TREIZIEME JOUR
Lundi, 18 avril 1859.
M. Ould, le procureur du district, ayant clos la discussion au sujet de l'admissibilité de la preuve offerte pour établir l'adultère, le juge rend sa décision dans les termes suivants :
" Cinq propositions ont été faites pour
servir de base à un offre de prouver ïe fait de l'adultère dans le présent cas et de montrer que ce fait était à la connaissance du prisonnier. La proposition n'est pas faite pour introduire la preuve de l'adultère sous toutes les circonstances, mais pour faire décider si, en raison de la preuve déjà faite, la défense a le droit de fournir une preuve plus complète que celle qui a été offerte au jury jusqu'à présent. C'est une question de compétence de preuve pour n'importe quelle fin; ce que son effet légal peut être n'est pas la question.
La cour sera peut-être appelée à donner sa décision à ce sujet, durant le cours du procès ; mais je n'anticiperai pas cette occasion. Cette opinion ne pourra être formée que lorsque la preuve sera close des deux côtés. Un grand nombre de témoignages a déjà été reçu pour prouver le commerce adultère et la fréquentation, par le défunt, du voisinage immédiat de la maison du défendeur.
Les expositions du mouchoir ! Que signifiaient-elles % Le jury n'a-t-il pas le droit de le savoir 1 Elles peuvent avoir peu de poids en elles-mêmes, ou plus ou moins d'influence sur certains points soulevés. Le jury doit les prendre en considération, de même que toute la preuve, et peut-il le faire sans avoir une pleine connaissance de ce que ces témoignages comportent ?
" Le prisonnier déclara, au moment de l'homicide, que le défunt avait déshonoré sa maison, ou souillé, ou violé son lit, car les différents témoins qui ont été examinés se sont servis de ces diverses expressions. Cette déclaration est une partie du fait principal. Il est important que le jury en ait l'explication, et en toute justice c'est le droit du défendeur de la voir expliquer. Le procès de Jarboe a été cité en raison d'une décision intervenue après de grands débats. Je ne suis pas disposé à me départir de cette décision. Un grand nombre de témoignages ayant été rendus dans ce cas, il fut proposé de prouver ce qui s'était passé à une entrevue qui avait eu lieu entre le témoin, qui était le père du prisonnier, et le défunt et le prisonnier lui-même, touchant un engagement de mariage. Il faut remarquer que cette entrevue avait lieu deux ou trois mois avant l'homicide. — Le juge cite sadéci-
rilOCÈS SICKLES
s ion clans ce cas, et continue : On a dit, cependant, que la déclaration du prisonnier au moment de l'homicide s'explique elle-même, et qu'elle n'est pas susceptible de plus d'éclaircissement. Elle n'est certainement pas plus forte que celle intervenue dans le cas de Jarboe; le prisonnier ayant demandé au défunt s'il marierait sa malheureuse sœur , il avait répondu : Non ; vous voyez, ou vous verrez ce que je ferai.
" Le bon anglais de cela, c'est : "Je ne la marierai pas." Dans ce cas, à la vérité, les expressions dont se servit le prisonnier étaient de celles qui peuvent se comprendre ordinairement dans un sens particulier, mais on peut avoir diiiércntes idées touchant la phraséalogie, et le jury doit rendre son verdict suivant la preuve. Cette déclaration a été trèscertainement prouvée par les Etats- Unis, mais elle peut être interprétée d'une certaine manière par quelqu'un, et différemment par d'autres. Quoiqu'il en soit, afin d'en donner an jury une interprétation parfaite, il importe de savoir ce que signifiait cette déclaration. Je crois que sur ce principe aussi, la preuve en question est admissible, la cour réservant sans doute son opinion sur toute la preuve jusqu'à ce que cette opinion soit demandée sous la forme de ce que les avocats appellent " prières," ainsi que la pratique de cette Cour le requiert. Je suis d'opinion que la preuve en question est admissible."
Le silence était pour ainsi dire pénible, durant le jugement rendu par la cour, et lorsqu'il eut été rendu il y eut une expression perceptible , quoique silencieuse, de satisfaction.
Mme Nancy Brown est alors rappelée.
Examinée par M. Ratcliffe : —
J'ai vu M. Key pour la dernière fois le mercredi avant sa mort. Il entrait dans la maison de la 15e rue. Je l'ai souvent vu entrer dans cette maison.
J'ai très-souvent vu Mme Sickles y entrer aussi. Ils y restaient pendant une heure. Je les ai vus y entrer trois fois dans l'espace de trois semaines. M. Key s'arrêta un jour devant chez moi, et s'informa si la maison en question était louée. Je lui dis que non. Il me dit qu'il voulait la louer, pour un membre ou pour un sénateur, je ne me rap- H
pelle pas. Quelques jours après, je le vis entrer dans cette maison. Je remarquai qu'il avait un châle sur son bras le mercredi en question. (Un châle est montré au témoin.) Ce châle ressemble bien à celui que j'ai vu. — Elle décrit la toilette de Mme Sickles dans les différentes occasions où elle l'a vu aller à cette maison. — Je n'ai pas vu d'autres personnes à cette maison. — Ils virent deux hommes de police au pied de la rue R. Us étaient à la porte ; ils montèrent la 18e rue. (M. Staunton demande qu'il soit permis au prisonnier de se retirer durant ce témoignage. La poursuite consent.) Je ne les ai pas vu revenir ce jour-là ; ils étaient si effrayés qu'ils s'enfuirent.
Transquestionné par M. Ould : — Après avoir dit à quelle distance elle demeure de la maison en question , elle répond de cette manière aux questions qui lui sont faites : — Je savais que c'était Mme Sickles parce que j'avais demandé à beaucoup de personnes qui elle était et toutes m'avaient dit que c'était Mme Sickles. De plus, je suis allée à sa maison et je l'ai reconnue. C'est elle-même qui m'avait envoyé chercher pour l'identifier, le mardi après la mort de M. Key. Je ne pense pas qu'ils soient revenus le jour où les deux hommes de police se tenaient dans la rue R. Je ne les surveillai pas-; je pensai qu'ils n'étaient pas si fous [Rires.] Après avoir vu la police, cela n'était pas probable [Rires.] M. Key attachait un bout de gallon blanc à l'un des contrevants de l'étage supérieur, toutes les fois qu'il entrait le premier et faisait du feu. Je sais que c'est lui qui faisait le feu parce qu'il n'y avait que lui dans la maison [Rires.] Je n'ai vu M. Key entrer seul qu'une fois. J'ai vu le gallon blanc trois ou quatre fois. Je le remarquai parce que je savais que c'était un signal.
Réexaminée : — C'est M. Mann qui vint me demander d'aller chez Mme Sickles ; le châle me fut aussi montré. Je ne pensai pas que c'était une dame quand je la vis entrer dans la maison en question ; je crus que c'était une servante. — La maison de M. Key fut ouverte le lundi après sa mort. La serrure fut ôtée deux semaines après. Je ne vis personne entrer ; mais plusieurs personnes se tenaient à la porte.
PROCES SICKLËJ
M. Brady montre au jury la serrure de la maison de rendez-vous, ainsi qu'une clef qui l'ouvre et qui fut trouvée sur M. Key.
C. Mann examiné : — Je suis un homme de police. Je connais la maison en question ; j'y suis allé avec M. Magrueder et M. Ratcliffe. J'y ai trouvé ce châle, une paire de gants, un peigne et des cigarettes. — Il confirme le témoignage du précédent témoin pour ce qui se rapporte à lui, et décrit l'ameublement de la maison de la 15e rue, et la manière dont il entra dans la maison. Les lits que j'y ai vus paraissaient ne pas avoir été faits depuis quelque temps. Je suis retourné dans cette maison deux ou trois jours après, avec Mme Sickles et Mme Brown. — M. Carlisle fait alors une série de questions au témoin touchant les personnes qui étaient avec lui lorsqu'il visita la maison "de la 15e rue. Il ne sort rien de nouveau de cette investigation ; et l'humeur avec laquelle le témoin huit par traiter l'avocat cause une hilarité difficile à comprimer.
M. Ratcliife, l'un des avocats de la défense, est ensuite examiné. Il corrobore le témoignage précédent.
John M. Seeley est rappelé et examiné de nouveau. Son témoignage porte sur les visites rendues à la maison de M. Key par Mme Sickles, avec encore plus de précision, s'il est possible, que celui de Mme Brown, dont le témoignage fut rendu en mauvais anglais, mais d'une manière si énergique qu'il excita un double intérêt.
Mme Sarah Ami Seeley est ensuite examinée par M. Brady. Son témoignage est à peu près semblable à celui de son mari et tout aussi positif. Le mardi qui suivit immédiatement la mort de M. Key, elle alla à la maison de M. Sickles pour identifier Mme Sickles ; elle fit cette démarche accompagnée de son mari et de sa fille ; et celle-ci est ensuite examinée et son témoignage corrobore ceux de M. et de Mme Seeley.
L'hon. John B. Askin examinée : — En avril 1848, j'eus occasion d'aller à la maison de M. Sickles, quelques temps après que M. Key fût venu chez moi pour me parler d'une certaine correspondance. M. Sickles était parti deux ou trois jours auparavant pour New- York, et il m'avait prié d'aller de temps en
temps chez lui, durant son absence, aliu de savoir si Mme Sickles avait besoin de quelque chose. Je partais pour Georgetown et j'étais pressé. J'entrai à la hâte et j'ouvris précipitamment la porte de la bibliothèque. J'y trouvai M. Key et Mme Sickles près d'une table centrale, sur laquelle il y avait un plat de salade et une bouteille de Champagne.
Mme Sickles rougit. Je m'excusai.
Mme Sickles m'offrit un verre de vin.
Après m'être assis un instant, je repartis. En entrant dans la voiture, ma femme me dit : (Tentative inutile d'empêcher cette partie du témoignage.) que " Mme Sickles était une mauvaise feome." Je n'ai jamais parlé à M. Sickles de cet incident.
M. Brady demande à la cour s'il lui sera permis (la poursuite ayant objecté à la question) de demander au témoin de rapporter ce que M. Key a dit au témoin au sujet de Mme Sickles. La substance de cette déclaration est que M. Key s'était efforcé de faire croire que ses intentions n'étaient qu'amicales et paternelles à l'égard de Mme Sickles, qu'il regardait comme une enfant. — Le juge dit qu'il ne voit pas comment ce que M. Key a pu dire de Mme Sickles puisse être preuve dans le présent cas. — La défense prend exception de cette décision.