‹ Procès de Fieschi et de ses complices, devant la Cour des pairs, précédé des faits préliminaires et de l'acte d'accusation (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · RÉPLIQUE DE M* DUPONT · texte numérisé non relu

RÉPLIQUE DE M* DUPONT

Messienrs les pairs, vous devez nous rendre ce te'moignage et cette justice que dans une cause aussi grave ce n'est pas la défense qui fait appel aux passions politiques, nous avions assez à faire de défendre nos cliens, sans faire aucune excursion dans le domaine d^s passions politiques, convaincus d'ailleurs que nous étions qne c'est presque faire insulte à la justice que de l'exciter à des condamnations en invoquant des preuves et des charges ne résultant pas des débats mêmes.

Je m'étais complètement abstenu de répondre aux accusations portées contre la société des Dioits de fhomme et ses principes politiques^ je m'étais borné à faire une excursion au nom de l'amitié,- vous me l'aviez pardonné et vous aviez compris nue mon honneur était presque solidaire de celui de mes amis. Comment à la veille de l'instant suprême où vous commencez vos délii)érations , vient-on évoquer ces souvenirs et essayer de jeter le trouble dans Vos esprits?

S'il me convenait à moi de faire aussi une excursion dans le domaine des généralités, il n'est pas un sentimentgénéreuxqu'à l'aide de vos argumentations je ne puisse attaquer et flétrir. N'a-t-on pas dit que c'était la religion qui avait armé le bras de

Châtel; qiie c'était les jésuites, c'est-à-dire la religion, qui avait rais le poignard aux mains de Kavaillac? et Louve!, pourquoi a-t-il frappé? c'e^t que jamais il n'avait pu pardonner aux Bourbons d être rentrés avec l'étranger. Proscrirez-vous le patriotisme parce qu'il a inspiré rallcnlat de Louvel? Laissons donc là tou5 ces lieux communs qui ne prouvent rien , parce qu'ils prouveraient trop, parce qu'ils prouveraient contre toutes les vertus qui honorent l'humanité et honorent le cœur de fhomme.

C'est un malheur pour un avocat d'être mal compris, et d'être obigé de se distraire de la défense de son client pour se dé feYidre lui-mêttie. L'on m'a accusé d'avoir en quelque sorte honoré le èlime doïit j'avais à défendre mon client. Il me semblait que datîs le cours d'uue plaidoirie si longue, j'avais assez maùifesté tnes sentimens en protestant au nom de mes amis contre toute participation à ce crime, pour qu'on ne me reprochât pas de l'avoir en quelque sorte trouvé honorable. Qu'ai-je donc dit et pourquoi ne m 'avez -vous pas compris? Est-ce ma faute à moi? J'ai dit, voulant expliquer comment Fiesclii était arrivé à renoncer au monopole de son crime, en renonçant, dans ses idées de vanité, à l'honneur que ce crime pouvait lui faire, comment il en était venu à le déshonorer à ses propres yeux en en repoussant la solidarité. Comment a-t-on interprété mes paroles dans un autre sens?

J'ai employé deux ordres d'arglnliens , les a rgumens moraux tirés des impossibilités morales , et les argumens matériels, logiipies ; et reprenant chaque fait, je l'ai attaqué à l'aide de cette double ép reuve. Il me semble que je puis ajouter à tous ces argumi^ns moraux un argument plus puissant que Icfi autres .

Vous avez remarqué avec quelle espèce de laissez - aller M. le procureur-général avait peu insisté sur les charges dans son premier réquisitoire ; la culpabilité lui paraissait tellement évidente qu'il croyait n'avoir besoin d'articuler les faits. Une voix s'est élevée , celle d'un homme qui a étudié les faits. Aujourd'hui vous vous sentez obligé de répliquer ; quelques doutes se sont donc élevés depuis dans votre esprit? sans cela Vous ne m'auriez pas honoré d'une réplique. Votre réplique est leplus fort argument de ma cause. Il y a donc eu quelques doutes iétés dans l'cîsprit des juges , projetés liors de cette en-

ceinte j vous aurez compris qu'il n'était pas possible de les laisser sans re'ponse. Votre réplique prouve la force de la défense. Je ne serais pas assez insolent pour m'en faire gloire , si je la devais a l'artifice de ma plaidoirie ; mais non , j'ai pris des faits, je les ai mis en regard de l'accusation 5 il m'a suffi d'une intelligence ordinaire pour en tirer les conséquences: nul mérite à l'avocat, tout le mérite à la cause.

Dans un pays voisin , je ne sais si on aurait trouvé un procureur-général qui eût osé soutenir l'accusation contre Morey. S'il est un pays où il soit dit que l'évidence des preuves doive seule faire condamner, et que le moindre doute est favorable à l'accusé , où l'on ne se contente pas de probabilités, de présomptions, mais où il faille des preuves , Morey n'aurait pu un instant être mis en cause. Que voyez-vous dans l'acte d'accusation? ces formules : « Il est vraisemblable, il serait difficile d'expliquer autrement. » Mais que m'importe qu'il soit vraisemblable , qu'il soit difficile d'expliquer autrement. Ce que je demande avant tout , c'est l'absence du doute.

Il y a un principe consacré., principalement dans le procès d'Hastings. C'est que plus le crime est grand , plus la peine doit être forte j plus le scandale est considérable, plus la preuve doit être forte et grave. En Angleterre, l'on a un tel respect de la fie des hommes et même de la position des juges, que pour le procès d'Hastings on ne voulut pas saisir la cliambredes lords, parce qu'il était possible que la chambre des lords fût partie dans le procès. Il s'agissait d'un attentat à la vie du roi qui pouvait amener un bouleversemen} politique. On considéra que cette attaque au roi était une attaque au gouvernement dans lequel la chambre des lords jouait un principal rôle, et que c'était mettre son intérêt en cause. On renvoya devant le jury, afin qu'il ne fût pas dit que l'accusé avait pu trouver dans une cour, quelque élevée qu'elle fût, des juges qui pussent avoir contre lui le moindre ressentiment. En Angleterre, nous aurions été renvoyés devant le jury, avec le droit double de récusation. Dans les lois anglaises, à cause de l'énormité du crime, il aurait fallu deux fois plus de preuves que pour juger un meurtrier ordinaire. Et dans cette enceinte on forcera la défense de tout expliquer. Il faudra que l'cvocat devienne avocat-général, juge-instructeur, recherche toute as-^ pèce de preuve, pour les repousser de l'accusation, pour les

repousser de l'instmclion. Il faudra pas que la défense s'attaque aux faits, mais aux invraisemblences. Devant un jury en France, on aurait fait justice de cette intervertion des rôles.

Permettez-moi de signaler quelques-unes de ces aberrations de logique. Il y a eu un déjeuner chez Ajalberlj cela prouve, dit-on, qu'il y a eu une expérience de traînée de poudre. Quel vice de logique ! Pépin y était, donc Morey y était. En conscience, une pareille conclu>ion est inexplicable. Le déjeuner a eu lieu en juin, d«nc le déjeuner a en lieu du i5 au 20 juillet; comme le dit Fieschi. Voilà pourtant, messieurs, les argumens qu'on nous oppose.

L'on dit ensuite : Tous les aveux de Fieschi sont vrais. En effet, il n'est pas possible que Fieschi ait dit la vérité à l'égard deBoireauetdePepin sans qu'il l'ait dite nécessairement à l'égard de Morey. Cet argument est encore inadmissible dans une bonne logique judiciaire.

De ce qu'un savant a trouvé la vérité sur un tel point, on ne pourra pas dire qu'il l'a trouvée sur un tel on tel autre. Il y aura seulement présomption j mais à oôté de lui on expérimentera pour vérifier ces résultats. Cette vérité, qui sauterait aux yeux de la plus petite académie de province, ne peut être méconnue par la cour des pairs de France. Je crois trop à sa justice, à sa conscience, à sa logique, pour insister sur la réfutation de tels argumens. Mais les aveux à l'égard de Boireau et de Pépin sont-ils même exacts? et le seraient-ils autant qu'ils le sont peu, qu'ils ne prouveraient absolument rien.

Je vais examiner la véracité de Fieschi , et faire en très peu de mots l'historique de ses interrogatoires, montrer commen cet homme est arrivé à son système. J'examinerai ensuite comment il a pu se trouver d'accord avec la fille Nina; et l'on verra si j'en ai imposé hier à la justice. J'examinerai si, à l'épopuede Tattentat, Morey a été dans la maison n. 5o^ eet quelle a été la position de Fieschi après son arrestation. M. le procnreur-général a peu insisté sur le premier point; il a senti la faiblesse de l'accusation. Après son airestation , les magistrats entourent Fieschi, '« pressent de parler; il dit : Je n'ai rieu à dire, je suis perdu. — Parlez; votre crime est bien grand, et vous pouvez en parlant faire plus de bien que de mal. Cela ne sufïît pas h Fieschi. On lui parle alors de ses enfans , de sa femme. Li bonté du roi est grande; si Dieu est puissant, il est clément.

11 est donc possible que le roi diminue la peine. C'est une idée infernale qui a illuminé l'intelligence de Fieschi. Il n'est donc pas irrévocablement perdu ; il est possible que la peine de mort ne Patleigne pas. Enfin cette parole est prononcée : Parlez , dans l'intérêt de vos enfans et dans celui de votre propre vie. (Marques de doute sur les bancs de la cour.)

Page ii5des interrogatoires, je lis: « Vous devez tenir à votre famille et la viej il n'y a pas d'autre moyen d'être utile à vos enfans et à vous-même qne de dire la vérité. »

J'ai donc raison dédire que dans l'esprit de Fieschi U s'ç^t fait une révolution subite. Il peut , en parlant, amoindrir la peine qui doit peser sur lui. Mais jusqu'ici les promesses sont bien vagues, aussi Fieschi se tait. Le garde-des-sceaux, le président de la chambre, d'autres magistrats se rendent d^ps le cachot de Fieschi; là, dans l'intérêt de la vérité , on le supplie de parler, et des promesses , des allusions k des possibililç's semblables se trouvent dans son interrogatoire.

Tout à coup on apprend que Gérard est Fieschi, que M. Ladvocat le connaît. On envoie M. Ladvocat auprès de lui. Daps l'interrogatoire fait en présence de M. Ladvocat, Fieschi promet de dire la vérité. A qui dira-t-il ce qu'il appelle la vérité , an président de cette chambre , aux ministres? Il sait bien , messieurs, qu'après avoir dit la vérité à ces magistrats , à ces ministres, il n'a rien à attendre d'eux. Mais s'il la dit à M. Ladvocat, s'il s'arrange, lui habije, pour faire croire que c'est M. Ladvocat qui a sauvé la famijie royale, s'il lui donne ce lustre de sauveur de toute uije dynastie, il augmente le crédit et la faveur de M. Ladvocat : celui-ci doit être alors son appui, il trouvera dans sa reconnaissance autant que possible une protection. Voilà pourquoi M. Ladvocat est choisi par lui : c'est porrquoi M. Ladvocat s'est laissé passionner pour Fieschi , et qu'il est à ses yeux, comme l'a dit son avocat, une sorte d'Oreste poursuivi par une fatalité moderne.

Quel est donc iC sentiment qui préside à toutes les actions de Fieschi? C'est l'espérance de la possibilité d'obtenir la grâce de la vie, et en même temps l'artifice très habile d'iqtéresser un homme qui n'est pas dans une position très élevée, en cherchant à le faire passer aux yeux de la France et de la monarchie, pour le sauveur de la royauté, et, par conséquent, lui donnant un nouveau crédit, l'élevant par cette espèce de pro-

5«7 tection dont il a entouré toute la famille royale et par la reconnaissance qu'elle lui en doit, il croit cet homme forcé, à moins qu'il ne soit un ingrat, à faire auprès de la royauté, qu'il a sauvée, toutes les démarches possibles pour sauver la tête de lui Fieschi. En effet, si tout cela est vrai, M. Ladvocat doit se jeter aux pieds du roi pour obtenir îa grâce de Fieschi, car Fieschi n'a sauvé la monarchie que par M. Ladvocat.

Maintenant, M. Ladvocat est dans une position assez subalterne j quel sera son pouvoir, que lui dirai- je? Voyons le venir. C'est alors que M. Ladvocat a eu des confidences si longues, qui consistent à lui dire comment était bâtie la maison. On doit s'être dit; qu'est-ce que vous me promettez?.... Qu'est-ce que je pourrai tenir?.... C'est là que Fieschi amuse le tapis, comme il l'a dit. Depuis celte époque jusqu'au 1 1 sep» tembre , malgré les investigations les plus complètes , je ne trouve pas dans la procédure le moindre aveu qui puisse compromettre la tête de Morey ou de Pépin.

J'aurai à vous signaler, dans cet intervalle, des choses trèsimportantes. Ce sont des révélations faites à Fieschi parl'instruction elle-même , ce sont des moyens qui lui sont donnés, pour , avec son gdnie it fernal , les exploitant habilement , fonder plus tard la totalité de son système. Enfin, messieurs, tout d'un coup, le ii septembre, des révélations sont faites. Jusqu'alors M. l'avocat avait simplement ému le cœur de Fieschi , le ?.8 juillet. Dans un interrogatoire postérieur , poursuivant l'effet que cela avait déjà pu produire , il avait déjà relevé sa machine; puis, dans d'autres interrogatoires, dans celui du 24 septembre , il en à arrive avoir attendu que le roi fut passé pour mettre le feu à sa machine. Voyez quelle habileté 3 à mesure qu'il croit que la protection de M. Lave* cat pourra sauver sa tête, il persiste, il avance dans son système.

Cela ne suffit pas , il faut que vous nommiez les complices. Alors, sans que nous puissions dire quelles sont les révélations et les idées qui ont passé dans la tête de Fieschi , depuis le 5 ou 4 août jusqu'en septembre, il n'est plus question du prince de Rohan , des carlistes, dont il avait parlé d'abord; mais, tout d'un coup, des complices absolus, complets, apparaissent sur l'horizon. Jusqu'alors c'est lui qui avait été l'auteur de l'idée de l'attentat; il avait obtenu , par ses éco-

nomies, les moyens d'acheter les instrumens de mort ; il reste bien l'auteur de l'idée de l'attentat, mais c'est Pépin et Morey qui ont applaudi à cette idée , et lui ont promis de lui fournir les moyens de l'exécuter. Bientôt ce n'est plus lui qui a conçu la machine , qui a eu l'idée de l'attentat. Il n'avait conçu qu'une machine de guerre; c'est Morey quia eu l'idée de son application à l'attentat. A mesure qu'il croit que ses espéiances peuvent se réaliser, il charge de plus en plus ses prétendus complices , et , messieurs , lisez ses interrogatoires . il devient agent de police , il nomme telle ou telle personne , il donne des renseignemens sur le génie révolutionnaire de tel ou tel ouvrier j c'est un mouchard en prison. Et puis, tout d'un coup, comprenant encore qu'il peut plaire à ceux qui l'accusent , lui , profond , devinant quels peuvent être leurs sentimens politiques , il est admis à les exploiter. C'est alors qu'apparaît la promesse des fusils faite par Cavaignac : l'évasion projetée coïncide avec l'attentat ; les évadés n'ont pas quitté Paris , parce qu'ils étaient prêts à en profiter. Enfin , il groupe de la manière la plus habile , avec la perfidie la plus infernale , tout ce qu'il croit devoir plaire à ceux qui l'accusent. Voilà ce que j'ai lu dans l'instruction , et je défie qui que ce soit de nier que ce ne soit pas là la marche des idées de Fieschi. Ainsi les vues de cet homme sont désintéressées pour ceux qui , fermant les yeux sur toute la procédure , n'ont voulu bénévolement prendre que la dernière édition.

Entrant dans les détails des faits principaux , nous verrons s'il est vrai de dire , avec l'accusation , qu'il y ait la moindre conformité entre ses différens aveux. Vous n'y trouverez que contradictions.

Si un témoin se présentait dans votre enceinte avec quarante ans d'honneur devant lui ;• s'il'apportait devant vous une parole qui n'a jamais menti , une apparence d'indépendance , un défaut d'intérêt , et qu'il tombât dans des contradictions telles que celles où est tombé Fieschi , depuis qu'il prétend dire la vérité , malgré ses quarante ans d'honneur et son indépendance , vous refuseriez foi à ses dépositions. Eh bien, qui dépose contre Morey? C'est un misérable dont le passé est souillé de crimes ; c'est un homme qui , s'il n'était pas accusé , ne se-

rait pas admis à déposer devant vous. C'est celui-là f|ue la loi repousse comme témoin , dont les aveux me seraient opposes. Quand j'ai montré la perfidie machiavélique avec laquelle Fieschi a fondé son système d'accusation , quel citoyen ea France qui serait sur de n'être pas compromis dans une affaire politique , si un pareil homme était écoulé dans ses aveux ?

Nina , dit-on , était en prison séparément de Fieschi, et Nina a révélé , déclaré des choses que Fieschi a dites de son côté. M. le procureur-général m'adonne un démenti sur un fait qui peut être vérifié par tout le monde : c'est qu'il est complètement faux que la procédure ait été secrète pour Fieschi j je veux dire que les questions qui ont été posées à Fieschi lui indiquaient ce que d'autres avaient dit. Je vais citer les pages et les dates.

Dans son impartialité , M. le président nous a dit que, pour obtenir la vérité, il s'était servi de M. Ladvocat, qu'il lui avait donné tous les documens qui pourraient l'aider dans ses conversations avec Fieschi. Quelle est fintelligencelde M. Ladvocat? Avec quelle habileté s'est-il servi des moyens qui lui étaient confiés? N'a-t-il pas laissé échapper des révélations qui pouvaient mettre sur la voie? Qui assistait à ces conférences secrètes? qui peut dire ce qui s'y est passé? les imprudences qui peuvent avoir été commises? Viendra-t- on dire que ces deux témoins , Nina et Fieschi , étaient au secret , que ces deux dépositions î-e confirment l'une par l'autre? c'est un fait que l'on ne pourra soutcn'r. Je m'empare de la déclaration de M. le président; M. Ladvocat a pu faire tel usage qu'il a voulu de la procédure, ou peut-êlre en a-t-il fait un usage excessivement maladroit.

Mais je vais mettre M. Lavocat de côté. Je prends ce qui est éciit dans la procédure îégalc , la seule qu'il faut nous efforcer de conserver , ne laisant pas mettre entre les magistrats et les accusés des tiers inconnus, qui ne présentent pas une responsabilité et une garantie suffisante. Je neveux pas entrer dans des Iiypothèses qui pourraient être très désagréables à M. Lavocat. Supposez que la plus haute probité n'a pas caractérisé tous ses actes; voyez que d'abus il aurait pu faire de la mission secrète qui lui a été conliéc... Je ne veux pas en dire davantage.

C'est avec les documens de l'instruction que je vais vous prouver qu'avant le 1 1 septembre, toutes les principales charges avaient été' connues de Fieschi par les questions qui lui avaient été' faites. Ainsi , le chargement, les balles , la recommandation de la fille Nina à Morey, les papiers brûlés, le carnet jeté dans les fosses d'aisance , toutes ces circonstances ainsi que beancoup d'autres ont été indiquées à Fieschi. Je n'ai pas la prétention d'être cru sur parole , quoique j'ai la prétention de dire toujours la vérité , parce que je ne crois pas qu'un avocat puisse en imposera la justice; si j'ai dit qu'un accusé pourrait se taire , j'ai dit ce qui est pratiqué dans les débats anglais. Il est de maxime que le juge devrait arrêter l'accusé au moment où il ferait un aveu qui le compromît; que l'accusé ne doit jamais être être écouté quand il s'accuse lui-même, qu'alors il est réputé fou et furieux. Cette maxime est bien vieille , nemo audilur périr e i'olens. Je n'ai donc pas fait une insulte à la morale , ni aux principes du droit , lorsque J'ai dit qu'un accusé a le droit de se taire et de dire à son accusateur : Apportez les preuves qui doivent faire tomber ma tête. Je vais prendre .es faits successifs , je vous prie , avec les documens imprimes que vous avez , de noter les passages sur lesquels je vais m'appuyer.

Morey était tellement dans la chambre de Fieschi qu'il a dit à Nina : J'ai conseillé à Fieschi de brûler les papiers. Voyez la page 53 des interrogatoires, vous y verrez que Fieschi a dit qu'il avait brûlé des papiers , des lettres de Janod par le conseil de Morey ; mais comment Fieschi se trouva-t-il en accord sur ce point avec Nina? c'est qu'on fait lui ainsi la question : CestNina qui a déposé de ce lait; elle a dit le tenir de Morey. Maintenant je demande à l'accusation d'entrer dans un débat franc et loyal avec moi, toutes pièces sur le bureau; je lui demande si, avant celte question qui lui explique tout, on pourra trouver de la part de Fieschi la moindre trace du brûlement des papiers.

Morey aurait dit à Nina : J'ai promis à Fieschi d'avoir soin de vous. On interroge Fieschi ; on lui dit : Nina a dit que vous deviez prendre soin d'elle. Voilà le prétendu secret de ces interrogatoires. Fieschi avait nié ce fait dans un des précédens interrogatoiras , en disant que la petite gagnerait sa vie comme elle pourrait j mais il apprend par la question qui lui est faite

que Nina a tenu ce langage ; il voit que cela peut être utile à son système ge'ne'ral. Dans la confiontation du 5 octobre, il avoue ce que jusque-là il avait nie'.

Chargement des armes, — Morey a chargé les fusils, dit Fieschi, à l'exception de trois d'entre eux qui ont crevé. Dans un interrogatoire antérieur à la confrontation du 5 octobre , il a dit qu il les avait chargés tout seul. Le 24 septembi'e (pages 91 et 95) il a dit : C'est le dimanche que Morey a apporté les balles ; c'est le lundi que j'ai chargé les canons. Je délie l'accusation de trouver dans les quatre-vingt-dix pages qui précèdent le moindre indice duquel il résulte que Ficschi ait jamais fait entendre que c'est Morey qui a chargé les canons. Mais le 5 octobre (page 1 1 1) , cclairé par le système de Nina, il déclare que c'est Moiey quia chargé les canons. M. le président qui l'interroge , épouvanté de celte importante et Doavelle révélation , lui demande pourquoi il a toujours nié ce fait, avant d'en avoir connu les détails de la bouche de Nina : « Ah ! dit-il , c'est par orgueil ; j'avais dit jusque là que j'avais chargé les canons et je ne voulais pas me démentir.»

Le passeport. — Morey doit aider Fieschi dans sa fuite ; il a un passeport pour lui. Il va le reporter à Bescher Le 1 1 septembre , on demande à Fieschi : Ne devicz-vous pas fuir avec un passeport? Il répond non , et il en donne la raison. Il dit qu'on est bien mieux caché à Paris. Plus tard il l'avoue, il le déclare dans la confrontation.

Voilà comment s'explique cette prétendue conformité entre les déclarations de Nina et celles de Fieschi. Tant que le secret a été complet . il n'y a pas eu conformité entre les déclarations de Nina et celles de Fieschi : dès que le secret de l'in- * struction a été violé , Fieschi suit son système , qui^tend pour sauver sa vie à jeter deux ou trois têtes entre i'échafauJ et lui.

Ici , je retrouve ujàc objection que je me suis faite à moimême et que je me suis hâté de combaltre; c'est, la supposition d'un concert entre Nina et Fieschi. J'ai cherché comment il était possible d'expliquer les déclarations de la fille Nina. 'Je l'ai fait, et je vous l'ai montrée dans celte enceinte poursuivie par l'idée qu'elfe va être prise pour complice de Fieschi. *J ai signalé les circonstances qui , si elles s'étaient accumulées avce autant de force sur un homme, auraient fait tomber sa tête et

l'auraient placé dans une position bien autrement dangereuse que celle de Pépin, de Morey et de Boireau. Je vous ai montré la fille Nina fuyant épouvantée la Salpêtrière, poursuivie par ja terreur et arrivant cliez Morey. Je vous ai prouvé que la fille Nina se trouvait dans la position d'un accusé qui se défend et non d'un témoin qui vient dire la vérité.

Je vous rappellerai maintenant, messieurs, la rencontre de la fille Nina avec Morey sur le boulevard dn Temple. Je vous ai dit que rien n'établissait que la fille Nina eût pu voir Morey, qu'il était prouvé au contraire que Fitschi avait été audevant d'elle et ne l'avait pas laissée approcher du café Périnet où il était avec Morey. J'en tire celle conséquence, que Fieschi avait eu intérêt à cacher le véritable individu avec lequel il buvait de la bière.

Voilà donc la fille Nina sous l'impression de cette idée qu'elle peut être poursuivie, compromise. C'est sous l'empire de cette idée qu'elle avise au moyen de sauver la tête de son amant. Le moyen pour cela est de le plecer en quatrième ligne , enfin de le mettre dans le plan inférieur j elle est perdue, elle n'a plus de ressource , elle n'a plus d'asile où reposer sa tête , et bien qu'elle ait abusé du legs de Fieschi en vendant ses redingotes , ses bottes, elle n'a pu se procurer que 5o f. On l'arrête, et c'est sous l'influence de ces événemens et de ces sentimens qu'on l'interroge.

Quelle est la première personne sur laquelle son attention va se porter pour dire qu elle est coupable. On lui a demandé qui a porté la malle , elle répond qu'elle ne le sait pas. On lui fait observer qu'elle va se compromettre, et elle nomme Morey, et Morey est arrêté. La culpabilité de Morey est acceptée par la justice. La;iille Nina est gravement compromise 3 est-ce que le magistrat ne finterroge pas dans l'hypothèse de sa culpabilité et ne l'interroge que dans l'hypothèse de la culpabilité de Morey ? Elle se défend, mais elle ne veut pas se défendre en compromettant Fieschi, son amant.

Déjà j'ai posé ces argumens à Taccusation, et je n'en ai pas obtenu un mot de réponse. Je défie qu'on en trouve une à faire. Si elle avoue qu'elle tient tous ces renseignemens de Fieschi , elle avoue sa complicité; si elle veut les donner sans dire qu'elle les tient de Fieschi , il faut bien qu'elle fasse intervenir un

tiers. Alors elle nomme Morcy. Elle dit que c'est lui qui a porte' sa malle, que Morey est le complice.

Alsrs commence la série de ces dix-huit allégations de la fille Nina qui sont à la charge de Morey.

J'ai commencé par demander compte à l'accusation des impossibilités morales de la cause. Elle ne s'y est pas arrêtée. Je lui ai demandé comment elle expliquait qu'un homme de sens, un coupable comme Morey , croyant que le seul témoin qui peut l'accuser a cessé de vivre , a été conter à la fdle Nina tous ces faits qui vont nécessairement l'accuser. Personne ne pourra expliquer pourquoi niaisement, stupidement, il a été faire ces aveux à la fille Nina.

Je vous dis sur ce point , MM. le pairs, tout ce que jo regarde comme la vérité; si cependant je n'avais fait naître eu vous que le doute , est ce qu'il serait dit ici qu'on veut absolument trouver des coupables? Est-là un langage qui soit digne d'être entendu par des hommes politiques? Ce qui constitue l'homme politique, c'est le respect aux règles et aux traditions judiciaires, c'est le plus sûr fondement de la sûreté et de la tranquillité publiques.

Il me reste, Messieurs, à parcourir quelques autres parties de la cause , et d'abord l'idée de l'attentat est-elle venue de Morey? 11 y a , Messieurs , un argument plus fort que tous les raisonnemens , c'est celui des dates. Or, rappelez vous l'interrogatoire subi par Fieschi relativement aux relations de Pepin avec le prince de Rohan. Fieschi rapporte que Pepin disait : Eh quoi .' il y a des misérables qui se font condamner à cinq ans de galères pour un billet de 5oo fr , et il ne se trouve pas un homme qui débarrassera la France de Louis-Philippe! Ou demande h quelle époque Pepin a tenu ce propos, et Fieschi répond que c'est au mois de mai. Or, le complot était arrêté depuis le mois de février. Fieschi n'eût pas manqué, à semblable question , de répondre à Pépin : Vous êtes donc stupidej vous demandez un coup de fusil pour Louis-Philippe, et vous savez qu'il est convenu entre nous , depuis deux mois , que nous lui en donnerons vingl-cincj. 11 résulte de ce seul rapproprochement de dates , que le complot n'avait pas été conçu à cette époque et concerté entre les accusés. Il était tout entier dans la tête de Fieechi.

Il y a deux sommes données, Func pour le loyer, Tautre

pour l'achat du bois de la machine, ce $ont deux objets pour ainsi dire coi temporains , et cependant vous les voyez coi»« fondus.

Tâchez donc d'organiser quelque chose qui puisse tenir devant ses raisonnemens , pour soutenir un système qui doive retomber comme un poids mortel sur la tête des accusés.

Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit de Timpossibililé que Morey soit allé le 27 au boulevard du Temple, n» 5o.

On n'a pas hésitd à vous dire que Morey a été reconnu, qu'il parlait étranger parce qu'il déguisait son langage. EU bien î j'accepte qu'il ait déguisé son langage : a-t-il eu Ui puissance de déguiser sa personne ? Il a pu emprunter un chapeau à larges bords , une redingote bîeue, je le concède, mais a-t-il eu la puissance de gonfler ses yeux, de les faire aillir, de faire disparaître le 27 ses favoris qu'il avait deux jours après, de se grossir et de se grandir un peu? L'identité ne saurait être établie.

On m'a demandé : Pourquoi donc Fieschi, qui voulait plaire au gouvernement en dénonçant des coupables, qui espérait par cette flatterie de sang entretenir une vie qu'il avait souillée par un crime, pourquoi est-îl allé prendre ses! compile» parmi des hommes obscurs, et dont la tête apparemment est bien indifférente? Mais il y a une réponse bien simple à faire, c'est qu'il ne suffit pas de vouloir flatter le gouvernement en jetant les plus Tuiissantes têtes d'un parti à ses pieds, il falrt encore le pouvoir. Quand on a dit, par exemple, que Fieschî aurait pu dénoncer telle ou telle personne; je réponds qu'il n'a eu avec ces personnes aucun point de contact; mais le hasard lui avait donné des relations avec Pépin , avec Boireau, avec Morey, il les a dénoncés.

Je ne suis pas chargé de défendre Pepin, mais Pépin a peutêtre fait quelque chose qui est de nature à le compromettrez il a donné quelque argent, et Fieschi l'a dénoncé.

Morey a été vu buvant de la bière avec Fieschi ; il a donné à Nina l'hospitalité , et cela suffisait pour établir une apparence de complicité.

Il a dénoncé ces trois hommes au lieu de dénoncer peirtêtre des compatriotes ou des individus , rebut des nations civilisées et qui lie voient dans les révolutions qu'une occasion

de pillage. Si la personne du roi eût été frappe'e , si la France eût été jetée dans des révolutions , pendant que les partis auraient été en présence et se seraient disputés sur des questions politiques ou gouvernementales, Fieschi se serait mis à la tête de ces deux cents individus dont il a parlé, ils ne se seraient point, comme il s'en est vanté, portés à la défense de nos frontières^ ils seraient restés dans la capitale, ils auraient saisi la première occasion pour piller les magasins les plus précieux et les caisses des banquiers.

Voilà la vérité sur ces hommes en dehors de tous les partis j car il n'est pas un seul parti qui eût avoué Taltentat de Fieschi, L'expéiience de tous les temps nous a démontré cette vérité que tout gouvernement fondé sur des assassinats est un gouvernement , pour ainsi dire , mort-né.

Il me reste. Messieurs, à appeler votre indulgence, si Ton veut, sur la personne de Morey; et en supposant qu'il y aurait des doutes cians vos esprits, vous inscrirez sur le fronton de votre tribunal ; dans le doute , acquittement des

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