‹ Procès de M.F. Lamennais devant la Cour d'assises, a l'occasion d'un écrit intitulé Le pays et le gouvernementChapitre 2 sur 17 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

« Ce petit écrit a été attaqué de plusieurs côtés avec beaucoup de u violeuce, ^cela n'a point surpris l'auteur, il s'y attendait,

« Certainement , il ne pouvait espérer l'approbation des difféienis « partis antidémocratiques , des hommes de tous les passés , de ceui « qui, de quelcjue manière que ce soit, repoussent le principe de la « souveraineté du peuple, lui dont les efforts ont pour but sa réa- « lisalion sincère et complète dans les institutions du pays.

« H pouvait, s'il est possible, encore moins trouver grâce devant « les fauteurs et souteneurs, soudoyés ou non, du système qu'il combat, M du de'sastreux système que chacim peut maintenant apprécier par ses « fruits.

« 11 ne pouvait enfin éviter davantage la colère de la gauche ralliée , « à laquelle il a pris la liberté grande d'adresser, au res'e avec la « presse tout entière, les reproches qu'il persiste a croire mérités.

« Que ses adversaires taxent son langage d'exagération , de rmlesse, « d'àpreté snuvage, rien ne lui semble plus naturel ; il n'écrivait pas « pour leur plaire, et il y a des temps où, quand l'indignation ne ïc- « rait pas un sentiment qu'il est impossible à llionnête homme de maî- « triser, elle serait encore pour lui un devoir.

« D'ailleurs, il n'avait malheureusement pas sous les yeux les exem- « pies de calme , de gravité , de décence , d'aménité et de poliiesse « qu'on lui a fournis depuis. Averti plus lot, il aurait senti raille « convenances délicates qui lui ont échappé, il l'avoue; sa phrase « adoucie se fût ornée d'une foule de tournures spirituelles, gracieuses, « d'épithètes choisies, qui eussent fait un honneur infini à sa moilc- « ration ; il eût parlé d'épée et de torche, de sanglantes leçons, de />«- « rôles incendiaires, d'atroces déclamations, d'anarchie, de fanatisme, « de communisme et de baboiwisme, de r^s^es insensés, d'extrai'agance^ « de lime et de serpent qui mord en vain , de monstrueux écarts, de « monomanic hypocondriaque , etc. , etc. , a quoi il aurait ajouté le dë- « faot d'' originalité et d'éclat , ce qui eût singulièrement embarrassé le « le 7 août et ses défenseurs officiels et officieux.

« L'auteur regrette profondément de n'avoir pu profiter des modèles « qu'on lui offre trop lard; mais il paraît un peu excusable de ne les « avoir pas devinés. Nul, après tout, n'est tenu de posséder , avec uu

« génie aussi inventif, une mesure d'expiession si iieureuse cl si raie. « Voila pour la forme ; venons au fonJ.

« L'écrit qui a soulevé tant d'animosités se compose tout entier de « faits publics consignés dans les journaux, à qnelque opinion qu'ils « appartiennent ; de ces faits qui ont , quoique récents , l'autorité de « l'histoire. En a-t-on contesté aucun? Non, pas un seul. A-l-on es- « sayé de montrer que l'auteur en tire des conséquences fausses, lo^ji- « quement vicieuses? Pas davantage. On lui permettra de croire que, « si on ne l'a point fait, c'est qu'on ne le pouvait faire ; car est-il pré- « sumable ((ue, pouvant le réfuter, aucun de ses adversaires ne l'eût « entrepris; que tous, d'un commun accord, eussent préféré la décla- « mation , l'injure même à la discussion? Cette méthode lui est très- « suspecte, et le sera sans doute a bien d'autres.

« Une chose le confirme dans la pensée qu'ils ne se sont pas sentis exce trêmement forts de raison, et c'est qu'ils aient jugé devoir recourir a « la calomnie.

« Ils l'accusent de prêcher des doctrines de haine et de vengeance. Qu'ils « citent un mot, un seul, qui justifie, de près ou de loin, cette imputa- « lion odieuse, ou qu'ils acceptent le nom qui leur est dû, et que déjà « le public a écrit sur leur front.

« Inséparable de l'amour du bien, la haine du mal est commandée à

« loiis; c'est la première loi de la conscience. Où en sommes-nous, s'il

tt est devenu nécessaire de le rappeler ? La -vcngeauce est un crime ,

a parce qu'elle n'est pas la haine du mal, mais la haine de tels ou tels

« hommes, parce que se venger , c'est être a la fois accusateur , juge et

« bourreau. - ooîffMf)!) '>;iriB! ^b inpg^Ji/q'îji •;'i!i'>'i •>;-[! ^'îîq '■■<

« Us disent encore que l'auteur rchQcfse les hases de la société. Il a

<( présenté le tableau fidèle des désordres, des vices, des corruptions et

« des maux sans nombre de la société actuelle ; il en demande la rc-

« forme. Si c'est là ce qu'on appelle ren<^erser les bases de la société,

n oui, de toute son âme, il voudrait renverser les bases de la société.

tt Mais alors , il faut soutenir que ces corruptions, ces vices , ces dés-

« ordres, sont les bases de la société. Est-ce là ce qu'entendent les ac-

« cusateurs ? C'est au paoins très-directement ,1a conséquence d« leurs

« paroles, fi ri rt«T r;| muic >r.\i(-.\ imA ,9-;Etiiimd bI sb lumma \\rmuïum

« L'auteur renverse les bases de la société : comment cela? Qu'a-t-il

« dit? quelles sont ses expresses conclusions? Que, dans la dissolution

« générale des principes et^de^ immuables lois sur lesquelles la société i

« repose, on doit se hâter de la reconstituer, de la rasseoir sur les bases « éternelles de lajustice, du devoir et du droit.

« Asî^coir lasociélé sur le droit, le dev(»ir, la justice, c'est donc, seloQ « les écrivains a qui nous répondons, en renverser les bases véritables, « Ils peuvent le penser : mais le dire ! L'auteur, il le confesse, n'espérait « pas d'eux une si naïve apologie de ce qui, dans son écrit, a le plus ex- « cité leur courroux.

« Ils le comparent à Saint-Simon, à Fourier, "a Owen, à Bubœuf; « mais oîi donc a-t-il exposé, indiqué seulement une théorie, une opi- « nion quelconque sur les questions économiques controversées de nos « jours? La nature même de son écrit, purement politique , excluait « toute discussion de ce genre; et , dans ses écrits antérieurs , parlant « au peuple directement, au peuple qui souffre et dont les souffrances « auront, quoi qu'on fasse, un terme, il l'hexorte partout au respect « des propriétés, parce que ce n'est pas, certes, «ii les attaquant « qu'on arrivera à une plus juste distribution de la richesse. On « ne réussirait par cette voie qu'à créer une misère commune, en dé- « truisant les capitaux qu'il s'agit de rendre accessibles à tous. Puisqu'on « lui en fournit l'occasion, il est, au reste, bien aise de déclarer que, « dans sa conviction intime, les améliorations réclamées par les hommes « de4ravail, et qu'ils obtiendront tôt ou tard, se peuvent effectuer sans « toucher à aucune position acquise, sans donner à qui que ce soit le « plus léger prétexte d'inijuiétude ou de plainte raisonnable, et qu'elles « ne sauraient même s'effectuer qu'à cette condition. Lorsque chacun « le verra aussi clairement qu'il le croit voir, on sera bien près de la « transformation nécessaire qui se prépare, cl les résistances ne seront « plus que l'effort impuissant de l'ange de Milton, agitant ses ailes dans « le vide ténébreux et tombant d'une chute éternelle.

« F. Lamennais. »

Le môme jour, 20 octobre, un commissaire de police, suivi de nombreux agents , se transportait, dès six heurrs du malin, au domicile de M. Lamennais, fouillait tous ses meubles , lisait tous ses papiers et jusqu'à ses correspondances privées, et saisissait, avec la préface, le manuscrit original de la brochure, huit jours aprè^ la publication.

Pendant ce temps, d'autres agents de l'autorité faisaient perquisition chez l'éditeur Pagnerre, y saisissaient (|uolques exemplaires non encore vendus, et de pareilles perquisitions ël^ent opérées , tant à Paris que

dans les principales vill, ., dos départements, dans toutes les librairies où l'on supposait devoir trouver l'ouvrage incriminé.

Ces expéditions semblaient être le commencement d'une nouvelle ère de rigueurs contie la presse. Dans la même journée, YAlmanach démocratique, publié aussi par M. Pagnerre , et qui circulait déjà depuis quinze jours; Y Organisation du travail^ par M. Louis Blanc; la Vérité sur le parti démocratique , i>ar M. Thoré , furent également saisis, et donnèrent lieu à des poursuites judiciaires. Toutefois, après deux mois d'instruction, V Almanach démocratique et l'ouvrage de M. Louis Biauc durent être rendus à leurs éditeurs, par suited^arrêts de nOn-îreu.

Dès le 24, M. Lamennais, auteur, M. Pagnerre, éditeur, et MM. Schneider et Langrand , imprimeurs , étaient appelés devant M. Zangiacomi, juge d'instruction, qui leur faisait subir un interrogatoire. Ils étaient inculpés d'avoir commis ou de s'être rendus complices du crime d'attentat contre la sijreté de l'Etat, et de plusieurs délits ; une ordonnance du 51 octobre, rendue par la chambre du conseil du tribunal de première instance, maintint les saisies de l'ouvrage incriminé, et écartant le chef d inculpation de crime contre la sûreté de l'Etat, prescrivit que les pièces de la procédure seraient transmises a M. le procureur général, attendu qu'il existait charge suffisante contre les prévenus de s'être rendus coupables des délits prévus et punis par les art. ^ 8 de la loi du 9 septembre ^ 833, 4 de la loi du 25 mars \ 822, par la loi du 29 novembre 1830 , et enfin par l'art. -!«'' de la loi du 17 mai H 81 9.

Par arrêt du -10 novembre, la chambre des mises en accusation de la Cour royale ordonna le renvoi de M. LacBennais et de M, Pagnerre devant la Cour d'assises, sous la prévention : ^• d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement du roi ; 2" d'attaques contre le respect dû aux lois ; 3° de provocation à la haine entre les diverses classes de la société ; 4" et d'apologie de faits qualifiés crimes et délits par la loi. A l'égard des imprimeurs, la Cour déclara qu'il n'y avait lieu à suivre. ,,.-,

Le 23 novembre était le jour fixé pour les débats de l'affaire. Mais on discutait alors à la Chambre des députés le projet d'adresse en réponse au discours de la couronne , et MM. Mauguin, défenseur de M. Lamennais, etCoralli, avocat de M. Pagnerre, tous deux membres de la Chambre, ne pouvant se dispenser d'assister à celte discussion, avaient chargé W Adrien Benoît, avocat, conseil de M. Lamennais , de demander la remise de la cause. M. Benoît se rendait à cet effet à l'audience avec M. Lamennais; mais, arrêtés à la porte extérieure par les gardes muni-

fipaux de service, (jui refusaient de les laisser passer, ils iic purent pénélrer dans l'enceinte que lorsque l'appel des jurés était toi miné. Ne pouvant, par suite de cet incident, remettre en (cmps utile la doniande de renvoi. M' Benoît et M. Lamennais se retirèrent , et la cause fut jugée par défaut.

Voici le compte rendu de cette première audience, que nous empruntons à la Gazette des Tribunaux.

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