‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusation (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · PLAIDOIRIE DE M^ PARQUIN · texte numérisé non relu

PLAIDOIRIE DE M^ PARQUIN

M* Parquin. — Messieurs les pairs, lorsqu'il y a deux jours l'entendais l'organe du ministère public adresser à la Providence de solennelles actions de grâces pour notre excellent roi miraculeusement conservé^ pour la France préservée du déchirement des factions , pour l'ordre à jamais affermi , j'avoue que, par une illusion que vous comprendrez sans peine, je me croyais appelé dans cette enceinte par les mêmes devoirs; je croyais que j'y devais remplir le même ministère j tant les sentimens qu'il exprimait étaient les miens ; tant je sympathisais avec son langage; tant ses paroles sont celles que ma bouche eût prononcées.... Ne sont-ce pas en effet celles qu'aurait prononcées tout cœur vraiment français?

Pourquoi faut-il que cette illusion ait été de courte durée? Pourquoi faut il que les fins du réquisitoire de M. le procureur-général m aient rappelé la différence de notre position à tous les deux. Il est veau, soutenu par l'assentiment universel, réclamer la juite punition d'un épouvantable lorfait . Mo4, je viens, tout eu couvrant le forfait de la même exécration , appeler une sorte d'intérêt sur &on auteur.

Sur le crime en soi , pas une expression ne m'e'chappera qui ne soit celle de l'indignation la plus profonde. Un crime affreux dans sa p nsee, non moins affreux dans son exécution 5 un crime qui tendait à frapper, par le plus lâche assassinat, le plus sage, le plus ne'cessaire des rois qui nous aient été départis encore j un crime qui , pour prix de son dévoûment depuis cinq années à la chose publique, pour récompense de ses efforts afin de maintenir au dehors l'indépendance nationale , au dedans l'ordre , la liberté, la paix, voulait l'immoler, et d'un même coup sa jeune et noble race ; un crime qui devait nous plonger dans les horreurs de la plus sanglante anai'chie , nous constituer en guerre avec les autres et avec nous-mêmes; un crime qui, si la Providence a écarté de notre tête tant de fléaux , a encore moissonné l'armée dans ses plus grandes illustrations , l'ordre civil dans tout ce qu'il avait de plus honorable 3 la jeunesse dans sa fleur, un sexe inotfensif et jusqu'à l'enfance; un crime qui, couvrant le sol de victimes, a répandu la désolation dans une multitude de familles; et couvert la France d'une consternation générale î ! ! Un pareil crime, toutes les voix, toutes les consciences, toules les opinions se soulèvent pour le proscrire et pour le condamner.

Mais alors que penser de celui qui l'a ccmm's?

Messieurs, il est des êtres (cela résulte apparemment de décrets impénétrables) qui, (\hs leur enfance, sont les jouets d'un inflexible destin. La fatalité pèse sur eux. En vain ils cherchent à s'y soustraire j en vain ils veulent lutter contre le sort qui les accable, de toute Ténegie de leur caractère, la main de fer qui les comprime est là , raide, inexorable. Elle les conduit , elle les entraîne. Elle leur dit : marche, marche, jusquà c2 qu'elle les ait poussés au bocd du précipice dans lequel il était écrit qu'ils finiraient par tomber.

Prenons Fieschi à sa naissance. Sa famille, malheureuse, et sans qu'il puisse espérer d'elle le moindre appui; son éducation, toute négligée, il devra se faire lui-même. A peine au sortir du foyer paternel, il s'engage. Un moment , la gloire a l'air de lui sourire. 11 a embrassé le noble métier des armes. 11 a déployé, bien jeune encore, une grande valeur. L'étoile des braves lui a été décernée sur le champ de bataille. Peut-être d'une origine obscure, s'élèvera t-il comme tant d'autres à un sort brillant Une grande révolution s'opère. Le roi auquel

il s'était altaché tombe du trône. Il veut y remonter avec une poigne'e de soldats fidèles. Fieschi le suit aux plaines de la Calabre. La fortune trahit leur courage ; l'expé lilion échoue. Le

roi est fusillé. Les soldats sont condamnés à l'être On leur

fait grâce néanmoins; mais la carrière se ferme devant Fieschi. Le voilà battu et rejeté par la tempête. Plus tard, pour un . fait peu grave qui, de nos jours et devant d'autres tribunaux, n'aurait entraîné qu'une peine légère , une accusation criminelle l'atteint. Les présomptions lui sont défavorables. On ne veut plus voir en lui qu'un des brigands de l'expédition de la Calabre. Il encourt une condamnation à dix années de détention. Il la ubit.

La révolution de juillet le trouye au nombre de ses combattans. Des travaux entrepris pour la Bièvre l'occupent pendant une année. C'est à cf tte occasion , c'est aussi lorsqu'il s'est agi de la distribution des récompenses nationales , qu'il fit la connaissance d'un homme dont il ne peut prononcer jamais le nom qu'avec attendrissement, d'un bierifaiteur, d'un père, de M. Ladvocat; M. Ladvocat, après lui avoir procuré un emploi utile, avait fini par recourir quelquefois à ses services. Il aimait l'indépendance de son caractère, l'originalité de son esprit, la hardiesse, la précision de ses mou- Temens, et surtout cette fidélité dont Fieschi lui a si souvent donné des preuves. N'est-il pas à déplorer qu'un fa cheux concours de circonstances, une passion mal placée et mal reconnue, aient éloigné Fiesclài de cet homme dont le seul regard a sur lui tant d'influence , et auquel deux mémorables choses étaient réservées; la première de détourner de la personne du souverain le coup fatal; la deuxième, d'inspirer à Fieschi dans les fers le courage de dire enfin la vérité I

Fieschi s'était depuis long-temps lié avec une femme. Il avait fait pour elle tous les genres de sacrifices. Il l'avait meublée; il avait poussé la faiblesse jusqu'à consentir qu'elle prît soui son nom l'appartement qu'il occupait avec elle. Toutàcoup , entraînée vers d'autres affections, elle le cliasse; et Fieschi se trouve sur le pavé, sans ressources, sans asile, sans pain. Il tente de trouver Un emploi convenable dans différentes administrations. Impossible. Quelques ateliers s'ouvrent pour lui; mais huit jours, mais quinze jours au plus.

Ils se renferment 3 et la misère, la faim rentrent dans son modeste logis. Toutes les oreilles sont sourdes , tous les cœurs sont froids.

Cependant Fieschi employait à d'utiles distractions les heures que l'absence d'occupations lui laissait de libres. Son esprit est naturellement observateur. Si dépourvu d'éducation première . ayant été d'ail le*urs élevé à parler un idîomt étranger , il ignore les élémens de la langue française , il ne faut pas croire qu'il ne sache rien. Il sait beaucoup au contraire; et la nature de ses goûts l'a surtout porté vers l'élude des arts mécaniques. A l'armée, ce sont les travaux du génie, de l'artillerie auxquels il se livrait particulièrement. A Paris , dans un moment de loisir, il trace le dessin d'une machine propre surtout à la défense d'une place do guerre. Fatal dessin î Vous savez , Messieurs , à qui la communication en a été donnée , vous savez qu'elles' funestes résolutions ils inspira; vous savez quels déplorables encouragemens reçut Fieschij alors recherché pour s'être fait attribuer quelques secours en la fausse qualité de condamné politique j vous savez le désespoir de cet homme ayant été habilement exploité , vous savez de quel horrible attentat son bras fut l'instrument !

A Dieu ne plaise qu'après cet exposé des faits , je veuille reprendre avec vous les différentes parties de l'acte d'accusation.

Mais tandis que le ministère public s'est montré sobre de réflexions pénibles envers un malheureux qui avoue son crime et le déplore, vous l'avez vu traité tout autrement par les défenseurs de deux de ses co-accusés. Pondant deux jours entiers vous avez pu le voir poursuivi, accablé sous le poids |des plus odieuses imputations.

Fieschi, messieurs, a été, non pas abattu, un homme de cette trempe , celte âme de bronze , comme l'appellent les docteurs qui font traité, ne se laisse point abaltre; mais il a été douloureusement affecté. « Je souffre plus en ce moment , me disaitil, que le jour où je monterai à l'échafaud. »

Je viens, par mes paroles, mettre un terme à cette torture morale que l'on a essayé de lui faire sabir. Je viens rendre à son esprit le calme que vous lui avez toujours vu garder dans

35i ces débats. Je viens redresser sur quelques circonstances de sa fie Topinion publique que l'on voudrait égarer ; je viens dé- Montrer que s'il a eu Taudace d'un grand crime , il aurait pu se rendre utile par de grandes , par d'éminentes qualités.

Probablement qu on ne comptera pas au nombre de ses titres à h. ha-ne des honnêtes gens la condamnation à mort encourue à Naples? Cette condamnation fut toute politique. Elle a co une cause souverainement honorable , sa fidélité à un roi sialheureux.

Parlera-t-on de la condamnation ultérieurement subie par lui à dix années de détention : vous savez quel en fut le motif; ae fut le vol d'une vache ; cette vache appartenait à son beauirire , dont il était créancier. Corse , il avait voulu se faire justice à lui-même , se payer de ses propres mains. S'il n'eût pas été jugé en Corse, par un tribunal sans jury, en 1846, peu de temps après son retour de l'expédilion de Calabre, j'ai la ferme conviction qu'il eût été renvoyé absous.

Parlera-t-on de la fausse qualité prise de condamné politiijue? il ne serait pas le seul , d'abord , dans ce cas ; mais , peraoettez-moi de le dire , ily a quelque chose de vrai dans cette assertion de sa part , soit à cause de la condamnation à mort ^u'il avait encourue dans la Calabre , soit qu il fît allusion à la condamnation à dix ans de détention , qu il avait subie comme Fun des brigands de l'expédition de Calabre.

Parlera-ton de Taccusation portée contre lui d'emploi de papiers faux? Une ordonnance de non-lieu à suivre a statué sur cette prévention ? Parlerat-on du reproche d'escroquerie? en ^uoi résulte contre lui la prévention de ce délit? Serait-ce dans l'obtention des 245 fr. en qualité de condamné politique! Mais si Pieschi pouvait se croire autorisé à |e présenter devant la commission des récompenses avec le titre de condamné politique, apparemment il pouvait bleu croire qu'il avait également droit aux secours en cette qualité. Dès lors il n'y a pas eu escroquer.

Voilà donc la vie de Fieschi envisagée sous le côté peu favolable. Maintenant qu'il me soit permis de vous le présenter sous un autre point de vue.

Parlons d'abord de la manière dont il a fait ses dix années dans la prison d'Embrun. Vous le savez, quand un criminel

est endurci, la peine le corrige rarement ; on ie voit tel, dans sa prison, qu'il s'était montré auparavant. Fieschi vous offre un aspect précisément tout contraire. Le directeur de la maison d'Embrun vous a dit que Fieschi, par sa bonne conduite, s'était attiré l'estime de tous ses chefs, avait mérité d'exercer dans la prison difFérens emplois , et que lorsqu'il est sorti , il est sorîi avec cet avantage d'avoir passé dix ans dans une maison de détention sans y avoir subi une seule peine. Depuis qu'il est sorti de la maison d'Embrun, Fieschi est un homme qui va cherchant de l'ouvrage partout^ à Lodève, à Lyon, à. la rivière de Bièvre, au moulin de Crouyebarbè.

Voyons sa conduite îe jour même de l'attentat. Il va faire ■visite à un de ses amis, lui demande s'il veut l'assister dans un duel. On voit qu'il cherche à s'étourdir. Quelque temps avant le passage du roi , il rencontre un de ses amis dans un lieu voisin du crimf. Celui-ci lui fait observer qu'il n'aura pas le temps. — a J'ai tout le temps 3> , répondit-il. On voit qu*il va partout cherchant une circonstance qui le mette à même de renoncer à son crime.

Deux sentimens prédominent dans l'âme de Fieschi : le premier c'est la reconnaissance pour les services rendus 5 le second c'est la fidélité à une parole donnée. Il aperçoit M. Ladvocat sur le boulevard; il pense que les coups destinés au roi pourront frapper son bienfaiteur. A la vue de M. Ladvocat, son esprit se trouble, ses yeux se remplissent de larmes, sa main hésite, ou plutôt elle n'hésite pas : la fatale machine est dérangée, la traînée de poudre n'a pas de suite 5 le roi devra la vie à M. Ladvocat. Malheureusement pour beaucoup d'autres, M. Ladvocat et sa légion changent de position. La légion s'éloigne; Fieschi ne craint plus de tuer son bienfaifeuv, et le sentiment de la reconnaissance est satisfait. Alors ses promesses envers ses complices lui reviennent à la mémoire, il croit son honneur engagé j les complices sont là qui l^altendent à l'œuvre : s'il ne l'accomplit pas, les reproches d'escroquerie, de lâcheté, l'attendent... L'aRreuse machine éciale.

Et quand, après quarante deux jours de silence, de dénégations, il est une fois dans le chemin de la vérité,, comme il y marche d'un pas assuré et ferme ! quelfe prévision, quel accord dans ses déclarations! comme Its évé'nemens, les temorgnages, les aveux même d» ses coaccuoés se sont succe'dé pour les

confirmer l'une après l'autre! Si bien que le ministère public a reconnu que, pour l'accusation^ il n'y avait rien de mieux à faire que de les reproduire et d'en démontrer la véracité'!

Messieurs, est-il donc vrai qu'il n'y ait pas quelques sentimens élevés, généreaux, dans une âme comme celle-là ? et l'on s'étonne que cet homme ait pu exciter quelque intérêt, s'attirer quelques sympathies; singulière morale qui voudrait qu'un coupable ne se rendît intéressant que par son audace, jamais par son repentir; qu'il eût droit aux éloges quand il persiste, rait dans son impénitence, et que lorsque les remords, le retour à des idées justes et raisonnables, le besoin d'éclairer la jus tice et de rendre hommage à la vérité lui arracheraient des aveux, il fût à l'instant même frappé de réprobation !

Non, non ! cette absurde, cette outrageante morale ne recevra pas sa sanction d'une cour si haute, si éclairée, et maintenant cet intérêt, ces sympathies si vivement excitées; serontelles donc stériles? Traiterez- vous ce Fieschi que vous connaissez, comme vous auriez traité F ieschi endurci dans son crime, l'avouant avec impudeur, en tirant gloire, se faisant un jeu de l'audace et du mensonge, ne vous inspirant à tous qu'indignation, dégoût, mépris?

La loi, dans sa sagesse, a permis de reconnaître des circonstances atténuantes; les tribunaux ordinaires, les jurés tiennent journellement compte de l'entraînement, du repentir, de U franchise, et vous, tribunal auguste, vous, corps politique, vous, juges et jurés à la fois, vous ne feriez pas ce que le moindre jury aurait pu faire dans sa conscience?

Je vous livre, messieurs, cette réflexion que, s'il est un ca* où vous puissiez faire usage de vos hautes prérogatives, c'est celui qui se présente en ce moment.

Objesctera-t-on les nombreuses victimes que la main de Fieschi a faites? Ah ! sans doute un sang si généreaux appelait une éclatante satisfaction; mais celte satisfaction, ne l'a-t-il pas déjà obtenue? JN est-ce donc rien pour ces nobles, pour ces intéressantes victimes, que d'être tombées en préservant la per-< sonne du roi, et avec le roi, la patric?et les regrets et les sanglots dont leur trépas a été suivi; et la solennité des pompes religieuses qui ont accompagné leur inhumation; et tout Pari^. avec ses environs, accourant, se pressant pour leur rendre les 1". . a 3

suprêmes devoirs : et le prince, précédé du clergé, jetant, les yeux en pleurs, l'eau sainte sur les restes inanimés de ceux qui étaientmorts pour lui, à ses côtés; et les chants pieux faisant retentir les voûtes de la basilique, et l'oraison funèbre et le deuil universe ! . . . . Ah ! s'ils pouvaient s'expi imer, comme leurs mânes consolés rediraient encore ce mot à jamais célèbre : Grâce, grâce pour l'homme !

Fieschi, j'ai accompli un pénible devoir. Après avoir refusé de vous défendre ; j'ai dû accepter la mission qu'un digne magistrat, parlant au nom des lois, m'avait imposée. Je vous ai défendu comme je crois que vous désiriez de l'être; non pas en cherchant à atténuer le moins du monde l'horreur de votre forfait ; vous-même vous ne l'auriez pas voulu ; mais en expliquant par quelle incroyable série d'accidens , toujours incertain , indécis, avec une véritable répugnance, vous avez pourtant été entraîné à le commettre. Pour me servir d'une éloquente expression qui vibre encore dans celte enceinte , votre bras ayant lancé la foudre , j'ai voulu expliquer comment ï orage s'était formé. Les conséquences légales de ce forfait, je n'ose les entrevoir; mais ce qu'il m'est permis de dire hautement , c'est que vous avez su inspirer quelque compassion à ceux-là même qui vous avaient le plus en exécration.... Indignation contre l'attentat, respect pour vos nobles juges , résignation à tous les outrages dont on vous abreuvait, comme à l'arrêt qui vous attend , voilà la devise que je devais inscrire sur votre défense. Vos propres senlimens me l'avaient d'avance dictée. Par la franchise de vos explications, par la fermeté de vos réponses , par la loyauté de votre repentir, \ous avez arraché au ministère public lui-même cet important aveu, que votre c rime était en partie expié. . . Maintenant , que la justice humaine prononce.

Réplique de M. Martin (du Nord).

Messieurs les pairs , vous n'attendez pas de nous que nous retracions aujourd'hui toutes les charges de l'accusation , que nous venions répliquer à toutes les réponses qui ont été faites à notre réquisitoire.

Nous croyons devoir intervertir Tordre dans lequel nous avions d'abord présenté notre réquisitoire. Deux des accusés ,

Boircau et Pépin , bous paraissent être aujourd'hui i^ns une ' cale'gorie particulière ; nos ddveloppeinens devront êt/e inoins étendus que ceux auquels nous nous e'tions livrés J\ns l'origine. L'accusé Morey , en faveur duquel des efforts beaucoup plus longs ont été faits, est celui dont nous nous occuperons en dernier lieu.

Boireau , messieurs , est-il coupable ? Ce n'est pas pour avoir connu le complot , pour l'avo'r connu avec toutes ses circonstances que Boireau devra être condamné. Nous savons que la loi pénale écarte la peine de celui qui, connaissant un complot de cette nature , n'est pas venu le révéler à b justice. Mais nous prétendons que Boireau a connu le comp'r;t. i|uil a aidé à son exécution , qu'il a pris une part active à l'attentat.

M. le procureur-général énumère de nouveau toutes les charges qui pèsent sur Boireau , il reproduit les considérations de son réquisitoire relativement aux circonstances qui , suivant lui , constituent la complicité de Taccusé , telle que Ja barre de fer , le foret et la course à cheval. Il s'appuie des déclarations de Fieschi et des dépositions de Suireau père et fils, puis il dit :

Boireau, dit-on , aurait renoncé à son projet, aurait reculé h la pensée de l'attentat. Que fait-il donc le 28? Il rencontre Fieschi. Il lui dit : « Eh bien ! tu n'es pas à ton affaire ; nous sommes tous prêts. » Voilà ce qu'il disait une heure avant l'attentat , et Boireau aurait renoncé à ses projets I Non I non ! Il est complice celui qui se livre à de pareils actes la veille et le jour de l'attentat. Ainsi , Boireau sous tous les rapports, se trouve dans la position que l'accusation lui a faite.

Nous ne pensons pas devoir rétracter les paroles que nous avons prononcées.

L'indulgence peut adoucir sa position 5 mais à coup sûr il faut une réparation pour des actes aussi criminels.

C'est un sentiment pareil d'indulgeuLc qui a été invoqué au nom de l'accusé Pépin. Ici nous devons vous faire connaître notre pensée sans réserve. Non ! l'accusé Pépin ne peut sous aucun rapport, mériter Tindulgence de la cour. Qu .Mes sont les circonstances atténuantes que l'on fait valoir oii sa faveur? On vous dit que Pépin a peut-être été dans le ronj-

plot , mais qu'il n'en a pas été Thomme le plus actif, qu'il n'a pas été l'auteur de la pensée, la tête du complot, que ce fatal' honneur doit être renvoyé à un autre; qu'il s'est laissé entraîner par une influence infernale.

Il faut donner à Pcpin le rôle qui lui appartient. Je conçois Pépin ne pouvant se mêler de tous les détails de l'attentat, n'osant pas prendre part aux préparatifs ; mais je ne crois pas que Pépin répugne à la pensée du crime et refuse de s'y associer.

Il sera prudent, l'apparence même le fera fuir; mais il fournira les moyens d'exécuter le crime , et après en avoir ainsi assuré l'exécution , il se cachera derrière ceux qui auront consenti à être ses instrumens. Voilà le rôle que Pépin a rempli.

Quand je me pénètre bien des antécédens de Pépin , de s opinions , de ses relations , de ses sympathies , quand je vois , en un mot. Pépin dans tous les actes de sa vie depuis i85o, je me convaincs que c'est un homme qui a pu concevoir le projet d'assassiner le roi et de renverser la monarchie , et a pu fournir aux frais d'exécution , autant que le lui permettait sa fortune ou plutôt celle dont on Tavait fait dépositaire.

Rentrant dans la discussion des faits, le procureur-général combat les explications du défenseur de Pépin , en ce qui concerne la mention faite sur les registres de l'accusé , le carnet de Fieschi , la traînée de poudre , le déjeûner chez Bertrand , et la promenade à cheval ; il cherche à démontrer la véracité des déclarations de Fieschi , et repousse le témoignage de la femme Petit. Les considérations quil présente ne sont que la reproduction de celles sur lesquelles sont basées ^es premières requlâitions ^ il persiste dans l'accusation tout entièie contre Pépin.

Morey est un de ces hommes qui peuvent concevoir le crime et suivre avec audace el habileté tous les préparatifs , et qui, lorsque la justice les saisit, ne peuvent se résoudre à aucun aveu. Morey est un de ces hommes à qui som âge a permis de yoir les désastreux événemens de l'époque la plus déplorable de notre histoire , et nous croyons que Taccusé y a puisé les principes qui l'ont conduit au crime dont la justice .vient aujourd'hui lui demander compte»

Voyons donc si ce vieillard, dont on a vanté l'énergie , est complice de l'attentat.

L un des moyens que nous avions indiqués contre Morey, c'est la déclaration faite par Fieschi. Celte déclaration méritet-elle votre confiance ? C'est l'une des premières questions du procès, car vous savez avec quel soin on a cherché à effacer le caractère de vérité dont ses déclarations sont empreintes.

Il nous semble que nous avons déjà fait un grand pas pour restituer aux déclarations de Fieschi le caractère qu'elles doivent avoir. Nous venons de parcourir le pins rapidement pos» sible les charges qui nous paraissent surgir contre Boireau et Pépin. Quels sont les faits que nous avons articulés? Des faits faits qui tous ont été déclarés par Fieschi. Quelles sont les preuves que nous avons rapportées ? Des ])rcuves qui toutes sont émanées ou de documens étrangers à Fiochi ou de dépositions de témoins qui sont venus confirmer les déclarations de Fieschi.

Si telle est notre position à l'égard de Pépin et de Boireau que nous trouvons dans des documens étrangers, et plus encore dans les aveux que la force même des choses leur a arrachés, la preuvedeleur culpabilité; qu'on veuille bien nous dire comment il se fait que Fieschi , dont les déclarations sont justifiées sur tous les points', quand elles iuculpent Pep'n et Boireau, puissent se trouver fausses parce qu'elles inculpent Morey. E>tce que la cause n'est pas indivisible? Est-ce que les documens ne sont pas les mêmes? Est-ce que les faits ne se groupent pas de telle sorte qu'ils forment un' faisceau tel , que ce qu'on a prouvé contre deux accusés, on l'a prouvé contre les autres?

La première observation qu'on a faite relativement aux déclarations de Fieschi, c'est que Fieschi et Nina, sans s'être entendus à l'avance, ont cependant fait des déclarations dont les unes ont dicté les autres.

Le procureur-général combat fort longuement l'allégation des défenseurs de Morey, que Fieschi et Ntiia Las««ave , sans s'être entendus à l'avance, ont fait des délibérations dont les unes ont dict< les autres. Il rappelle les 4 a jours de silence gardé par Fieschi, malgré tous les elV)its de-, magistrats pour lui arracher la vérité; puis il dit : Quand Fieschi a soutenu cette longue lutte avec la justice , uni(juemont dans l'intérê; de ses co-accusés, l'on viendra dire que ses déclarations sont

mensongères! Non, il a commis un grand crime, mais il l'expie , je le dis encore , autant qu'il est en lui, en disant la veiitë, en rendant service à son pays, en honorant son crime au lieu de le de'- honorer.

N'avez-vous pas retrouve' les mêmes moiifs , les mêmes scrupules, la même résistance, dans les déclarations de la fille Nina? Elle nie d'abord tout ce qui peut compromettre le complice de Fieschi. On lui montre une foale de circonstances qui l'accusent, et alors elle fait un aveu sincère. Vous l'avez entendue déposer avec ce caractère de franchise qui m'a frappé. Rappelez vos souvenirs, messieurs, et demandez-vous si, "dans le langage de cette fille , dans la manière dont elle a rectifié toutes les erreurs qui avaient été commises , demandez-vous si là peut se placer le mensonge. Non , sans doute, rappelez- vous les interrogatoires de l'accusé en présence de Fieschi et Nina ; rappeîez-vous encore les impressions que vous avez éprouvées lors de celte confrontation. Quant à moi^ je ne crains pas de dire ma pensée tout entière. J'ai trouvé qu'il y avait mensonge dans les déclarations de l'accusé.

Pour donner plus d'autorité aux déclàràtiotts de Nina et de Fiischi, le procureur-général s'appuie des documens qui leur sont étrangers , il soutient que Moiey est l'oncle prétendu de Fieschi , ses témoins l'ont reconnu comme l'individu qui est allé plusieurs fois dans la maison du boulevard du Temple , ridentilé est parfaitement constatée. Puis le procureur-général reproduit ses premiers argumens relativement aux balles et au carnet de Fieschi, trouvés dans les lieux d'aisance de Moi^ey. Il termine en ces termes :

On dit qu'il était bien constant <^tte la responsabilité du crime commis par Fieschi et ses complices, ne pouvait peser ni sur aucun parti, ni sur aucune association. A cet égard , je dois dire franchement ma pensée. Je ne placerai aucun hùtn à côté de mes ])aroles^ si je pouvais en placer, mon devoir serait, non pas de les désigner, mais de les poursuivre. Par cela que nous nous taisons dans la tause actuelle, nous déclarons qup nous n'avons aucun non! à placer à côté de ceux des accusés. Mais fst-ce une raison pour prétendre qu'aucun parti ou plutôt qu'aucune association ne soit responsable même moralement d.i crime commis? Telle n'a pas été notre pensée 5 nous ne l'avons pas dissimulée. Nous pensons que le crime que noils

poursuivons aujourd'hui est dû aux doctiines de la société des Droits de l'homme. Nous le répétons, parce qu'il faut qu'on sache où peuvent conduire ces doctrines perverses. Pour le montrer, qu'avons nous fait? Nous a!lo!is répéter ce que nous avons déjà dit ! Coinfnent se fait-il, si les doctrines de la société des Droits de l'homine sont étrangères au crime de Fieschi , que nous ne trouvons dans la cause que das hommes appartenant à la soc'été des Droits de l'homiuci on qui allaient lui appartenir? Comment se fait-il que ces lioinmL's n'aient de sympathies et de relations qu'avec des membres de la société des Droits de l'homme?

Pour vous montrer combien ces doctiines étaient celles qai avaient dirigé la main des accusés, nous vous ferons entrer dan« leur domicile, dans leur intérieur , qu'y voyons-nous? Boireau est un jeune homme aimant le plaisir. Il ne nourrit son esprit que de chansons, q>ie d écrits républicains, dirigés contre la personne sacrée du roi. Morey vous a-t-on dit, lit quelquefois. Eh bien! que trouve-t-on chez lui, peu de chose, quatre ouvrages : V E.vposê des principes républicains de la société des Droits de ['homniSj le Populaire] les Chaînes de l'escla' vage, par Marat; le Procès des accusés d'avril^ publié de concert avec les accusés eux-mêmes.

Quant à Pépin, quelles sont ses lectures? Sa bibliothèque est un peu plus complète. Qjani Pépin a fui la police, vous savez que le 28 septembre il s'est retiré dans une ferme, du côté deLagny; eh bien! il ne prend avec lui q l'un seul volume, et à l'exemple clu meurtrlerJ'Henri III, qui, la veille du crime, s'était endormiles yeux pour ainsi dire fixés sur li Bible, à l'endroit où l'on parlait du meurtre d'Holopherne, ce sont les œuvres de Saint-Just qu'il emporte avec lui. 11 semble qu'il veut se consoler de sa défaite, et qu'il conserve l'espoir queciis doctrines le conduiront un jour au succès. Voilà des faits. Voilà leurs lectures habiluelles. C'est doiicà la société \Qi Droits de l'homine qu'on doit cette espèce de monomanie régicide.

Comment donc la société des Droits de l'homme n'auraitelle pas conduit au crime? Vous savez quelles sont ses doctrines; qu'il n'est aurune des bases de la société ([ui n'ait été l'objet de ses attaques. La propriété a-t-elle été sacrée pour elle? Non, les propriétaires sont des usurpateurs ^ les prolétaires doivent, à leur tour, s'emparer de ces lortunes si loug-temp^ possédées

36o à leur préjudice. Les trônes, ils doivent être renversés; c'est là un acte de haute et nécessaire politique. Le 21 janvier est un anniversaire glorieux que tous les bons citoyens doivent fêter. Marat, Couthon, Saint-Ju«>t, Robespierre, voilà les patrons et les modèles que se proposent les sectionnaires de la société des Droits de riiomme. Groyez-vous que la mort du roi puisse ne pas être considérée par celte société comme un événement heureux auquel l'on doit tendre? Voyez ces doctrines, entendez ces appels aux passions, adressés à des hommes ignorans, ambitieux et envieux à la fois , et vous ne vous étonnerez pas que les bons citoyens aient considéré l'existence de cette société comme un danger imminent pour la patrie.

On demandait ce qui serait arrivé le lendemain du jour où Fieschi aurait accompli son assassinat. Je ne sais, mais je me rappelle que les ligueurs ont canonisé l'assassin de Henri IIL Je ne serais pas étonné qu'il se fût trouvé des hommes assez corrompus pour se réunir sous l'invocation de Fieschi ; la section Fieschi n'aurait, certes, pas été déplacée dans une société qui s'honore de compter la section Lou^'cl.

Messieurs, ne croyez pas que je veuille faire un appel aux passions; un sentiment plus doux m'anime en ce moment. Après vous avoir signalé les excès auxquels peuvent conduire de fatales doctrines , disons que de l'excès du mal est sorti un grand remède.

Oui, nous pouvons nous promettre désormais un heureux avenir : la morale publique a repris son empire sur les esprits^ le crime est proscrit , on en a horreur aujourd'hui; il y a des choses dont on se vantait naguère, et dont on s'excuse à présent. Ma's ce n'est pas une raison pour que nous nous endormions dans une vaine sécurité ; et toutes les fois qu'un procès viendra signaler un grand crime, la patrie devra, sans s'émouvoir, le poursuivre; elle devra faire ce que la loi réclame.

En un mot, messieurs, l'homme politique, et c'est à des magistrats législateurs que je m'adresse, peut aujourd'hui espérer; mais il doit se souvenir et punir.

BÉQUISITOIRE.

« Nous procureur-général du roi 5 » Attendu qu'il résulte de rinst:ruclion et des débals que,

dans la journée du 28 juillet i855. un attentat a été comraU contre la vie du roi et celle de plusieurs membres de la famille royale;

« En ce qui touche l'accusé Bescher ,

)) Attendu qu'il n'est pas établi qu'il se soit rendu coupable ou complice de cet attentat ;

» Déclarons nous en rapporter à la prudence de la cour.

» En ce qui touche les accusés Fie^chi, Morey, Pépin et Boireau ,

y> Attendu qu'il résulte de l'instruction et des débats, qu'ils ont concerté et arrêté entre eux la résolution de commettre cet attentat, et que ladite réiolulion a été suivie d'actes commis ou commencés pour en préparer l'exécution.

» En ce qui touche l'accusé Fieschi ;

» Attendu qu'd résulte de l'instruction et des débats, qu'il s'est rendu coupable, 1° de l'attentat ci-devant spécifié contre la vie du roi et contre la vie des membres de la famille royale; 2° d'homicide volontaire commis avec préméditation et guetapens, sur la personne du maréchal duc de Trévise, du général Lâchasse de Vérigny, du colonel Raffé, du comte Villate, d.s sieurs Rieussec, Léger, Ricard, Prud^homrae, Benetter, Inglar, Ardoins , Labrouste, Leclerc, des dames Briosne, Ledhernez, Langoret; des demoiselles Remy et Rose Alyzon ; 5<* de tentative d'homicide commise volontairement, avec préméditation et guet-apens, iur la personne du général comte de Colbert, du général baron Brayer, du général Pelet, du général Heymès, du général Blein, des sieurs Chamarandc, Marion, Goret, Chauvin, Royer, Vidal, Delépine, Ledhernez, Amaury, Bonnet, Baraton, Roussel, Franchebond, de la veuve Ardoins, et la dame Ledhernez et de la demoiselle François :

» Laquelle tentative manifestée par un commencement d'éxéculiou n'a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur 3

En ce qui touche les accusés Morey, Pépin, et Boireau. a Attendu qu*il résulte à l'instiuction et des débats , qu'ils se sont rendus complices des crimes ci-dessus spécifiés, soit en donnant des instructions pour les compromettre, soit en provoquant à les commettre, par dons, promesses, machinations ou artifices coupables, soit en procurant des armes, des inslrumens ou tous autres moyens ayant servi à les com-

mettre, sachant qu'ils devaient y servir, soit en ayant, avecoonnaissancc, aidé ou assisté l'auteur de l'action dans les faits qui l'ont préparée ou facilitée, et dans ceux qui l'ont consommée ;

» Attendu que les crimes ci-dessus spécifiés et qualifiés sont prévus par les articles 69, 60, 86, 88, 89, 293, 296^ 297 et 298 du Code pénal ,

» Requérons qu'il plaise à la cour,

» Déclarer les accusés ci-dessui dénommé*^, chacun en ce qui le concerne, coui ables desdits crimes, soit comme auteurs, soit comme complices j

» Requéj-ons également qu'il plaise à la cour

» Appliquer aux accusés susnommés les peines portées par les articles sus-énoncés,

» Déclarant, quant à l'accusé Boiieau, nous en rapporter à la haute sagesse de la eour pour tempérer à son égard les peines, si la cour le juge convenable*

» Fait à l'audience de la cour des pairs, le i5 février i836.

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