VISITE DES OUVRIERS
« Les ouvriers ont suivi l'exemple des étudiants. Ilsont voulu, comme eux, témoigner a M. Lamennais toute leur reconnaissance pour l'œuvre courageuse qu'il a faite, toute leur sympathie pour les persécutions qu'elle lui a suscitées.
« Aujourd'hui une députation d'ouvriers s'est rendue chez l'illustre écrivain, et l'un d'eux a exprimé les sentiments de la grande majorité des travailleurs. Ils ont lu avec enthousiasme la brochure d;ins laquelle M. Lamennais a jugé, a flétri les actes da gouvernement avec autant de vérité que de courage, avec autant d'énergie que de talent. Ces ouvriers ont ensuite exposé combien ils sentaient la gravit»'' de la situation actuelle, et la nécessité ofi sont les hommes du peuple de se tenir prêts a tous les événements. La lâcheté du pouvoir, les menaces de l'Europe, les présages de violence et de réaction à l'intérieur, leur ont paru des raisons suffisantes pour que tous les hommes de cœur, tous les amis de la révolution se réunissent dans un sentiment commun, et que leur attitude résolue arrête et repousse s'il le faut la contre-révolution, qui se prépare a terminer par la force l'œuvre qu'elle poursuit avec tant d'obstination...
« M. Lamennais s'est montré fort touché de la démarche des ouvriers ; il les en a remerciés en les assurant que leurs témoignages venaient lui prouver mieux encore qu'il ne s'était pas trompé en remplissant un devoir de conscience. Il s'est ensuite expliqué sur la situation, qui est trèspérilleuse a ses yeux, mais qui le deviendrait plus encore si la nation pouvait supporter les lâchetés ou les violences dont on la menace. Toutefois l'honorable écrivain a recommandé aux ouvriers le calme, l'union et la prudence. Point d'action intempestive, point de mouvement irrétléchi et désordonné.
« Après une courte discussion, les ouvriers se sont retirés on promettant h M. Lamennais de suivre ses conseils.
« ^ous recevons ce soir une lettre de deux cents ouvriers qui s'asso-
rient à collo maiiift^station, ft qui nous prient de remercier, en leur nom, tous les écrivains qui ont défendu la cause du peuple, »
( National du 26 octobre.)
« Une corporation d'ouvriers qui n'avait pu prendre part dimanche dernier h la démarche faite par les autres corps d'état près de M. F, Lamennais, lui a député ce matin huit de ses membres pour lui exprimer les mêmes sentiments, à l'occasion du courageux écrit qui est devenu l'objet des poursuites du pouvoir. En lui disant combien ils souffraient comme Français de l'état d'abaissement où la politique du 7 août a placé la France, et des houles où il l'a plongée, ils lui ont promis leur concours pour la grande cause de la réforme dont ils sentent vivement l'importance. M. Lamennais leur a répondu que les sympathies dont ils étaient l'organe l'encourageaient à marcher avec plus de zèle encore, s'il était possible, dans les voies où il est heureux et fier d'avoir rencontré le peuple. »> . ; -
{National du o\ octobre.)
« Les persécutions du pouvoir envers M. Lamennais lui ont procuré de bien touchantes compensations. De tous les pays civilisés où se rencontrent de noble^ipœurs qui souffrent pour une cause sainte, il lui est arrivé des témoignages d'une sympathie profonde. L'autre jour, nous recevions de Bruxelles une lettre adressée à cet illustre écrivain par les prisonniers que le juste-milieu a frappés. Aujourd'hui, on nous envoie de Londres la lettre suivante, écrite par l'association des ouvriers italiens, présidés par M. Mazzini : ,^^
A M. Lamennais.
. Londres, 22 novembre ^ 840.
« Les ouvriers italiens formant une section de l'association nationale, la Gioi'ine îialia, m'ont chargé de vous adresser de leur part un cachet comme symbole de leur ferme adhésion aux principes pour lesquels vous endurez la persécution, et pour que vous vous rappeliez quelquefois, en le regardant, qu'eux aussi vous honorent et vous aiment.
« Ils vous honorent pour le génie que Dieu vous a donné ; ils vous aiment pour l'usage que vous en faites.
a Ils savent que dans toute votre carrière, vous n'avez eu, lors même que vous paraissiez vous séparer le plus des apôtres de la démocratie, qu'une seule inspiration , l'amour du peuple ; qu'une seule chose en vue, le bien moral, intellectuel et matériel du peuple. Vous avez, pour trouver des éducateurs et des protecteurs au peuple, frappé à toutes les portes, essayé de tous les pouvoirs. Rois, papes, clergé chrétien, aristocratie vous ont déçu, anathématisé, trompé.
« Vous avez senti que la vie de Dieu, intelligence et amour, n'était plus là ; que pour trouver l'inspiration des choses futures et le dévouement pour les accomplir, il fallait descendre aux entrailles de la société, au sein de ce peuple d'où le Christ est sorti et pour lequel il est mort; et vous êtes venu au milieu de nous. Restez-y toujours. Dieu et le peuple ne vous trahiront pas. Le peuple vous donnera son amour en échange de la sainte parole que vous lui prêchez. Et Dieu répandra sur votre vie et sur votre mort la bénédiction des grandes espérances et de ce calme prophétique qu'ignorent les méchants qui vous persécutent.
« Vous comprendrez la pensée toute religieuse qu'on a voulu exprimer sur le cachet que je vous adresse : Dieu et humaniié. Un seul maître au ciel, un seul interprète de sa loi sur la terre, c'fst là !o résumé de la foi de ceux qui en ont décidé l'envoi. Cflte foi, ils ont entrepris de la faire germer, au sein de leurs frères, dans la patrie que Dieu leur a donnée comme atelier de travail pour le progrès de tous. Puisse votre forte, votre ardente parole leur être longtemps en aide, comme leur affection vous accompagnera jusqu'à la fin de votre carrière terrestre,
« Pour l'union des ouvriers italiens :
0 Votre ami dévoué ,
« J. Mazzim.
« Le secrétaire ,
« Ph. Pistrucci. »
Voici la réponse de M. Lamennais :
'" '•' A MM. les ouvriers italiens à Londres.
Paris, 8 décembre <840.
• « Je conserverai bien précieusement la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et le cachet qu'elle accompagnait. Je ne suis rien, je ne puis rien ; mais vous avez voulu encourager mes faibles
efforts pour la défeiBe <los vérités qui «auvoroiit \p monde, ^'ons avons eu elles la même foi, et dans la lutte du bien contre le mal, de la vieille société contre celle qui cherche à naître, nous croyons fernieaient au triomphe final de Dieu et de l'humanité, de Dieu principe et terme de toutes choses ; de l'humanité, qu'il conduit par des voies mystérieuses à raccomplissement de ses destinées; et ces destinées seront belles, car ce sera vraiment le règne du Père céleste sur la terre, le règne de la justice et de la charité. Qui ne se réjouirait de souffrir pour coopérer à celte œuvre magnifique de la sagesse suprême et de l'éternel amour ?
« j'ai v!i l'Italie, et je n'ai pu la voir sans l'aimer, sans croire qu'un grand avenir lui était réservé, et que, dans la transformation procliaine, elle aurait de hautes fonctions à remplir. Qu'elle s'y prépare par ua travail actif et profond sur elle-même; que, dans une pensée d'unité parfaite, elle se dégage de ses mille entraves, notamment de celle qui tient l'esprit pour mieux lier le corps, des préjugés de lieu et des funestes jalousies nationales : n'êtes- vous pas tous frères? Qu'elle secoue la torpeur de son inertie ; que, prenant confiance en elle-même, elle s'exerce aux saints dévouements, a la pratique laborieuse du devoir ; qu'elle se fasse des mœurs pures et fortes. Alors maîtresse d'elle-même et invincible désormais, elle cessera de lever la tête pour chercher hors d'elle à l'horizon le point d'où le salut lui doit venir. Son salut, ce sera sa foi même, et la résolution inébranlable de chacun de ses enfants de mourir, s'il le faut, pour elle. Gloire aux confesseurs, aux martyrs!
« Peut être ne me sera-t-il pas donné, Messieurs, de voir aucun de vous en cette vie, qui passe comme une ombre; mais il en est une autre où nous nous verrons. Recevez les vœux ardents que je forme pour vous, pour votre patrie, qui m'est particulièrement chère, et qu'à jamais nous soyons unis par le fond du cœur en Dieu et en l'humanité.
« Votre ami très-dévoué ,
« F. Lamennais. »
( National du 23 décembre.)
Enfin, le jour même où les déb;its devaient s'ouvrir à la Cour d'assises, le National publiait l'artiele suivant :
M. F. LA3IENNAIS DKVANT LE JURY.
O'esl demain que M. Lîimennais comparaildevanl le jury. Nous nous sommes demandé déjà plusieurs fois ce qu'il pouvait y avoir de commun entre la Cour d'assises et un homme qui est une des gloires de la France, de l'Europe, et dans la personne duquel ses adversaires euxmêmes révèrent la double puissance du i^énie et de la vertu. N'en doutez pas, c'est ce génie, cette vertu même qui offusquent le pouvoir; ce sont eux qu'il persécute, qu'il traîne au pied de ses tribunaux, et qu'il brûle d'ensevelir dans l'ombre silencieuse et froide de ses cabanons. Inintelligent a la fois et immoral, le triste régime qui nous ex[>loiie et nous perd s'irrite contre tout ce qui ne lui ressemble pas; le spectacle delà moralité intelligente est pour lui un reproche vivant et une formiJable accusalini. Le procès inlen'é h M. Lamennais n'a pas d'autre cause.
Mais cet ostracisme aveugle et brutal ne s'exécutera pas ; entre M. Lamennais et le pouvoir, il y a le jury. Qu>i(iu'on ait tout fait pour tronquer, pour fausser dans son principe et dans ses applications cette grande institution dont la conquête nous a tant coiîté, nous avons confiance dans les hommes appelés a la représenter dans celte circonstance importante. Ils se souviendront qu'ils sont investis du plus glorieux, du plus saint privilège dont il soit donné à des hommes de jouir ; ils sont la justice du pays. Ils lonqdironl leur mandai social, nous en sommes certains, avec toute la conscience, tonte l'intégrité qui conviennent "a d»'S citoyens.
Nous ne leur recommandons qu'une chose, c'est d'Tlre eux-mêmes et de ne pas laisser surprendre leur religion par des interprétations mensongères el par de perfides insinuations. Accueillant, propageant, créant, peut-être, au profit de ses mauvaises passions el de ses sombres rancunes, des bruits calomnieux, le pouvoir s'efforce de faire de l'illustre auteur des Paroles d'un Croyant une espèce d'éuergumène de carrefour, armé des torches dcrinceudie, un nouveau Babeuf prêchant la destruction de la famille et de la propriété; de pareilles allégations ne seraient justiciables que du ridicule et du mépris, si elles n'étaient machiavéliquement calculées pour faire impression sur le jury et pour obscurcir ses lumières naturelles.
Jurés de la Frai\ce, vous verrez M. Lamennais, vous l'entendrez, et, à la première parole sortie de sa bouche, vous sentirez l'odieuse faus-
seté des imputations qui l'ont conJuit devant vous M Lamennais est le devoir incarné; personne n'en a le sentiment plus profondément gravé dans son conir; il n'a cessé de le prrchcr au peuple sons toutes les formes cl avec la puissance et reiitraînement d'une conviction profonde. Tandis que d'autres cherchent h égarer les masses par des déclamations furibondes, il ne cesse, lui, de leur répéter (juc toute grandeur, toute puissance est dans l'ordre; que le travail est la loi du monde; que le plus noble attribut de l'homme est le dévouement; que, en un mot, il ne peut exister de stabilité sociale et de bonheur individuel que dans le divin accord du droit qu'on exerce et du devoir qu'on accomplit.
Il fait plus que de le dire, il le démontre par tout ce que la logique a de plus rigoureux, la raison de plus austère et de plus élevé : au moment môme où le parquet forgeait dans l'ombre ses foudres banales et surannées, M. Lamennais dounaità la France, sous un titre modeste : Esquisse d'une Philosophie, un monument intellectuel destiné à faire époque dans les fastes de l'esprit humain. Eh quoi ! tandis que l'Europe médite avoc admiration et nous envie ce livre maguitique, la France en témoignerait sa gratitude a l'auteur par l'amende et la
prison! C'est impossible! Que dirait le monde? Que dirait la
postérité?
{Natioual du 26 décembre -1 8-50.)
DKIIAT.^.