vous bien l'endroit que je vous ai dit afin que si je suis arrêté vous puissiez ledircà la justice. Que peut-on trouver dîî plus probable que cela ? Je m'en rapporte à vous, Messieurs, ne serait-il pas plus probable que Fieschi ait confié tout cela k Nina, qu'il lui ait donné ces balles en lui disant ; Empoite-les et cache-les? N'est- il pas plus probable encore que Nina , attendant Morey à la barrière dii Trône, ait pu , sans que Morey Tait vu, cacher ces balles dans un endroit ou elle espérait qu'on les retrouverait plus tard ? N'est-il pas probable qu'en les y cachant elle avait l'intention dédire plus tard : C'est Morey! Alors, quand elle a vu que la justice croyait à sespiroles, elle a dit ; Allez à la barrière Montreuil , vous y trouverez un petit taillis, et dans ce petit taillis vous êtes sûr de trouver les balles.
Autre circonstance capitale , dont la fille Nina a déposé de. Vînt vous. On avait promis à Kieschi un passeport , et Morey dit ; Il faut que je reporte ce passeport au pauvre Bcscher. C'est celui qui avait été pris pour Fieschi. Fieschi a été interrogé, et il a dit que jamais aucune espèce de passeport ne lui avait été promis. Il en donne une excellente raison dans l'interrogatoire du -i i septembre. A la page 87 vous allez voir l'histoire de ce passeport. Ce n'e«*t pas un des interrogatoires dans lesquels il arnuse le tapis , c'est de la tête de Morey qu'il s'agit.
« D. Après l'événement , dans le cas d'évasion , ne devait-oii pus vous remettre uu passeport?
« H, Non, Monsieur; Pépin mavaitparld, deux mois avant, de me procurer un pasec-port pour l'étranger ; mais , après re'ilexion il me dit: « La meilleure cachette, c'est encore Paris, a et il renonça , ainsi que moi, à l'idée du passeport pour Vétranger.
» D. Quelques circonstances résultant de l'instruction donneraient à penser que Morcy devait vous procurer un passeport?
)) R. Je ne sais pas coinmeiil Morèy s'était arrangé.
» D, Vous avez été connu sous le nom de Bescher, vous avez eu un livret à ce nom, el il est piobableque c'est sous ce nom que vous deviez avoir un passeport, attendu que, peu <lc temps avant le 28 ju liet, il en avait été pris un à ce nom, et que ce passeport a depuis été anéanti.
» R. Morey n'était entré avec moi (lans aucun de ces détails, et il n'était pas convenu de ni'apporter ce passcpoi tapies l'explosion, en cas de succès. »
Vous voyez, mes:>ieurs, qu'il nie absolument qu'un passe* port lui ait été promis.
Arrivé le 5 octobre, Nina est confrontée à Morey, elle vient dire que Morey lui a révélé la circonstance relative à ce passeport promis pour sauver Fieschi. Alors Fieschi, confronté avec Nina, dit ; Vous le voulez, c'est vrai. Il avoue que Morey lui avait prorais un passeport.
Quelle vérité y a-t-il au milieu de tout cela ? Je ne reprendrai pas l'examen de toutes ces circonstances en les examinant séparément les unes et les autres. Il est certain que les principales circonstances étant détruites, les autres tombent d'ellesmêmes et n'ont plus aucune valeur. Ainsi Nina a dit qu'elle avait rencontré Morey à l'Arsenal , et cela est faux de l'aveu de Fieschi. Que vous dirai-je des papiers brûlés; cela est vrai. Morey a conservé des papiers appartenant à Fieschi, ne sachant pas que Fieschi était le coupable, mais le lendemain 39, Nina vient chez lui. Fieschi est connu de lui pour l'auteur du crime. J'ai des papiers à lui. Ces papiers pourraient me compromettre, et il jette ces papiers dans les flammes , parce qu'il sait que la justice va rechercher toutes les traces de Fieschi et saisir tous lesdocumens ayant eu rapport à lui. Il a donné asile a Fieschi, il lui a accordé une généreuse hospitalité; il les brûle.
Cela s'explique fort bien' dans une hypothèse d'innocence; cela
3o9 ne s'explique pas dans une hypothèse de crime. Maïs vous allez voir la perfidie et la mauvaise foi. Il vient d'apprendre par la fille Nina que Fieschi est l'auteur de l'attentat. Et alors il s'est dit : Si Lesage était compromis, je m'en repentirais toute ma vie. Il faut que j'aille le prévenir. Il y va, et dit : Ce Bescher que je vous ai recommandé, savez-vous qui c'est? C'est Gérard. Et alors madame Lesage de s'écrier: Nous avons encore son livret ! En effet , si on eût trouvé ce livret, cela pouvait compromettre Bescher, et malheureusement il ne l'a été que trop , puisqu'il a gémi sept mois dans les cachots, et certes, si quelqu'un est innocent, c'est Bescher.
Eh bien ! Morey prend le livret et le brûle ; il le dit. Mais voyez quelle est la perfidie de la fille Nina. Morey lui avait dit effectivement : Lesage vient de me remettre le livret de Besch.r; et Lesage , ignorant que sa femme avait gardé ce livret, avait dit devant la justice : J'ai rendu le livret à la date du 18 ou du 19. On fait sans doute remarquer à cette fille que Lesage n'avait pu remettre le livret au jour qu'elle indiquait , puisqu'il l'avait rendu le 18 , et alors elle retourne sa déposi- Uon. Cela ne vous convient pas 5 eh bien! voici une autre édition. C'est Morey qui va rendre le livret. Voilà encore la preuve de la bonne foi de la fille Nina.
Ensuite Morey lui a dit : j'attends Fiesclii le 28 à la barrière Montreuil , preuve que Morey est complice du crime , et elle donne ainsi une espèce d'autorité à la déclaration de Fiesclii. Mais vous avez entendu le restaurateur^ ses enfans et ses garçons, dire : Nous n'avons jamais vu Morey, excepté le 39 , avec la fille Nina. Il causait à voix basse avec cette fille, et il y avait là des officiers de gardes nationaux qui riaient. Puis on est venu dire : Pourquoi donc dans cette maison Morey s'est-il dit l'oncle de Nina ? Pourquoi ? parce qu'un vieillard causant avec une jeune fille donne une mauvaise idée, que cela semble immoral. Alors pour ne pas déshonorer la jeune fille, pour ne pas se déshonorer lui-même, il s'est dit son parent.
Nina est allée retenir un logement avec Morey, rue de Fourcy, et comme elle n'était pas là en sûreté, parce que c'était un hûtel garni , elle est allée loger ailleurs. Mais pourquoi? qui avait peur? Morey n'avait pas peur pour lui, C'était Nina
3io qui avait peur, JNina qtii avait la léte perdue, Nina qui avait quitté la Salpêtrière, Nina qui voulait se donner la mort. Morey élait saisi de pitid à la vue de cette femme; il craignait qu'elle ne fût arrêtée, et il a fait ôe qu'il y a de plus saint, de plus naturel.
Cette fille Nina vient déclarer dans son interrogatoire : Morey a dit à la dame Dulac : J'ai peur que cetle fille ne soit découverte , cachez-la bien. Et la dame Dulac, entendue à l'audience, a dit : Cette fdle est arrivée de son pays, et elle doit entrer dans une maison comme femme de chambre.
Morey lui a dit aussi , avant que la malle fût ouverte : Vous y trouverez les livres et voire robe. Mais je dis , moi : Vous avez assisté à la confection de la malle, et vous deviez savoir que ces objets s'y trouvaient. Est-ce qu'un homme qui aurait médité l'acte si grave de charger les canons , se serait occupé de savoir si une robe, une cornette, se trouvaient dans celte malle? Au contraire, on conçoit que la fille Nina n'ait pas oublié sa robe et ses bonnets , car c'est là le caractère de la femme.
Morey a pris les livres et le carnet ; il a pris lés livres. Mais jamais homme n'a fait répon-^e plus simple que Morey : Je ne lis jamais, et qu'aurais-je fait de ces livres? En elfet, trente témoins l'attesteraient ; i] ne lisait que le journal , et c'est à peine si la faiblesse de ses yeux le lui permettait. Il n'avait donc nul intérêt à emporter ces livres qui, d ailleurs, ne pouvaient compromettre personne j c'étaient la Police dévçllée et d'autres ouvrages.
Ah ! que la fdle Nina les ait vendus comme elle a vendu le pantalon de Ficsclii , comme elle a vendu une paire de bottes et la poissonnière pour dix ou douze francs , qu'elle ait fait argent de tout , qu'elle ait anticipé ^ur la ^ucce&sion de Fiescbi , qu'elle se soit constituée d'avance son héritière, je le conçois , mais ce que l'on ne conçoit pas , c'est que Morey ait emporté les livi'C5.
Et le carnet qui a été jeté dans les fosses d'aîsance de Morey, le carnet accusateur, pourquoi donc l'a t-il emporté? La fille INina , à cet égard , avait une idée excellente si le carnet ne s'était pas retrouvé , c'est qu'il élait écrit partout et qu'on ne pouvait le déchirer. Mais ce carnet a été retrouvé
, les lieux d'aisance après les interrogatoires bien sin^u-, dans 1 ^ o
Jiers de la fille Niha, où elle dép6isnr:i/t6tè}lDiidît({a^ truirait ce carnet ( premier inlcrroçatoire). Morey m'a dit qu'il le de'truirail ou qu'il le jetterait dans les lieux d'aisance (se^ cond interrogatoire). Alors la police a fait descendre dans les lieux d'aisance, et elle a trouvé le carnet. Mais pourquoi donc Morey, encore une fois, aurait-il emporté le carnet? Retournezle sur toutes les faces , groupez en les chiffres sous toutes lesformes , et je vous défie , même à l'aide du génie de Fieachi , d'en extraire la moindre preuve d'accusation. La fille INinaa déclaré qu'il était écrit sur toutes les feuilles , et pas du tout , il y a tout au plus quatre feuilles d'écrites sur quatre-vingtdix Quatre-vingt-cinq ou quatre- vingt six sont entièrement I anches , puis à la lin il y a irois ou quatre mentions tracées , 9Qit à l'encre, soit au crayon et des chiffres.
Pourquoi, maintenant, la fille Nina l'a-t-elle jeté dans les lieux d'aisance ? Je ne puis me l'expliquer. Quant à Morey, s'il s'éfait trouvé compromis par ce carnet, pourquoi ne l'aurait-il pas brûlé comme il avait brûlé le livret? Mais pour la fille Nina, je ne puis pas m'expliquer celte circonstance. Il y a des choses tellement infâmes, que le cœur d'un honnête homme> alors même qu'il a l habitude, par sa profession, de connaître tontes les perfidies humaines, des choses tellement infâmes, qu'il n'ose pas aller jus<]u'à elles, parce qu'elles réunissent toutes les perversités ! Et je me tais.
Voilà la vérité des allégations de la fille Nina ! les voilà toutes détruiles. Je n'ai plus qu'à mVxpliquer en peu de mots sur la conduite de Morey le 29 et le 5o juillet; je n'ai plus qu'à m'expliquer sur ce qu'on a appelé ses mensonges, et ce qui m*a valu cette allocution si terrible qu'on a voulu me faire regarder tomme son premier accusateur.
On a osé dire à un avocat, qui apparemment a montré dans sa carrière quelque sympathie pour ceux qu'il défendait, on a osé lai dire : Voas êtes le premier accusateur de votre elient; vous avez dit qu'il mentait, donc il ment , donc ce que vous plaidez est un mensonge, donc vous sei*ez le complice. Je me suis tu au commencement de cette audience, parce que )e voulais prouver qu'en défendant Morey, ce n'était pas un acte de spéculation de ma part : c'est ((u'apparcnimcnt il y avait pour son innocence quclq\ie conviction dani l'esprit de son avocat. Ft j«' le dis à Ij.nitc et infcIIicjjbV voix t\^u^ citl* cnr(*u\\e. : S
je croyais Morey coupable, je le jure sur l'honneur, je n'aurais pas présenté sa défense, ou je n'aurais fait valoir que quelques considérations générales ; mais je n'aurais pas usé quinze jours de ma vie à parcourir rinslruction avec une loupe à la main , à parcourir cette volumineuse instruction dont il n'y a pas une ligne, pour ainsi dire, que je ne connaisse. Mais, je le déclare, je crois Morey innocent, je viens le défendre avec conscience; et je ne suis pas son premier accusateur I
Il a menti, non pas pour lui-même, mais pour sauver des têtes j il a menti comme on peut mentir avec conscience, comme on peut falsifier un passeport. La fille Nina était tellement éperdue que de peur de lui voir compromettre sa maison, il lui dit : allez à la barrière Montreuil; je vous y joindrai. Il y va; il lui offre un asile. Elle lui confie que Fieschi avait déposé une malle chez Noîland. Reportez- vous à sa déclaration page 162 de la procédure, déclaration écrite sous sa dictée et sa propre inspiration. (Ici le défenseur lit cette déposition.
Ainsi ilest bien constaté que cette fille savait que Fieschi avait fait sortir sa malle de chez lui; qu'elle était déposée quelque part, et qu'il lui avait donné l'autorisation de l'ouvrir. Et maintenant Morey vient dire : Cette fille est venue chez moij elle m'a appris que Fieschi était l'auteur de l'attentat, qu'il avait déposé une malle chez Nolland. La justice se met à la poursuite de cette malle, on la découvre. Remarquez que Morey est arrêté le 3o, avant qu'on sache où est la fille Nina. On l'arrête uniquement à cause du transport de cette malle chez Nolland et de là chez Morey. Si Morey dit ; C'est la fille Nina qui m'a appris que la malle était chez Nolland, alors on lui demande où est la fille Nina. Or, cette fille, ce qu'elle redoutait le plus, c'était la justice. Eh bien ! par pitié, il lui avait aidé à se cacher.
On met Nina en présence du commissionnaire, et Nina ne le reconnaît pas; vous sentez pourquoi.
La fille Nina ne demande qu'une chose, c'est d'échapper aux regards de la justice ; c'est qu'elle craignait que ses rapports avec Fieschi ne la compromissent.
Mais relativement à la malle, Morey a fait un mensonge, il a dit : Je n'ai jamais su que Fieschi eût un malle. On lui en a fait un crime.
Messieurs, il est aise pourtant de sentir que Morey a pu se dire : Si je vais avouer que j'ai acheté cette malle avee Fieschi, je vais, peut-être, me compromettre pour un fait insignifiant. Vous, messieurs, interrogés sur uu pareil fait, vous auriez répondu sans hésiter : Oui, c'est vrai ! innocens et convaincus que l'innocence trouve toujours moyen de se faire jour, vous n'auriez pas nié; mais Morey, il n*a pas l'intelligence, l'habitude des affaires, que vous avez. Voilà Texplication bien naturelle de sa première dénégation.
Voilà, messieurs, la conduite de Morey dans celte affaire. J'espère que vous n'hésiterez pas à accorder quelque confiance ^ à l'eiphcation qu'il vous a donnée de ses rapports avec Fieschî. Morey n'a rien su jusqu'au 29 vers huit ou neuf heures; c'est Nina qui lui a dit : « L'auteur du crime; c'est Fieschi; je suis désolée, perdue; donnez-moi un asile. » Alors, Morey, par humanité seulement, a aidé Nina dans sou malheur. Ce n'était pas la recommandation de Fieschi qui l'engageait à lui donner des secours; ici c'est Nina elle même que j'interpelle, Nina avant qu'elle ait fabriqué l'ensemble complet de son accusation contre Morey; lisez le premier interrogatoire qu'elle a subi, et vous y verrez :
o D. Qui donc vous a portée à aller chez Morey ?
« R. J'avais connu dans le temps M.'Morey du côté de la rue Saint-Victor; M. Moi-ey était bon, et j'ai été lui demander pitié et asile M
Dans son interrogatoire du 5 août, elle dit : « Je déclare par tout ce qu'il y a déplus sacré que je ne connais pas d'autres complices à Fieschi que Morey. »
Vous voyez que ce n'est pas là un interrogatoire évasif et à la décharge de Morey.
Elle ajoute : a Voici ce qui m'a déterminée à me rendre chez ce monsieur (Morey) : je l'ai vu plusieurs fois il y a deux ans chez ma mère , lorsque nous demeurions avec Fieschi au moulin de Croullebarbc; je l'ai revu le lundi avec Fieschi sur le boule vart, et comme je ne connaissais nulle autre personne qui pût avoir des liaisons avec Fieschi, j'ai pensé que je trouverais auprès de lui des consolations et des secours. «
Voilà, Messieurs, suivant la première accusation portée
3i4 par Nina contre Morejr, la seule raison qui l'a portée à aller chez Morey.
Ce n'est pas Fieschi. comme elle l'a prétendu plus tard dans son syslème de mensonge , qui lui avait dit d'aller trouver Morey; c'est elle qui se recommande d'elle-même à lui, connaissant la réputanon de Morey , sachant qu'il ne iVst jamais présente un malheureux chez lui sans qu'il lui ait donné secours et protection ; c'est elle qui, abusant de la connaissance qu'elle avait de son caractère , s'est spontanément présentée chez lui. Voilà toute la vérité.
Enfin Morey avait dit à Nina: «11 est bien malheureux que le crime n'ait pas été commis , car yous auriez eu 20,000 ï. Il y aurait eu une souscription pour vous payer. »
Ici, Messieui's, j'en appelle à votre loyauté. A quelque parti, à quelque nuance d opinion que vous puissiez appartenir, je vous le demande, si un homme comme Fieschi commettait un crime au profit de votre parti , croyez-vous que votre parti fût assez infâme pour aller payer l'auteur du crime par une souscription? Ceites, si jamais un parti pouvait se servir d'un pareil instrument il le renierait le lendemain du crime. S'il était possible qu'il en fût autrement , c'est que toute espèce de conscience et dç pudeur serait bannie de cette terre. On concevrait peuî-être ini parti venant porter la mort dans le sein d'un autre parti; mais jamais on ne concevra un i>arliqui, pour solder un assassinat commis avec loutes les précautions propres à aider la fuite et l'impunité, voudrait ouvrir une souscription publique. Cela n'est pas possible.
Mais , vous l'avez avoué vous-même , Fieschi vous avait dit : « Dans huit jours tu sortiras de la Salpêtrière ou je serai mort! » Interrogez un autre témoin, la femme ; elle vous apprendra que Fieschi lui a dit aussi : « Le sort de Nina va probablement changer. » Si donc des promesses vous ont été faites , si des espérances vous ont été données , c'est encore Fieschi qui vous a fait ces promesses et donné ces espérances, et c'est par une perfidie infâme que vous venez les attribuer à IVIorcy,
J'ai fini , Messieurs ; je ne sais si je m'abuse , mais il me semble qu'en parcourant péniblement tout le dédale de cette affaire , je vous ai donné un fil à l'aide duquel vos lumières , plus élevées que les miennes, peuvent découvrir la vérité. Pour ma part, j'ai recherché et j'ai dû ne rechercher que la vérité: je
3i5 vous apporte le tribut de mon travail et de mes sueurs. J'ai fait cejtc recherche de bonne foi, je me suis demandé avec vousoii était le crime , où était Tinnocence; j'ai fait mon travail avec conscience, vous ferez le vôtre de même, Messieurs. Je vous ai aidés dans ce travail, vous achèverez:
Je dois terminer par une dernière considération : Fieschi a un coinplice , im complice qui ressemblé à Morey, et qui lui ressemble de cette façon qu'on peut , jusqu'à un certain point , les prendre l'un pour l'autre. Croyez-vous que le devoir d'un avocat soit achevé quand îl a défendu cônt client à votre banc avec la conviction de son innocence? Sans doute, il est fini, si son client est acquitté; mais si vous le condamnez ita autre chose à faire. Pour mon compte, si vous condamnez Morey, croyez que, du moment où je sortirai de oette enceinte, un jour ne se passera pas qui ne soit employé par moi à rechercher le véritable coupable. Eh bien , après avoir fait tomber la tête de Morey comme coupable, ne craindriez-vous pas que mes recherches fussent suivies de succès, et qu'un jour je ne
vinsse jeter à votre audience un nom de coupable lorsque
Morey serait mort ! (Sensation prolongée.)
rL\TD01RIB DK Mç MARIE.
Messieurs, Us débats qui se sont agités dans cette enceinte ont rendu ma mission difficile et périlleuse. Lorsque , pour la première fois , j'ai parcouru le dossier.de cette procédure, je ne voyais de/ant moi qu'un seul accusateur: c'était Fieschi; et je vous l'avoue, messieurs, je n'ai jamais compris que la raison d'un honnêle homme pût s'incliner devant un pareil accusateur. D'ailleurs, il vous l'a dit lui même dans ini de ses interrogatoiics où, démorali^ant pour ainsi dire toutes les accusations (pi il avait ielécv> sur île prétendus complices, il t>*est écrié : u Je suis un assassin^ et je ne mérite pas qu'on me croie.» (Sensation.)
Mais depuis que nous sommes ici , Jes chosçs ont changé : 13oireau , cédant h une puissance dont je reconnais toute la sainteté , les larmes de sa mèie, Boireau est venu accuser Pépin. Wf ! s'il est innocent, je conçois ses accuiations; mais s'il est criminel, comme l'a soutenu M. le procureur-général, je le plains , car il a dclongs jours à vivre, et la vie doit peser à ce-
3i6 lui' qui a sur sa conscience la mort d'un homme. ( Nouveau mouvement.)
Quoit qu'il en soit et quelque pénible que soit ma mission , vous m'avez confié la vie d'un homme à défendre ; je vous en dois compte , et ce compte , je vais vous le rendre.
J'ai besoin , messieurs , de croire qu'en me présentant devant vous, je ne viens pas, défenseur inutile, lutter contre des convictions déjà formées. Je me sens bien la force de combattre le doute ^ mais, en vérité , je ne crois pas à ma puissance, s'il faut qu'elle aille jusqu'à effacer un arrêt qui serait dc'jà rendu dans l'intimité de vos consciences.
Que votre haute justice, messieurs, daigne donc un instant encore suspendre cet arrêt. J'ai quelques paroles à dire : ces paroles seront vraies , rapides , car les détails dans lesquels mon confrère vient d'entrer sur un procès qui, dans beaucoup de points, nous est commun, me dispenseront moi-même d'y revenir ; je ne toucherai en quelque sorte que les sommités, et j'espère trouver là quelques raisons qui , si elles ne parviennent pas jusqu'à un acquittement , appelleront du moins l'indulgence de votre justice sur une situation jusqu'ici mal comprise.
Je crois , messieurs , qu'on a déplacé ici les positions , et pour les rétablir je me place sur le terrain même où m'a appelé M. le procureur-général. Il vous a dit : « Fieschi , c'est un homme qu'on a exploité; on s'est emparé de son désir insatiable de célébrité, du sentiment de reconnaissance qu'il portait au fond de son cœur, de ses affections même, et à l'aide de tous ces élémens , on l'a poussé au crime ! Son malheur , à Fieschi, c'a été de se Hou ver jeté dans une atmosphère corrompue. »
Eh bien , oui , voilà la question , je l'accepte : est-il vrai que ce soit Fieschi qui ait été exploité? Est-ce lui qui a été jeté dans une atmosphère corrompue? N'est-ce pas lui plutôt qui a corrompu l'atmosphère? Voyons , examinons ce point , et , je le répète , rendons à chacun sa position dans ce terrible procès.
Messieurs, vous connaissez le caractère de Fieschi. Permeftez-moi , cependant , de vous en donner en quelque sorte le reflet que je saisis dans une déclaration de M. Baude.
M. Baude vous a dit : « J'ai vu peu d'hommes plus astucieux,
plus adi'oiij, plus dissimulëd. II m'a témoigné une recon* naissance dans Iciprcssion de laquelle il y atait quelque chose de sauvage. Il a de l'esprit, une haute idée de ses facultés intellectuelles , une grande force de combinaison et de résolution. I est profondément ulcéré contre Tétat de la sociclé. Est-il carliste , est-il républicain ? voilà la question j moi, je suis convaincu qu'il n'a aucune opinion, qu'il a , au contraire, un profond dédain pour tous les partis, et que, arec ses dispositions aventureuses , ce mépris de la \ie , qu'il porte au dernier deg^ré, ce qu'il aurait recherché pardessus tout, c'aurait été un grand bouleversement , assuré qu'il aurait été de se tirer personncllemeut d'affaire d'une manière quelconque. »
Et dans une autre déposition , on compare cet homme au Renard suhdl, personnage jeté dans la littérature par Cooper, comme type de ruse et de férocité.
Mais qu'ai- je besoin d'aller puiser dans les dépositions d^l témoins? Voilà quinze jours que nous sommes devant vous j et depuis si long-temps le caractère dissimulé de cet homme s'est sans doute manisfeslé à vos yeux. Or, je vous le demande, de tous les hommes qui figurent sur ces bancs , n'est-ce pas lui qui apparaît comme le plus hardi, le plus intelligent? et par cela même ne se révèle t-il pas aux yeux de tous comme le créateur , l'inspirateur , le chef de ce complot que vous jugez ?
Il vous a bien dit , dans un de ses înstans de moquerie, que Pépin était le plus savant , mais à l'instant même , relevant sa tête orgueilleuse et ressaisissant sa gloire , il a ajouté : « Moi je » sus tacticien, » et vous montrant cette machine : « Je sais » comme on attaque un parti. ■ Le crime csi là tout entier.
La pensée, lajdéclaration, l'exécution, tout est dans cet homme, et il n'est pas nécessaire de se demander par quels motifs et dans quel but il a agi ; non, il ne se laisse pas aller, lui, aux illusions d'une opinion politique j non, son cœur n'est pas biAlé parle fanatisme religieux , et ce n'est pas non plus sous l'inspiration de ce fanatisme qu'il agira ; mais il a une haine profonde contre la société qui l'a rejeté de son sein^ qui n'a pas vonlu de ce voleur de la Corse, de cet homme condamné comme faussaire. Voilà le principe de son crime! ( Profonde scns^-.
ai8
tion.) Ce qui a armé son bras 5 c'est , comme M. le procurcurgënéràl; vous l'a dit, le désir de faire retentir son nom dans l'avenir.
Oui, messieurs, oui, je conçois celle soif de célébrité sanglante dansFieschij en contemplant cette machine et la puissance de destruction qu'il avait inventée, il s'est dit : « Fiesclii ne sera pas un sicaire marchant dans les routes battues, un assassin de bas étagej non , il tuera d'un coup toute uue dynastie, de ce meurtre e'ppuvantable il fera naître la guerre civile , et de cette mer de sangjet de ruines il fera surgir son nom, et il jettera à l'avenir son effroyable individualité. »
Et Fieschi peut être satisfait de sa gloire. Comment donc , mais on l'admire, mais on le caresse , mais l'opinion publique a fait taire pour lui ses rigueurs, mais on vous a parlé de l'intérêt qu'il a reconquis.
^^Oh ! apparemment vous voulez que Jsa marche à l'échafaud s^t une marche triomphale. J'espère, moi, que la morale publique protestera contre cette prétention. Votre crime, vous en subirez la peine, et si votre nom passe à la postérité, il y passera exécrable} j'en ai la conviction.
Mais laissons ces généralités.
Voyons en face de Fieschi les autres accusés, et d'abord Pépin. Est-ce que cet homme pourra jamais lutter de courage et d'intelligence avec Fieschi? Quelle influence Pépin devait-il avoir dans un complot ayant pour but le renversement d'une puissante monarchie ?
;. Examinons les antécédens de Pépin. Avant 1 832, Pépin était resté étranger aux assoe;ations et à lucte des opinions politiques. A cette épaque, par une fatalité dont j'ai été le témoin , il eut le malheur d'être compromis dans les affaires de juin , et fut traduit devant un conseil de guerre. On l'accusait, lui, capitaine de la garde nationale , d'avoir fait feu sur ses frères d'armes. Il avait été arraché de sa muison et conduit sur la place de la Bastille, où, à genoux, il attendait la mort, car déjà lés armes s^^étaienl croisées sur sa poitrine. Chargé de la défense de Pépin devant le conseil de guerre , j'eus à peine vingt quatre heures pour la préparer. Je l'ai vu dans sa prison , je l'ai trouvé anéanti j il me fut impossible d'en obtenir des renseignemensj mais heureusement je n'eus pas besoin de rassem- ))ler les preuves de son innocence , elle fut prononcée par un
3iy honorable citoyen rjui >'dtait battu bravement sul* la place de la Bastille, et qui vint déclarer que le feu des insurgés n'avait pas été dirigé de la maison de Pépin , que c était une illusion ; qu'il était parti dune maison voisine. Ainsi fut renversée une accusation qui se présentait devant le juge comme formidable. A. l'instant , un vif intérêt se manifesta en faveur de Pépin ; te ne fut pas un acquittement , ce fut un triomphe , et pour moi , messieurs , une belle journée.
( Le défenseur donne ici lecture à ta cour du certificat qui fut délivré à Pépin , à cette époque, par les ofticiers, sous officiers et gardes nationaux de la h* lésion.)
Acquitté par le conseil de guerre, Pépin avait acquis par ce procès une malheureuse célébrité qui l'a jeté dans quelques associations.. Mais , vous comprenez que cet homme , avec son intelligence bornée, son raractcre timide, ne dut jouer qu'un rôle très secondaire, et , ce que je n'admets pas , s'il était pour quelque chose dans le complot que vous avez à juger , certes ce ne serait pas comme instigateur, comme chef, comme agent principal. »
Je vous avouerai que je n'ai pas compris comment le rôle de Pépin avait changé tout-à-coup , comment il était devenu l'agent principal d'un complot. Cependant je m'explique cette situation qu'on lui a faite; je comprends très bien que lorsqu'un pareil complot a éclaté, on se soit demandé dans quel but il a été organisé» On n'a pu croire que ce complot se soit concentré dans les quatre hommes qui sont devant vous , et alors on a été conduit à supposer que derrière ces hommes , il y avait un parti qui aurait armé leurs bras. Alors Pépin est devenu l'homme important, on a voulu faire penser que cet homme qui ne pouvait rien par lui-même, avait été mis en action par un parti. Fieschi a donné autorité à cette supposition. Je ne sais pas si c'est avec espoir de sauver sa tête que la justice publique réclame , qu'il a été amené à accuser un parti ^ mais il l'a fait , et quel que soit son intérêt , )e dois me demander si son allégation a quelque fondement.
Quand j'ai lu dans le» interrogatoires de Ficschi cette allégation bien précise que le parti républicain , qu'un parti quelconque se trouvait engagé dans le complot , je n'ai pu le croire, ?^on , me disais-jc , il n'est pas possible que nos moeurs aient
3ao ainsi rétrograde. Je conçois que la pensée d'un assassinat naisse dans quelque cerveau frappd de vertige j je comprends que ce germe se développe dans des cœurs corrompus. Mais un parti ! un parti prenant pour moyen de renversement, non pas la force ouverte , la guerre civile où Ton peut lutter de courage à courage , mais l'assassinat ! l'assassinat e'ievé à la hauteur d'une théorie! je ne le comprends pas. Alors , je recherchai , non pas dans l'intérêt de Pépin , mais poux^ l'honneur de la France , si cette accusation pouvait avoir quelque fondement. Grâce à Dieu , je n'ai rien trouvé ! J'attendais avec impatience le réquisitoire du ministère public. Je rends grâce à ses nobles paroles; elles auront du retentissement en France. M. le procureur-général a bien pensé que dans une accusation politique généraliser,' c'était prescrire ; et faisant justice à chacun , il a dit : il est possible que quelques individus aient rêvé l'assassinat , mais un parti ! non. Et grâce à ces nobles paroles , le diffamateur corse est confondu j il avait calomnié la France , après l'avoir épouvantée.
Ainsi, laissons de côté ces préoccupations. Non, il n'y a pas eu de parti, ni parti carliste, ni parli républicain, engagé dans le complot. Il n'y a (io!»c eu que quelques individus; et dans cette hypothèse, voyez si Pépin pourra être intermédiaire entre ces individus et le bras qui a exécuté le crime.
Pépin, vous a-t-on dit, fait partie de la société des Droits de l'homme. D'abord il l'a nié. Sans doute Pépin a eu tort de le nier, puisque c'était la vérité. Je n'ai, messieurs, ni la mission ni la volonté de défendre ici la société des droits de l'homme. Je crois, moi aussi , que ses discours et ses actes ont empêché le développemci t de la liberté en France; mais ne confondons rien, et n'allons pas attribuer à toutes ces sociétés une pensée qui pourrait tout au plus être attribuée à quelques hommes qui en faisaient partie. Ces hommes qui auraient pu penser l'assassinat, et qui auraient voulu le faire exécuter, étaient apparemment des hommes passionnés, colères; or, pouvez-vous supposer qu'ils aient eu confiance à un homme timide, sans énergie, sans volonté, sans intelligence? Il fallait, à côté du bras qui allait exécuter le crime, un homme d'un caractère ferme, qui pût rendre un compte fidèle de l'horrible mission qu'il aurait reçue. Cette considération suffit pour vous faire voir
3a 1 qu'on n'a pu clioisir pour intermédiaire un homme comme Pépin, -
Mais entrons dans les de'taih; voyons quel rôle Pépin a joue\
Lorsqu'il y a coniplicité entre des hommes, ils ont entre eui, non seulement celte communaule de sentimens qui les porte tous vers un but, quelque atroce qu'il puisse être, mais ils ont encore cette vie commune qui les rapproche à chaque instant, surtout au moment où il s'agit de mettre la dernière main à Texe'cution d'un complot. Mais ces éle'mens de culpabilité se rencontrent-ils dans la cause?
On a parlé de l'intimité de Pépin avec Fieschi. Je ne veux
pas nier cette intimité ; mais je veux encore qu'à cet égard on
'n'exagère rien, qu'on reste dans le vrai et qu'on ne s'appuie que
sur les faits qui ont été déposés soit dans l'instruction écrite,
soit dans Tinstruclion orale.
Fieschi a été deramder asile à Pepln. On connaissait le bon cœur de Ptpin, on savait que sa maison et sa bourse étaient ouvertes aux malheureux. Nous avons fait entendre ici les témoins qui sont venus déclarer qu'ils avaient reçu des secours de Pépin, non pas par un motif politique, mais par un sentiment d'humanité. Fieschi s'est présenté comme condamné politique, coaime injustement poursuivi par l'autorité j Pépin Ta rt eu chez lui et lui a donné des secours.
Si cet asile, si ces secours avaient été donnés à Fieschi dans l'intérêt coupable que Taccusation suppose, à mesure- que le moment de l'exécution du crime approchera, les secours devront être plus abondans, les relations de Pépin seront plus intimes, on sentira le besoin de se voir plus souvent. Eh bien! rien de cela.
Permettez-moi de placer ici sous vos yeux quelques citations.
Le témoin Girard a dit : Fieschi venait souvent chez Pépin vers les mois de mars et d'avril j plus tard, il venait moins souvent. Je ne sais pas à quelle époque il a ccisé d*y venir.
Fieschi dit dans un de ses interrogatoires : Un mois environ avant l'attentat, Pépin me disait : Je suis moi même surveillé par la police, je vous prie de ne pas venir.
Dans un autre interrogatoire, Fieschi ajoute : Une huitaine de jours avant l'événement, j'ai cessé de voir Pépin, parce que ce n'était pas trop mon affaire d'aller chez lui.
le 26 juillet , deux jours avant ^rattenf at , Fieschi se rend dans le faubourg Saint-Antoine pour acheter une barre de fer; il passe devant la maison Pépin , et , de son aveu même , il n'y entre pas; il devait pourtant y entrer, car il avait besoin d'une corde ; Pépin en vend , et ce n'est pas à son complice qu'il va la demander !
Ainsi , vous voyez qu'à mesure qu'on approche de l'attentat, celte intimité qui avait existé contre Pépin et Fieschi , dans les mois de mars et d'avril, se relâche, cesse, et, dans les derniers jours avant l'attentat , on ne rencontre plus Fieschi avec Pépin.
Voulez-vous puiser un autre document dans les fournitures diverses qui auraient été fa/tes à Fieschi par Pépin? Prenez ses registres : vous y verrez que jusqu'au 20 juin , époque oi!i Fieschi avait moins besoin de secours, parce qu'il travaillait et gagnait de l'argent^ il avait un crédit ouvert chez Pépin. Eh bien! à partir du 20 juin jusqu'au 28 juillet, Fieschi ne gagne plus rien : i{ a plus besoin que jamais d'user du crédit qui lui est ouvert j il n'en use pas. Parcourez les registres de Pépin , et vous n'y trouverez qu'une seule fourniture de gS cent., faite à Fieschi, à la date du i*'' juillet.
Au reste , si l'on demande à Fieschi quels sont les secours qu'il a reçus de Pépin , il répond que Pépin était un avare. On voit , en effet , que dans les six mois qui se sont écoulés àepuis l'organisation du complot , Fieschi a reçu de Pépin et de Morey une somme de 40J fr. en dehors des sommes qui lui auraient été remises par l'achat des éîémens de la machine.
Maintenant examinons, non plus ces relations intimes, mais les discours entre Fieschi et Pépin j vous allez encore trouver là , messieurs , la preuve qu'il n'y a pas de complicité possible entre Morey et Pépin.
En effet Fieschi a déclaré plusieurs fois que Pépin lui avait tenu des propos dont il vous a fort exactement rendu tous les termes , même les plus minutieux. Ainsi Pépin lui aurait dit à différentes reprises , lorsqu'il était mécontent , soit d'avoir perdu sa place , soit de ce que les choses n'allaient pas suivant ses idées politiques : « Comment on ne trouvera pas quelqu'un qui tire à cet homme un coup de fusil? tous les jours des misérables se font condamner aux galères pour un billet de
1,000 fr. , et l'on ne trouvera pas quelqu'un pour assassiner Louis-Philippe?
Ce propos ne serait pas conciliable avec ce système de Taccusation; en effet, rappelez-vous bien que l'idée du complot aurait commence , selon Fiescbi , le premier jour même où il a vu l'accuse' Pépin. C'est ce premier jour qu il aurait dit 4 Pépin , en lui montrant le dessin du modèle : « Je vous promets de l'exe'cuter. » Cela remonterait à la fin de février et au commencement de mars , ou au plus tard au mois d'avril. EU bien ! il «'est pas possible , si tout e'iait convenu , si le complot était organisé, que Pépin ait tenu à Fiesclii un semblable discours. La première proposition exclut l'autre-, dès lors Fieschi serait conslilué en mensonge, et une fois constitué eu mensonge sur ce point , il ne mérite pas créance sur les autres.
Voyez aussi les déclarations que Fieschi a faites à M. Ladvocat : a Quand je passais le matin chez Pépin, j'entrais et je lisais le Réformateur. Quand il y avait queljue chose coalre le gouvernement, i l me le montrait en disant: «Tenez, voyez, c'est abominable, c'est afï'reux; est- ce qu'il n'y aura pas un homme qui nous débarassera d'un gredin comme celui là ?
» Il y a des voleurs qui se font condamner aux galères pouj un billet de i ,ooo francs, et personne ne voudra s'exposer pour arracher la vie à un brigand comme celui-là, qui fait le maU heur du peuple.
/» Pépin, disait ailleurs Fieschi, est un homme prudent^ il ne me connaissait pas assez peut-cire pour me faire des propositions, et il ne m'en a pas fait. Plusieurs fois il m'a dit : Il y a des hommes qui se font condamner aux galères à perpétuité pour un billet de i ,ooo francs, et il ne trouvera personne pour XM>us débarrasser d'un gueux comme cela. » Je croyais bien qu'il voulait me dire : Faites-le, et je vous donnerai un billet de 1 ,ooo francs. Je pense bien que c'est dans ce sens qu'il me parlait ainsi* »
Accordez-vous donc; si la pensée du complot a été formée ayant le mois d'avril, il est impossible que plus tard Pépin ait fait ces propositions détournées, ces propositions que je regarderais comme infâmes dans toute autre circonstance, que j'accepteavec bonheur, pour ainsi dire, parce qu elles donnent ua démeoti k des mensonges beaucoup plus graves.
Si donc vous étudiez la position de ces hommes, si vous ex,'
plorez leur conduite, si vous examinez leurs discours, vous ne trouverez rien là qui puisse se rapporter à l'attentat. Aucun témoin n'est venu dire qu'd ait vu entre Pépin et Fiesclii un entrelien mysle'rieux, ni qu'il ait entendu sortir de cet entretien des paroles dont on puisse conclure une pensée d'attentat; Au contraire toutes les paroles de Fieschi et de Pépin sont exclusives d'un attentat.
Maintenant revenons à Pépin et examinons si, dans les difFérens élémens du complot et de la construction de cette machine infernale, nous allons trouver des preuves.
On loue un logement pour devenir le siège de l'attentat, c'est là que la machine sera déposée, c'est de là que la machine vomira la mort sur le prince.
Eh bien î ce logement, apparemment Pépin, l'agent principal du complot, ira le visiter. Pépin, qui a le mot d'ordre d'un parti, ou de quelques hommes d'un parti, Pépin va s'assurer de ce logement, il ira le voir, il s'assurera si ce logement est favorable pour l'exécution; il viendra dans ce logement, il y ira souvent.
Y est-il allé une seule fois? Voilà ce que je demande, une seule fois. Non, personne ne l'a vu, et Fieschi lui-même est ob Jîgé de dire que s'il y est allé, c'est seulement le premier jour de la location. Et cette déclaration de Fieschi qui a pour objet d'établir un seul fait, celui que Pépin a visité une seule fois le logement, se trouve t-elle appuyée sur d'autres élémens de convinction ?
Non, cette déclaration est isolée; aucun témoin n'est venu dire : nous avons vu Pépin, et nous le reconnaissons. Pas même un témoin n'est venu dire : nous avons vu un homme qui ressemble à Pépin, c'est sa tournure, son chapeau; ce sont ses apparences. Non, il n'est pas un seul témoin qui soit venu directement ou indirectement , vaguement ou explicitement , attester que Pepi» soit venu dans le logement de Fieschi.
Non seulement Pépin n'est pas allé dans le logement j mais ces fusils , qui devaient servir à l'exécution de la machine , les a-t il vus? s'est-il même assuré de l'achat des fusils, après après avoir fourni l'argent pour les payer ?
Je trouve encore ici les déclarations de Fieschi. Il a varié ule prix des fusils , il a fixé le prix tantôt à i5o, tantôt à
3a5 187 francs. Dans le premier moment où le système de Fiesclii conlre Pépin n'était pas encore arrête , il ne se rappelait pas exactement le prix des fusils; il a dit i5o fr. au lieu de i8t fr. ; mais supposons Pépia agent principal d'un complot^ il a dû au moins s'assurer de la nature des fusMs.
Ficschi a été' interrogé sur ce point. Il était chargé d'acheter les fusils, il devait ensuite communiquer les factures à Morey et à Pépin. Il vous a dit qu'à la vérilé il avait communiqué les factures à Morey, mais il a été obligé d'avouer qu'il ne les avait pas communiquées à Pcpin.
Ainsi Pcpin, qui aurait fourni l'argent, n'a jamais eu la certitude que les fusils eussent été achetés ; on ne lui a jamais montré les factures, et il n'a jamais vu ni pu voir les fusils.
Mais, s'il est agent principal, il verra sans doute les fusils dans le logement au moment de l'exécution , il voudra voir la machine de ses propres yeux.
Non, il ne la pas vue , et il ne la verra pas , il n'aura pas même la cerlilude que la machine ait été exéculée. Voilà un singulier complice , un singulier agent principal qui ne s'occupe pas même de ce qu'il y a d'essentiel, c'est-à-dire de la machine.
Le 26 juillet, deux jours avant l'exécution du complot, voilà cet agent principal qui part avec sa famille, afin de se promener dans le bois de Vincennes.
Le 27, Il va à l'église française faire une collecte, et le lendemain il poitera le produit de cette collecte.
Ainsi, au moment de l'exécution , Pépin est loin du théâtre de l'événement. On le voit consfammenl absent dans tous les faits matériels, dans tous les actes de préparation, comme dans les actes d'exécution.
Que Pépin ait voulu se cacher, je lo conçois ; mais une pareille conduite pouvait empêcher l'exéculion du complot. Comment l'iesclii aurait-il pu obéir aux ordres d'un homme assez lâche pour ne ras raéme aller voir la machine?
La lâcheté de l'agent principal devait inspirer de la défiance, et d'après ce que vous savez du caractère de Fieschi , son poignard aurait fait une facile et prompte justice.
Non , il est impossible de concilier celle lâcheté de Pépin ,
^ans toute sa conduiie , avec l'idée qu'il aurait été l'agent principal d'un complot, l'inîermédiaire entre un parti ou quelques hommes d'un parli et Fieschi.
J'avais à eœnr de vous démontrer, en passant rapidement sur les faits, que Pej in n'avait pas été l'organisateur, le créateur, ni même l'agent ou l'intermédiaire du complot dont il s'agit.
Maintenant , je ne vous ramènerai plus sur les détails qui vous ont été plaides hier et aujourd'hui par mon confrère Dupont.
Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, il y a entre Morey «t Pépin des posilions communes. Les réfutations qui ont été laites au nom de i accusé Morey doivent servir et serviront au som de l'accusé Pépin.
Ainsi , Fieschi avait déclaré qu'il avait communiqué un dessin à Pépin, qu'il en avait fait un modèle pour Pépin, qu'une expérience avait été faite avec une traînée de poudre dans les vignes du cimetière du Père La Chaise , et que l'on avait fait MU compte de tout ce qu'avait coûté la fabrication de la machine.
Eh bien î a côté de l'allégation de ces faits^ ne se trouve aucun indice pour les appuyer. Aucun témoin n'a vu ni dessin, ai modèle , ni communication à fepin , ni essai d'une traînée de poudre , ni compte de ce qu'a pu coûter la fabrication de la machine. 11 y a sur tous ces faits déclaration unique et isolée de I accusé Fieschi.
Mais il y a une circonstance qui a été mise en avant pour prouver que l'argent aui-ait été fourni par Pépin, comme agent principal.
On a dit que Pépin était le bailleur de fonds. La preuve qu'il a fourni l'argent, nous la trouvons dans la concordance entre le carnet trouvé sur Fieschi et les registres de Pépin. Ainsi , il aurait fourni une somme de 218 fr. 5o cent,, composée de 68 fr. 5o cent, d'une part, et de i5o fr. de l'autre. C'est la charge la plus grave de l'accusation.
Constatons d'abord un fait ; la principale dépense de la raacliine , c'est-à-dire l'acquisition de fusils, la somme; de 187 fr. a-t-elle été fournie par Pépin? A cet égard, je n'ai aucun renseignement. Les registres de Pépin et le carnet de Fieschi sont muets sur cette sonune de 187 fr. Vous avez la dédarationuni-
que de Fiesclii , encore a-t-il varié sur ce point. Ainsi , il vous a dit d'abord que celle soiiuue lui avait été donnée par Pépin lui-niéa)Cj ensuite variant, il a déclaré qus celte somme, remise par Pépin à Morcy, lui avait été donnée par ce dernier. En supposant que celle somme eût été empruntée à Pépin par Morey, vous n'auriez pas encore là la preuve qu'elle avait cet objet. Il n'y a entre ces suppositions aucun encbaînemcpt lo^.
Arrivons maintenant h la somme de 218 fr. 5o cent., qui figure sur les registres de Pépin. ITy a à ce sujet deux versions; la version vraie, quo- je vous développerai d'abord , puis je vous en fournirai une autre qui , je le déclare con ciencicusement, avait été adoptée par M* Dupin et par moi comme plus vraisemblable.
Dans ses premières déclarations, à l'exception peut-être de la première de toutes, Pepin^' avait dit ; Cette somme de 318 fr. , je ne crois pas l'avoir donnée, je ne l'ai pas donnée; c'était un projet d'emprunt dont il indiquait la destination. A l'époque de mai, Fieschi aurait eu le désir de rentrer avec la femme Petit. 11 serait allé la trouver 5 il lui aurait offert upe somme de aoo fr. environ ; une partie ponr payer son loyer el^ le bois qu'elle devait à la femme Morey, et i5o fr. pour la mettre à Ilot.
Pépin a persisté, dans ses interrogatoires, et même h l'^mdience, dans ses déclarations.
Cette version avait bii n soncôté plausible , suitout lorsqu'on la mettait en rigard des variations de Fieschi. Celui-ci dans une de ses confrontations avec Pépin , s'est rappelé lui avoir demandé à /aire un emprunt de 200 fr. pour rentrer avec la femtne Petit. La femme Petit a été inlerrogée sur ce faitj elle a déclaré que Fieschi lui avait fait olfre d'une somme d'environ auo fr. , dans le mois de mai j et précisément cette somme est portée sur les r('gi>tres de Pépin à la date du mois de mai, et elle a pour destination de payer son loyer et autres objets» Elle a déclare aussi qu'à cette époque , elle devait une voie de bois à la femme Mouchet j que celle-ci à cette époque la pressait pour le remboursement jde cette voie de bois , et que même cette femme avait été jnsqu'à s'emparer de ses clfet* , et à les garder jusqu'à ce quelle fût payée.
En présence de toutes ces dépositions, moi qui d'abord ^tjûfi
incrédule à la première version presente'e par Pépin , je n'ai pu re'sister à reconnaître tout ce qu'elle avait de plau^ble. Vous voyez, en effets la date de mai fort exactement indiquée à la fin du registre, sur quelques feuilles réservées aux adresses ou à des projets d'acquisition.
• Il est donc possible que Fiesclii arrivant chez Pépin , lui ait dit : J'ai besoin d'une certaine somme pour tel objet ; que Pépin en ait pris note pour fixer un projet d'emprunt.
Cette version a tous les caractères de la vérité : mais comme pour quelques uns de vous elle peut renfermer quelques invraisemblances fortifiées par les déclarations de Fiesclii , nous avons dit à Pépin de voir si ses souvenirs étaient bien exacts, si , en effet, il n'aurait pas donné cette somme. Nous lui avons dit : Quand vous auriez donné cette somme , cela ne suffirait pas , vous avez fort bien pu donner de l'argent à Fieschi sans que de ce fait d'argent donné on doive en conclure nécessairement à la participation du crime. D'autres personnes ont donné de l'argent à Fieschi, et cependant ces personnes ne sont pas en accusation. Ainsi , n'allez pas vous butter , en quelque sorte , contre une allégation qui pourrait ne pas paraître vraisemblable, alors même qu'elle serait vraie. Recueillez vos souvenirs , ne niez pas une vérité qui , reconnu plus tard , tournerait contre vous , tandis que, en la disant franchement , on ne peut pas en rien conclure. Messieurs, Pépin a invariablement persisté dans les déclarations faites dans finstruction. Dans les entretiens secrets que nous avons eus avec lui, Pépin a persisté à dire que cette somme de 2 1 8 fr. 5o c. il ne l'avait pas donnéej et quelles que fussent les raisons alléguées contre lui, pour qu'il ue se laissât pas entraîner dens une dénégation peu vraisemblable, nous n'avons pu vaincre ses résistances^ il a persisté à dire qu'il n'avait pas donné cet(e somme.
Nous soumettons cette version à l'examen de votre conscience. Maintenant je vous soumets une version subsidiaire; nous admettons, par hypothèse. que la somme aurait été donnée; Nous verrons si , dans ce cas, nous allons trouver la preuve que cette somme aurait été donnée avec une destination déterminée.
Vous savez que sur le rcgisti e il y a deux mentions : l'une de i5o fr., et l'autre de 68 fr. 5o c. Quant à la somme de i5o fr., je n'ai pas à m'expliquer sur sa destination; il n'y en a
pas d'indiquée sur le registre : ce sont i5o fr. donnés en argent; mais ce qu'on incrimine particulièrement, ce sont les 68 fr. 5oc., parce que, dans les termes mêmes du repistre, ils auraient été donnés pour bois et loyer. Quelle est l'explication de Fîéschi à cet égard? Selon lui, les 68 fr. 5o c. auraient été employés h payer le second demi terme de son loyer, le bois de sa machine et la façon de cette machine. Calculons. Le second terme de son loyer 5^ f. 5o c.
Le bois de la machine i5
La façon delà machine 6
""58 iT"
Nous arritons h 58 f. 5o c., mais pas a 68 f. 5o c. Je défie que Ton puisse jamais ai river à recomposer celte somme de 68 f. 5o c. , en lui donnant pour destination le loyer, le bois de la machine et la façon. Ainsi, la déclaration de Fiescbi est un mensonge car elle est contrariée par lesjregistreseux -mêmes.
Je trouve dans le carnet même de Fieschi une objection contre son système. Voici les différentes mentions portées sur ce carnet :
2 18 fr. 5o c. — 1 5 » — 4*^ "
A quoi servent ces i5 francs? Fieschi explique que c'est le prix du bois brut de la machine, payé par Pcpin. D'après lui. Je prix de la machine serait donc en dehors des 218 fr. 5o c. Qu'on ne vienne pas dire qu'ici il y a seulement le détail des sommes. Non, non. Ici j'appelle votre attention sur un erreur involotaire qui s'est glissée dans le fac-similé du carnet; on y trouve ces différentes sommes, mais ensuite on y voit 20. Il n'y a pas 20; il y a 273, mais effacé, et ce cliiffre est le total exact des trois sommes réunies, le carnet vint donc à notre secour.^, et nous l'avons examiné avec M^Dupin de la manière la plus scrupuleuse.
E">t-il possible de concilier les explications de Fieschi avec celte puissance des chiffres? Si la somme de i5 fr. et celle de 4o fr. ne sont pas comprises dans les 2:8 fr., cette dernière «omme avait une autre destination, elle pouvait être pour Ja danio Petit, qui devait du bois et son loyer; mais elle ne pouvait pas servir h la machine, votre carnet lui-même en fait foi.
33o Poursuivons dans ce système; vous allez Toir la démonstration arriver à la plus haute clarté. A quelle époque ces différentes dépenses ont-elles été faites ? La dépense du bois aurait eu lieu en avril, sa façon, si je ne me trompe pas, en juin ou en juillet; le second terme du loyer, en juillcT. Si ces diverses sommes ont été données par Pépin au fur et mesure qu'elles ont été utiles, elle auraient plusieurs dates différentes; comme on a changé de registres, elle se seraient trouvées sur plusieurs registres; mais pas du tout ; en juillet, époque de la dernière dépense, on aurait recouru aux registres d'avril, pour aller y porter 218 fr. 5o c, c'est-à-dire la réunion de ces diverses sommes: ce n'est pas possible. Et en supposant que la somme de 218 fr. 5o c. ait été prêtée, il n'y a que Fieschi qui déclare qvie Pépin en connaissait l'usage.
". Comment concevriez-vous, d'ailleurs, qu'un conspirateur allât inscrire sur un registre une somme d'argent avec sa destination précise, le bois qui servira à la machine, le logement où la machine devra être construite et placée. Mais supposons que par un erreur d'esprit Pépin ait voulu en effet se rendre compte des moindres sommes données, au moins quand il sera inquiété par suite de ce complot, quand on le pourchassera partout, il s'empressera de faire disparaître les traces qu'il aura laissées sur ces registres. Si les registres eussent été saisis dans le premier moment, on pourrait dire : il n'a pas pu le faire; mais, après les poursuites dirigées contre Pépin, ils sont restés un mois dans ses mains. Est-ce qu'il avait oublié cette note? Non, car il a passé un trait sur ce chiffre de 218 fr. 5o c. Il a voulu faire disparaître tout ce qui pouvait le rattacher à Fieschi. S'il s'était agi véritablement du bois et du loyer pour la machine, on aurait déchiré la page, ou on aurait rendu illisi-^ ble la mention de ces deux objetsj;
Ainsi, sur cette somme de 218 fr. 5o c, vous n'arrivez jamais qu'à reconnaître que sur ce point vous êtes réduit à la déclaration de Fieschi. Mais Fieschi a-t-il dit cela tout d'abord? N'a-t-il pas varié? S'il a reçu cette somme , lui qui a si bonne mémoire , il n'en aurait pas perdu connaissance lors de ses premiers interrogatoires. Quand il a vu cette somme de 218 fr. sur son carnet, le mémoire a dû lui revenir; il a dû trouver une explication. Eh bien î jusqu'au i4 octobre, il ne peut sa^ .voir s'il a reçu ou non cette somme.
Ainsi , encore sur ce point l'argument e'ebappe à M. le pr<>cureur-g(^ndral. '
Telle est l'une des circonslances les plus graves que l'accusation ait leleve'es contre l'afîcusé Pépin. 11 en est une autre non moins grave 5 que je vais examiner aussi avec cle'tail. Boireau a dit que Pépin , le 26 ou le 27 , l'avait prie' de prendre son cheval , d'aller se promener , et surtout de s'arrêter devant le Jardin-Turc. Pépin, dans la se'ance d'hier, vous a dit qu'en effet on eiait venu lui demandçr son cheval ; que mêaie on l'avait pris, mais qu'on n'avait rien dit. Fieschi avait fait une autre version que Boireau. Quelle est celle des deux verisîons que je dois m'altacher le plus à comb:ittre ? Boireau prétend qu'il a été entraîné par Pépin. Examinons la vraisem*blance de cette version.
Boireau connaît intimement Fieschi j cela est établi aux débats^ Fieschi a couché souvent chez lui. Boireau connaît à peine Pépin j il l'a vu deux ou trois. Le 26 juillet, Pépin revenait du bois de Vincennes avec sa femme et ses enfans. Par le plus grand des hasards, Boireau se trouva là , à côté de la maison dePcpin; il s'y trouve, par une fatalité bien extraordinaire, pour recevoir la confidence du complot. Pépin , qui connaît à peine Boirean , le fait entrer dans .«on magasin , et lui fait là cette importante révélation ; puis il lui donne rendez-vous pour le lendemain, et Boireau s'y rend.
Je dois ici protester contre cette accusation nouvelle qu'on youdrait faire peser sur la têfe de Pépin. C'est bien assez qu'il gémisse sous le poids d'une grave accusation, sans lui imputer d avoir abusé d'un jeune homme pour le jeter dans un contplot. Je ne sais pas si Boireau a élé instruit; mais s'il l'a été, à coup sûr c'est par cet homme qui lui a demandé son foret, à qui il l'a prêle, qui lui a fait cadeau d'un pistolet, avec lequel il a passé une partie de la matinée du 27, avec qui il est allé commander la b;irre de fer; cet homnu; avec qui il a constamment vécu. Quelque timide, quelque peu intelligent que soit Pépin , il n'aurait pas été assez étourdi pour aller confier à un jeune homme qu^il connaissait à peine un projet d'une si grande importance.
L'accusation tout entière vient donc se concentrer dans une
déclaration unique , isolée , celle de Fieschi. Eh bien , s'il en est ainsi , j'ai bien le droit d'en interroger la moralité.
Ah! je voLis en supplie, messieurs , reliiez la première déclaration de Fieschi. 11 a eu le cerveau fracassé, ses organes sont altérés : eh bien ! voyez comme il sait mentir avec adresse^ avec quel art il parle de ses enfans ; comme leur destinée l'occupe ! avec quelle tendresse il s'occupe de leur deslinéej eh bien I cet homme est sans famille!
La fille Nina, il l'a élevée, dit-il 5 non , il l'a corrompue, ▼ioîée ; il a élevé entre elle et sa mère une jalousie incestueuse, une effroyable rivalité.
Dans les prisons d'Embrun , il se disait condamné politique , et il avait perdu sa hberté comme voleur et comme faussaire.
Chassé de Croullebarbe, il a offert à la police des services que la police a dédaignés. Ses protecteurs , il les a effrayés de sa reconnaissance sauvage : il leur offrait le ministère de son poignard. Voilà l'homme! voilà Fieschi!
Et il a osé dans cette enceinte appeler la France , l'Europe, le monde. Eh bien ! vienne le monde! Voilà comme j'encense Fieschi sur le piédestal qu'il s'est élevé.
En vérité , ils croient , ces hommes , que parce qu'ils regardent la mort d'un air ferme , ils croient que parce qu'un rayon d'intelligence s'est égaré dans leur organisation brutale , ils ont droit à l'admiration et aux respects. Non! non ! nous ne sommes pas si bas placés , que nous allions chercher dans le sang et dans la boue l'objet de nos hommages.
Et vous, messieurs, est-ce donc devant un tel homme que votre raison s'inclinera !
J'en appelle à vous, philosophes qui avez raisonné sur les fondemens de la certitude; à vous magistrats, qui savez comment l'innocence peut périr quelquefois, vaincue par de fatales apparences : a vous tous que résumez- en vous toutes les illustrations de la France; dites-moi, Fieschi mérite-t-il votre confiance ?
Oh non, ce ne sera pas sur la foi d'un tel misérable qu'une condamnation mortelle sera prononcée.
L'audience est suspendue et reprise à quatre heures et un qaart.
La parole Cit à W Paillct; défenseur de Boireau.
Plaidoirie de M« Paillet.
Jedoisavanttout, adresser des aclionsdes grâces à l'organe da ministère public, pour les paroles pleines d'humanité et d'indulgence qne la position de mon jeune client lui a inspire'es. Toutefois, messieurs, l'accusation est restée bien menaçante pour sa liberté et pour son avenir^ et la défense, si elle ne se. fait pas illusion, peut espérer de votre justice un meilleur résultat.
Quelques mots d'abord de la personne même de l'accuséj car vous comprenez que la notice biographique d'un ouvrier jeune et obscur ne saurait être ni bien longue ni bien intéressante. J'ai le droit de dire que les détails qu'elle comporte n'ont rien que d'honorable pour celui qui en est l'objet, rien qui ne doive le recommandera votre bienveillance particulière.
Victor Boireau est né à La Flèche en i3io^ il appartient à une famille pauvre, mais l'une des plus anciennes, l'une des plus laborieuses, l'une des plus honnêtes du pays. Tel est le témoignage que les autorités locales se sont empressées de lui rendre.
Son caractère, vous le connaissez : il est vif, pétulant, emporté; les témoins vous l'ont dit, et à l'une de vos précédentes audiences vous n'avez eu que trop d'occasions de vous en apercevoir vous-mêmes : mais Boireau revient vite aussi, et je ne lui ti:ndrais pas parole si je ne me hâtais de vous offrir en son nom des excuses nouvelles pour ses mouvemens d'impatience. Permettez -moi de croire que vous ne vous en souviendrez pas, dans vos délibérations, ou aue si vous en conservez le souvenir, ce sera pour vous convaincre mieux encore que la nature, en formant un caractère de cette trempe, en donnant à Boireau ce cœur eipansif, n*a point entendu, à coup sûr, en faire un conspirateur.
La mcrè de Boireau est demeurée veuve avec cinq enfans. Deux ans auparavant, les père et mère de Boireau l'avaient destiné à l'état modeste du* ferblanlicr-lampiste, et ils avaient imaginé de lui faire faire ce que l'on nomme dans certaines professions son tour de France, pour lui faire apprendre l'industrie i laquelle il devait se consacrer un jour. Ainsi, il est allé habiter successivement Tours. Bordeaux, Marseille. Dans ces diver-
ses résidences, il s'est signalé par une bonne conduite, par des habitudes irréprocliables. 1 î*; ;
L'instruction , égarée d*abord par des rapports mensonges , avait supposé que Boireau avait eu pour quitter I;yon, des motifs de nature à incriminer sa moralité^ mais cette supposition a reçu, à l'une de vos audiences, un démenti éoUtantj et votre rapporteur lui-même, dans sa haute impartialité, avait pris soin de démontrer le lui-même, à l'avance.
S'il est venu à Paris, c'est aussi dans un but louable, c'était afin de se perfectionner dans l'industrie à laquelle il voulait Se consacrer; malheureusement le moment était mal choisi par un jeune homme de ce caractère, qui se rendait dans la capitale pour la première fois. C'était à la fin de l'année i855, c'est-à-dire à l'époque de la plus grande eifervescence des sociétés populaires.
Que ces sociétés ne se soient pas ouvertes pour l'accusé Boireau, que ces sociétés n'aient pas jugé cet enfant, comme l'a si justement appelé Fieschi, mûr pour Finiliation, pas plus quô Fieschi ne l'a lui-même jugé mûr pour la confidence de sa fatale entreprise, cela devait être.
Serait-il vrai toutefois que les inflaences extéri€ures de ces sociétés se seraient étendues jusqu'à la jeunesse et l'inexpérience de Bjireau? Serait-il vrai, comme on l'a supposé dans l'instruction, qu'elles l'auraient compté d'avance parmi lej recrues d'avril? Ce sont des questions qui restent incertaines dans le procès , ce sont des questions sur lesquelles je n'ai ni aveux ni dénégations à vous faire, ce sont des questions auxquelles votre loyauté devra seule répondre.
Mais ce qui n'est pas douteux dans ce procès, c'est la bonne conduite de Boireau continuée sans interruption pendant son séjour à Paris, ce sont ses habitudes laborieuses auxquelles tous les témoins ont rendu hommage dans celte enceinte, et qui ne sont pas même démenties la veille de l'attentat.
Telle était sa vie simple et modeste, telle était sa vie de chaque jour, lorsque son nom s'est trouvé tout-à-coup mêlé d'une manière si déplorable à l'attentat du 28 juillet, à cet attentat qui, un instant, a couvert la cité d'un voile funèbre, à cette catastrophe si meurtrière, et au sein de laquelle cependant deux existences semblent avoir été miraculeusement conservées : celle du roi, pour le salut de l'ordre social en
France, et celle du coupable, afin que la main de la justice ne s'égarât point dans ses recherches, et que son œuvre put s'accomplir.
Boireau estil complice de cet attentat? Je ne veux pas dire, dans notre langage légal, Boireau a-t-il connu l'altentat avant sa commissation? Boireau l'a-t-il connu dans les derniers momens qui ont précédé l'exécution même? Boireau l'a (-il connu plutôt par dos indiscrétions involontaires des vrais coupables que par des communications contidetitielles ? Telle n'est pas la question , mais Boireau a-t-il coopéré utilement, en pleine connaissance de cause, soit aux préparatifs du crime, soit à l'exéeution même de l'attentat ? Voilà, messieurs, la véritable question que vous avez à décider, en ce qui concerne Boireau.
Il fut un temps, sans doute, où la simple connaissance d'un crime de cette nature, non suivie de révélation, conslituait un crime; mais c'est vous, messieurs les pairs, qui avez modifié les rigueurs de notre législation pénale sur ce point, qui les avez trouvées peu en harmonie avec nos mœurs nationales. Sans doute , ce sera toujours un devoir pour le bon citoyen d'avertir l'autorité des machinations ténébreuses et criminelles qui pourront s'ourdir contre elle, mais il n'y a plus dans la non révélation de crim? proprement dit, l'obligation de révéler n'est plus une opligitioa légale accompagnée de la sanction d'une pénalité quelconque.
Ainsi donc, Boireau a-t-il coopéré sciemmeiîient à l'attentat, yoilà toute la question du procès.
Je ne me suis pas dissimulé la gravité des charges qu'on oppose , je vous l'avoue franchement ; car la franchise, e le pense, est la première condition d'une défense qui aspire à n'être pas tout-à-fait indigne d'une telle assemblée.
Examinons ces charges. Mettons d'abord à l'écart certaines circonstances qui pourraient embarrasser notre marche. Ainsi <>n a parlé des opinions républicaines de Boireau. Oh I Messieurs, vous y attachez peu d'importance : des opinions repuplicaines à vingt ans , cela se conçoit ; mais cela n'a pas de conséquence. D ailleurs les opinions républicaines, M. le pix)cureur- général vous l'a dit, ne supposent pas une pensée d'assassinat j et entre les opinions politi(jues de quelques jeunes gens et l'altentat , il y a l'intervalle d'un abîme.
Une autre circonstance a encore été signalée par l'iustruction : Boireau a été arrêté dans un café au mois de février i835. Quelques troubles se manifestaient chaque soir dans ies alentours de la porte Saint -Denis. Boireau était là en compagnie avec un assez grand nombre de jeunes gens , on a fait main-basse sur' tous ceux qui se trouvaient dans le caféj Boireau a été compris dans cette arrestation commune. Etait-il porteur d'armes? on ne l'a jamais prétendu. A-t-il opposé quelque résistance à son arrestation? pas davantage. Quels ont été les résultats de Tinstruction ? complètement nuls. Aussi, après quelques jours d'une détention qui n'avait pas d'objet , Boireau a été rendu en liberté.
Celte arrestation a cependant été bien fatale pour luij car c'est sous les verrous qu'il a fait la connaissance de ce sieur Janodj dont le nom a retenti plusieurs fois dans cette enceinte, et que plus tard , par l'entremise de Janod , il a connu Fieschi.
Il est une autre circonstance, et j'ai hésité d'abord, je l'avoue , à vous en parler. Boireau , dans ce moment même , est compromis dans un€ accusation qai a quelque analogie avec celle qui s'agite devant vous. Les journaux nous ont révélé que Je complot dit de Neuilly comptait parmi les accusés ce même Boireau qui est aujourd'hui à votre barre.
Que vous dirai-je sur cette fatale coïncidence? cet autre complot je ne le connais pas. Les pièces qui s'y rattachent sont jusqu'à présent lettres closes pour vous. J'ai dû cependant adresser à Boireau quelques interpellations, et il m'a répondu par une énergique protestation de son innocence; il m'a dit qu'il fallait attribuer le funeste honneur de figurer dans ce second procès à cette déplorable célébrité qui lui a valu le procès actuel.
Je n'ai donc qu'un mot à dire sur ce funeste rapprochement, et c'est pour vous supplier d'oublier cet autre procès dont vous n'avez point à vous occuper , de n'avoir contre Boireau aucune présomption fâcheuse. S'il était possible que Boireau fût coupable dans cet autre procès, la juridiction ordinaire est là , il ne saurait y échapper.
La cause, ainsi dégagée de circonstances accessoires, arrivons aux charges qui coiistituçnt yéritablement l'accusation. Mais
5Î7 pourtant, avant de savoir ce qu'on nous reproche , constatons bien ce qu'on ne nous reproche pas.
De l'aveu même de l'accusation, Boireau est complètenaenl étranger aux préparatifs essentiels de l'attentat , sans lesquels on ne peut pas même comprendre ni la pensée du crime ni la possibilité de son exécution. Ce ne serait donc que dans les préparatifs qui touchent à la consommation du forfait que viendrait se placer la complicité de Boireau. Mais que je vous fasse remarquer une autre circonstance qui ne vous a point échappé. Boireau n'est jamais entré dans ce que j'appellerai les métamorphoses de Fieschi , qui disait s'appe'er tantôt Gérard, tantôt Bescher. Mais chose étrange et digne de remarque! C est de la bouche de Boireau qu'est sorti pour la première fois le nom de Fieschi. Ainsi le 29 juillet, immédiatement après son arrestation, on demande à Boireau quelle est la personne qui , quelques jours avant , s'était présentée à son domicile , à minuit, demandant à partager sa chambre, il a répondu : c'est Fieschi. Le i*^"" août, on fait descendre Boireau à la Concicrgegericj et là, en présence de ce quasi-cadavre que la machine elle-même avait fait comme par une juste punition du ciel , il dit encore : c'est Fieschi. Voilà donc cet homme qui s'il eût été coupable, aurait eu à dissimuler toute espèce de rapports, de communications avec Fieschi qui le reconnaît. Rien ne le retient, et sa déclaration est confirmée par la suite.
Ces prémisses posées, messieurs, quelles sont les charges dirigées contre Bjireau ?
L'achat de la poudre! Eh, mon dieu, il a chargé son cama> rade Suireau de lui acheter un quarteron de poudre. Certes, ce n'était pas pour essayer les fusils. Et s'il avait eu l'intention d'employer ce quarteron de poudre à un [usage criminel , il n'aurait pas charge Suireau d'en faire l'achat, il l'aurait fait lui-même. Du reste , paà un mot sur ce point. Toutes les investigations qui ont eu lieu ont été complètement impuissantes.
Il y a une autre charge qui semble , au premier aperçu , plus grave. C'e.a la coopération de Boireau à l'achat d'une barre de iWrj comment Fieschi s'cst-il expliqué sur ce point? Il n'a jamais varié dans ses déclarations. Il a diC : C'est acjidenlelleracnt que j'ai amené Boireau cher le serrurier; Bo reau ne sàiii. 2%
i»it;pas la destination de la barre de fer; s'il s'est mêle i la conversation , c'est uniquenaent parce que , dans mou langage moitié italien moitié français, j'avais peine à me faire comprendre d'une femme qui me voyait pour la première fois. Et Fiieschi s'est servi d'une de ces images qui lui sont familières pour caractériser cette pétulance de Boireau , cette maiiie d'intervenir dans les conversations dont le fond lui est étranger ; il a-dit : C'est un de ces chiens qu'on chasse et qui reviennent toujours.
Eh bien , il a dit vrai dans cette circonstance. Non , Boireau ne savait pas la destination de la barre de fer. Aussi , l'un des témoins a-t-il déclaré que Fieschi avait dit que c'était pour snettre à une croisée,, et interpellé sur la question de savoir U cette barre pouvclt servir à une croisée , ce témoin que son état a rendu compétent , a répondu affirmativement.
J'ajouterai même^, ce qui serait décisif en droit pénal, qu'alors même que la barre de fer eût été , dans la pensée de Boireau comme dans celle de Fieschi , destinée à un usage crinainel, cette destination ne devait pas s'accomplir, car vous savez que cette barre a été dédaignée par Fieschi , et qu'il s'en est pEOCuré le lendemain une autre qui a servi à l'attentat.
Il est , Messieurs , une autie circonstance à laquelle s -est fortement attaché M. le procureur-général 5 je veux parler du foret prêté par Boireau à Fieschi Vous vous rappelez tout ce que cette charge a de grave. On dit ; Deux ou trois canons manquaient de lumières^ un instrument , un foret était nécessaire pour les percer : c'est vous qui l'avez prêté , et avec la connaissance de l'usage criminel auquel il devait servir. C'est là un fait de complicité auquel vous ne sauriez vous soustraire ! Eh bien ouï , si le foret avait été prêté par Boireau à Fieschi ^ Boireau sachant l'usage de ce foret , il y auiait un fait de complicité flagrant. Tout au plus aurais-je droit de dire que ce foret était à peu près indifférent à l'exécution du crime de Fieschi, puisque d'une part il y avait assez de canons de chargés , sans ceux qui n'avaient pas de lumières; et que de l'autre il aurait pu se procurer ce foret ailleurs. Mais non , je donne le démenti formel , énergique que Boireau ait prêté le foret , sachant à quel usage il était destiné. Fieschi a été entendu sur ce point. Sa déclaration est positive , invariable; et certes, lorsque les déclarations accusatrices de Fieschi deviennent la principale arme
du rainislère public contre l'un des accusés , elles n'auront pas moins de poids , quand elles viennent à la décharge de l'autre. Eh bien î qu'a dit Fieschi ? Il a toujours affirmé que Boireau avait prêlé son foret , ignorant l'usage auquel il était destiné. Fieschi maHÎfestant l intention d'en acheter un , Boireau aurait répondu : Ce n'est pas la peine; j'en ai un , et il le lui aurait prêté
Voilà, je le répète, la déclaration énergique , invariable de Fieschi.
Cependant on fait plusieurs objections ; la première est celleci : Vous avez menti dans votre atelier, en disant que vou» empruntiez le foret pour aller percer des trous à une commode, chez je ne sais quelle dame, k Thôtel d'Espagne, rue de Bichelieu, Si vous avez fait cette fable, c'est que vous vouliez dissimuler le véritable objet de cette sorte d'emprunt fait à l'atelier de votre maître; et c'est là une preuve évidente de culpabilité.
Boireau a expliqué cette dissimulation d'une manière qui ne laisse rien à désirera vos consciences. Il a dit: Lorsque j'ai dé* claré à mes camarades de l'atelier que j'emportais ces outils pour en faire usage à Ihôtel d'Espagne, je faisais un mensonge; mais tout autre l'aurait commis à ma place. Je voulais emporter des objets de l'atelier de mon r.raîlre, et les prêter gratuitement à un ouvrier; je ne voulais pas qu'on pût m'accuser d'une sorte d'infidélité : voilà la cause exacte de cette course alléguée à l'hôtel d'Espagne. La vérité est que j'ai porté ce foret, l'archet et la conscience à Fieschi, pour un usage qu'il m'avait annoncé et qui n'avait rien de reprochable.
Une autre objection, bien autrement grave, résulte de la deposition de Sulreau fils. Boireau aurait fait, le 27 juillet, k Suireau fils la confidence qu'il n'était pas allé, avec le forêt et les objets accessoires , à l'hôtel d'Espagne , mais qu'// aidait été faire des trous à ce qu'il appelait leur affaire^ à leur machine.
Lorsque Suireau fils a fait une déposition terrible, meurtrière, contre mon client, je dois linterroger , la discuter, la faire passer dans votre conscience; j'ai le droit et le devoir de vous dire que, dans ma conviction profonde, cette déposition offre une inexactitude palpable. Est-il vrai^ue, le 2^ juillet, Boireau ait fait à Suireau fils cette confidence : « Je ne suis pas allé à l'hôtel d'Espagne; je suis allé à notre affaire, à noire machine?»
Permettez -moi de vous remettre quelques dates sous les yeux, et j'espère que ma conviction entraînera bientôt la vôtre. • Le 37 juillet au soir, Suireau père remet au commissaire de police Dyonnet une note contenant des détails circonstanciés, il écrit une lettre à l'appui de cette même note, et il n'y est pas question de foret, encore que le fait ait une corrélation si intime et si directe avec l'attentat.
Ce n'est pas tout : Suireau fils fait une déclaration détaillée entre les mains des magistrats , et voici ce qu'elle contient :
a Vers di^ ou onze heures, Boireau a dit qu'il allait faire une course qui avait pour objet de percer des trous à une commode, pour y mettre des anneaux. »
. Le témoin s'est retracé ses souvenirs; il se rappelle fort bien ce que lui a dit Boireau dans la journée du 27, mais il n'ajoute pas la confidence que lui aurait faite Boireau sur l'usage véritable qu'il se proposait de faire des outils. Pourquoi , dans ce moment même, n'a-t-il pas complété sa déclaration?
Le même jour, autre déposition de M. Suireau père; elle est complètement muette sur la circonstance soit principale, soit secondaire.
Un autre témoin, M. Massé, contre- maître chez M, Vernert, et par conséquent supérieur de Boireau, dépose le 29 juillet, devant M. Gaschon.
<c Le lundi vers huit heures du matin, j'ai trouvé Victor en train de chercher des outils qu'il a dit lui être nécessaires pour aller percer des trous à une commode, à l'hôtel d'Espagne, rue de Richelieu, chez une dame dont il ne m'a pas dit le nom. » Vous l'en'.endez, Suireau fils et Massé ont reçu le même jour, au même instant, de la bouche de Boireau, une déclaration semblable.
L'instruction va marcher, et voici ce qui anive : Le 24 août, le magistral reconnaît qu'il peut y avoir quelques relations entre le prêt des instrumens et la préparation de a machine. Il interpelle Massé, le contre-maître, de les représenter à la justice, et d'en effectuer le dépôt.
Le 24 août, ces objets sont apportés chez le juge d'instruction par Massé, qui déclare qu'ils sont précisément dans le même état où ils ont été rapportés par Boireau.
Une expertise est ordonnée afin d'appliquer le foret à la lumière des canons. Cette expertise est confiée à un homme dont
'habileld est reconue, à M. de Poncharrat, lieutenant-colonel d'artillerie.
Le 0,6 août, M. de Poncharrat produit son rapport, d'où il résulte que le foret s'applique parfaitement à l'ouverture des lumières.
C'est dans cet élat de choses que le foret est devenu l'un des objets principaux de l'instruction relativement à Boireau. C'est alors que vont se compléter, delà manière la plus terrible pour Boireau, ces déposilions du 29 juillet, jusqu'alors si indifférentes par l'usage que Boireau aurait fait des instrumens.
Le I*' septembre, Suireau fils pre'sente d'office devant le juge d'instruction, et vient remettre entre les mains du magistrat une note qu'il dit e'crite de sa main, mais qu'il de'clare avoir faite par les conseils de son père. C'est dans cette sorte de te'moignage anticipé, spontanément offert, que nous allons voir, pour la première fois, surgir la confidence complète :
'< Je me souviens maintenant (maintenant !) que le 27 juillet Boireau m'a confessé qu'il n'avait point été à f hôtel d Espagne, comme il me l'avait dit, mais bien percer des trous à leur affaire, disait-il. Sur l'observation que je lui fis qu'il n'avait pas été long-temps, il me répondit qu'il avait pris un cabriolet. »
Et puis, à côté de la note écrite, vient se placer le témoignage oral dans lequel il repète la même circonstance.
Voilà les phases de l'instruction. Maintenant je ne discute pas, et je dis que lorsque l'accusation repose sur un fait semblable, lorsque les témoins suivans out été muets sur une circonstance aussi grave dans leurs précédentes déclarations, lorsque c'est seulement après une expertise qui a éclairé la justice sur l'usage criminel du foret, que la mémoire est revenue si tardivement à Suireau fils. Un telle déclaration ne peut fournir des élémens de convinction suflisans à la justice.
Eh bien! que reste t-il devant vous dans l'affaire? Il reste, messieurs, la charge à laquelle M. le procureur-général a attaché une grande importance, je veux parler du foret. Il est évident que si Boireau en eût connu la destination, il n'aurait pas poussé l'imprudence jusqu'à prendre cet instrument dans l'atelier de son maître, jusqu'à annoncer qu'il le prenait pour faire une course qu'il n'avait pas réellement à faire, et alors
^u'un démenti aurait pu lui être donné dans la journée même, Mais non, il n'en est pas ainsi, Fieschi lui a dit qu'il avait besoin d'un foret pour percer^une table, il avait ajouté: J'enacbèterai unj alors Boireau lui avait répondu: Je t'en prêterai un, j'en prendrai un dans l'atelier de mon maître. Voilà ce qu'a déclaré Fieschi lui-même^ restera donc un fait tout naturel en soi, un fait qui sera criminel, sans doute, s'il a reçu les confidences de|Fieschi, mais innocent s'il n'a pas reçu ses confident ces. Or vous savez que Fieschi a toujours déclaré que jamais , à cette occasion, Boireau n'avait reçu ses confidences.
J'arrive à la dernièie charge. Je veux parler de la cours« à cheval sur les boulevaits , sur un des chevaux de Pépin. Prenons le débat dans l'état où l'ont laissé les dernières révélations de l'audience. Fieschi avait dit, toujours dit que personne n'était passé à cheval sur le boulevart. Il a toujours expliqué commentlui et un autre accusé qu'il a indiqué, avaient sans ce secours donné aux canons la direction qu'ils voulaient leur donner. Pépin a dit que complaisamment il avait prêté son cheval â Boireau, mais qu'il n'a jamais su qu'il dût servir à un usage criminel, Pépin le savait-il? Je l'ignore. Je vous avoue , messieurs, que je ne me sentirai pas le courage de contredire Pépin.
Je passe aux déclarations de Boireau. Pépin lui a-t-il proposé la promenade à cheval la veille? Je crois qu'oui. Boireau a'été à cheval le 275 mais y a-t-il là réellement complicité. S'il est établi que Eoireau est monté à cheval pour accomplir son criminel mandat, est-il vrai qu'il l'ait accompli, qu'il ait été jusqu'au n° 5o du boulevart du Temple? Est-il vrai qu'il ait été ainsi volontairement le point de mire qu'attendait Fieschi? Quelle preuve rapporte-t-on sur ce point, soit de la part de Meschi, ^oitdela part de Pépin? Fieschi a dit", et toujours dit qu'il n'avait pas vu Boireau.
Qu'a dit Boireau? Il a dit : J'ai pris le cheval pour aller au boulevart dn Temple; mais je n'y ai pas été. Il y a trois motifs pour lesquels Boireau n'y a pas étéj je m'empare de suite de celui que je préfère dans ces trois motifs, de celui qui lui est le plusfavoiable: le remords, l'hésitalion sont venus s'emparer cfe ce malheureux enfant lorsqu'il a été livré à lui-même. On comprend que tant qu'il est dans cette association fatale ,
que tant qu'il est avec ses co-accusës il n'ait pas de volonté à lui, Mais le voilà livre à lui-même; le voilà cheminant sur le boulevart Saint-Antoine, sur un cheval qui n'est pas le sien , pour commettre un crime quii n'est pas le sien. Il hésite; it s'arrête; il tourne briJe. Cela est-il vrai? On m'accordera du» moins que cela est vraisemblable, heureusement vraisemblable?. Il vous a dit qu'il n'avait pas e'té à sa destination, que la pluîe* l'avait fait rétrograder. Il est certain qu'à celte heure il a pl« à torrens le 27 juillet. Il y a eu commencement d'exe'cution de sa part. Il n'y a pas eu le signe caraclërisque et légal de l'exécutbn II faudrait, pour qu'il existât, qu'une circonstance indépendante de la volonté de Taccusé l'eût seule empêché d'accomplir son projet.
Vous savez ce que vous a dit Fieschi. Il est constant qu'il n'a vu personne ; vous n'hésiterez donc pas à reconnaître que le fait n'est pas prouvé, qu'il n'est pas même probable.
Cependant il est une objection dont je dois dire un mot. Le 2j. il a rencontré Fieschi dans je ne sais quel café. Il lui dit ; Est-ce que tu ne m'as pas vu passer à cheval sur le boulevart à la place de Pépin? Non, répondit Fieschi , je ne t'ai pas vu. C'est encore là un point par lequel seul manquerait , à l'égard de Boireau , le caractère légal de la complicité. Mais il s'explique-, il dit : Pépin m'avait dit de le due à Fieschi. Voilà pourquoi j'ai dit h ce dernier ce qui n'était pas , voilà pour» quoi je lui ai dit que j'étais passé sur le boulevart à cheval, . alors que réellement je n'y étais pas allé.
Que reste-t-il d'acquis au procès. Une seule chose. C'est que Boireau avait accepté le mandat , qu'il avait commencé Texécution, qu'il s'est arrêté à temps , qu'il n'est pas arrivé au lieu fatal, que Fieschi ne l'a pas vu, qu'il n'a pas atteint son but criminel , que Boireau , enfin, n'a pas servi de point de mire à la fatale machine.
Telles sont , messieurs les pairs, les charges qui pèsent sur Boireau; je les ai analysées fidèlement, discutées de bonne foi , et il m'a été impossible dy reconnaître les caractères légaux de la complicité. Pour résumer toute ma pensée en an mot, Boireau a été aussi près du complot qu'il était possible de s'en approcher, sans être dans le complot lui-même.
Toutefois, messieurs les pairs, si cette conviction n'était pas
la vôtre; sî, contre mon espérance, la complicité vous paraissait légalement établie, alors du moins s'ouvrirait devant vous le champ des appréciations morales, qui appartient surtout à une juridiction d'un ordre aussi élevé, et dans lequel M. le procureur-général vous a conviés à entrer avec lui. Alors vous vous souviendriez de cette considération puissante qu'il vous a signalée : La complicité de Boireau ne résulterait que de sa participation aux préparatifs les plus insignifians comme les plus voisins de l'exécution. Et , en effet, qu'est-ce que poursuit surtout la loi pénale? K'est-ce pas la pensée première, la pensée mère du crime, cette pensée mûrie, élaborée dans le cœur du coupable ? Or, Boireau n'aurait été admis dans cette fafa'e association qu'au dernier moment, quand tous les préparatifs essentiels étaient consommés, quand le temps de la réflexion lui manquait , quand la torche criminelle brillait déjà pour ainsi dire dans les mains de Fiesclii!
Vous n'oublieriez pas non plus , messieurs les pairs , toutes les autres considérations groupées autour de Boireau et qui le protègent devant vous! Vous tiendriez compte à l'enfant de son jeune âge , de son esprit plus jeune encore , de sa bonne conduite antérieure , de sa captivité déjà si longue ; vous tiendriez compte au fds des larmes et des supplications de sa mère !
Enfin vous tiendriez compte à Boireau de ses aveux!
Mais ici je m'arrête Je crains que mon client ne me désavoue ses aveux , c'est contre son gré que je vous en parle ;
on vient de les lui faire si cruellement expier î Ne vous a-t on pas dit qu'il serait responsable un jour du sang d'un père de
famille? Paroles terribles, si elles n'étaient injustes! Eh
quoi ! Boireau est -il donc un de ces accusés qui sauvent leur tête par une trahison ? Oubliez-vous que pendant sept mois de poignanîes angoisses , soumis tant de fois aux questions pressantes du magistrat , il vous avait constamment protégé de son silence ? Oubliez-vous que, dans un de ses iiiterrogatoires, il disait aux juges : « Recherchez les coupables , c\st votre droit, c'est votre devoir; mais je ne puis vous y aider. » Oubliez-vous qu'il a été inflexible aux premières audiences , que
les interpellations de M. le président ont été impuissantes ? N'avez-vous plus devant les yeux le tableau de sa vieille mère,
se jetant à ses pieds . lesanotanl de ses laimcs. et lui disant
d'une voix suppliante : « Parie , uion fils, parie donc! »
Voilà à quelle obsession touchante , irrésistible, Boireau a enfin cédé ! Et vous auriez le courage de lui en faire un crime ! Et vous ne vous rappelleriez même pas celte scène que vous avez vue sur ces bancs, où Boireau , à peine sorti des bras de sa mère et partagé déjà entre les promesses qu'il venait de lui faire et la commisération que lui inspirait ce père de famille assis à son côté, vous montra l'une des luttes les plus pénibles et les plus prolongées auxquelles le cœur humain puisse jamais être en proie .'
Voilà donc la moralité de ses aveux ! Loin de nous désormais ces images lugubres, dont une voix éloquente menaçait tout-à l'heure l'avenir de mon client! Ah! laissez lui du moins Tasile sacré de sa conscience !...
Quant à vous, messieurs les pairs, vous allez clore enfin la liste si longue de ces accusalians criminelles qui vous ont fa tigués dans ces derniers temps, et pui auraient frustré la France de vos travaux législatifs, si votre zèle n'était égal, supérieur même à tous vos devoirs. Par un triste privilège, c'est au nom de Boireau qu'il est donné de paraître le dernier dans vos tables judiciaires. J'en ai le pressentiment , messieurs les pairs, vous ne voudrez pas que ce nom y soit inscrit comme un monument de votre sévérité ', vous voudrez qu'il y repose comme un témoignage éclatant de voire humanité , comme un souvenir ineffaçable de votre indulgence !
M® Pall Fabre, défenseur de Bescher. — Messieurs les pairs, la sincérité des déclarations de Bescher à votre audience a désarmé l'accusation. Dans l'origine de l'instruction, un sentiment qui n'a pas besoin que je l'excuse, la crainte de compromettre un ami , l'avait poussé à faire un mensonge dangereux pour lui-même, mais dangereux pour lui seul. C'est ce mensonge, le ministère public se plaît à le proclamer , c'est ce n^ensonge qui seul a compromis Bescher, et c'est la vérité qui le sauve. Aujourd'hui je n'ai plus à le défendre d'une complicité quelconque , si lointaine qu'elle soit, dons l'attentat du 28 juillet. Cet homme, qui, plus d'un mois avant que la première idée du crime ne fût entrée dans le cœur du coupable , consent, sur la prière d'un ami, à prêter son passeport et son nom pour sauver un co ndamné politique quM ne connaît pas
encore, cet homme auquel, depuis ce jour d'imprudente générosité, on ne trouve plus un seul point de contact ayec U cause; cet homme enfin qui dort au moment où Texplosioa éclate, au moment où l'assassin est arrêté , où peut-être Si nomme ses complices, où la police va sans donte accourir est cernerjeurs maisons, cet homme qui dort à un pareil moment, cet homme, messieurs, n'a rien su du complot; il y a plus, il n'est même pas de ceux sur lesquels on a compté pour en réaliser les conséquences. Vous n'avez devant vous qu'un brave et honnête onvrier qu'il a fallu aller chercher au milieu de sa famille et de ses travaux, pour le placer sous la menace de la plus terrible accusation contre laquelle il ait jamais pu avoir à défendre sa vie et son honneur. Cette conviction est la vôtre, j'espère; et elle m'autorisera à vous adresser une demande qm ne me sera pas refusée; car , en vous l'adressant, je ne fais autre chose qu'achever, en ce qui concerne Bescher, la pens^ du. ministère public.
Messieurs les pairs , il y a deux manières de motiver un acquittement; ou bien parce que la culpabilité de l'accusé n'e«É pas suffisamment démontrée, ou bien parce que la preuve est acquise de son innocence. A vous que la loi n'a point enfermés dans la sèche et invariable formule qu'elle a tracée au jury , il doit être permis de demander qu'entre ces deux formes d'acquittement vous choisissiez la plus favorable à l'accusé lorsqu'elle est en même temps la seule vraie. Bescher est resté sis mois sous le coup de mill« préventions qu'a du soulever cootre lui l'accusation dont il étaii l'objet. Bescher ne veut pas sortir de cette enceinte en emportant avec le bénéfice d'un acquittement pur et simple la charge d'un soupçon immérité; et j'aime, messieurs les pairs, à me rendre auprès de vous l'organe de cette susceptibilité de l honneur d'un homme de bien, sûr que je suis qu'il n'est parmi vous personne qui ne la comprenne et ne l'approuve. Laissez-moi donc vous dire, messieurs les pairs, que votre arrêt doit être aussi réparateur que Taccusatioa a été terrible, et qu'il vous appartient d'effacer par unbill d'innocence la tache impiimér; au front d'un bonnets homme par l'iiumense publicité de l'accusation qui a pesé sur lui. La. justice ne seniit plus la justice si , uniquement préoccupée des grands intérêts de la société, elle croyait avoir asse^ fait pour l'innocent quand elle lui a ouvert les portes de sa prison. Ausm
est-ce avec une entière confiance que Bescher attend de la justice éclairée et bienveillante d^ la cour qn'un arrêt d'acquittement qui ne lui rende pas seulement la liberté, mais qui lut rende aussi llionneur.
L'audience est levée à six heures moins un quart.
ÇniDrZIÈME AUDIEWCE. — 13 FÉVRIEB. Z836.
SoHMAiEE. — Plaidoyer de il/e Parquin , pour\ Fieschi. — Réplique du procureur-général, — Réplique de M^ Dupont ^ Morey. — Réplique de 3P Dupin jeune y pour Pépin,
A midi et demi les accusés sont amenés.
A midi trois quarts la cour entre en audience.