‹ Procès de M.F. Lamennais devant la Cour d'assises, a l'occasion d'un écrit intitulé Le pays et le gouvernementChapitre 8 sur 17 · DECLARATION DE M. F. LA31ENNAIS · texte numérisé non relu

DECLARATION DE M. F. LA31ENNAIS

Je n'aurais rien à ajouter, messieurs, a la défense que vous venez d'entendre, si je ne tenais k m'expliquer raoi-mème sur un point qui me touche beaucoup plus que le résultat, quel qu'il puisse être, du procès qui m'est intenté. Je ne prolongerai que de peu d'instants la fatigue qu'a dû vous faire éprouver une séance qu'il n'a dépendu ni de mon défenseur ni de moi d'ahrégei'.

Le mouvement de la pensée, au tem[>s où nous sommes, temps de recherche inquiète, d'incertitude et ilc doute, entraîne les esprits en des voies très-diverses. De là une multiplicité confuse de doctrines souvent opposées entre elles, comme il arrive toujours aux époques de transition et de renouvellement, lorsque la société, flottant entre un passé a jamais éteint et un avenir qui n'est pas encore, il n'y existe plus, sur presque aucun point, de croyances communes.

On ne doit pas, selon moi, se trop effrayer de ce travail nécessaire pour la reconstruction future, et que, d'ailleurs, nulle puissance ne saurait arrêter. Ayons foi dans l'esprit humain ; plus sûrement qu'aucun tribunal et plus efficacement, il séparera le vrai du faux qui tombe de lui-même, quand on ne le relève pas aux yeux des hommes, en le couvrant du manteau toujours respecté de la persécution.

Quoi qu'il en soit, dans la multitude des idées et des opinions enfantées par l'époque présente, s'il en est, certes, que j'accepte, il en est aussi que je ne partage pas; et vous comprendrez que Je doive d'autant plus m'appliquer à les distinguer, que l'incertitude , à cet égard, a pu être plus grande, chacun m'attribuant celles qu'il pouvait lui convenir de me prêter. Cependant, messieurs, vous avez vu que si quelques-uns ont pu ou se tromper, ou feindre de se tromper sur mes véritables sentiments, ce n'est pas que l'expression en ait jamais été obscure ou équivoque. En toute autre circonstance, je laisserais mes écrits répondre seuls à ceux qui m'imputent des principes qui ne sont

pas les miens. Mais, en cette occasion solennelle, je crois devoir m'expliquer il'une manière nette et catégorique, alin que personne, désormais, n'affecte de s'abuser sur ce que je pense et sur ce que je désire. Ou me connaît assez, du reste, je l'espère, pour être certain que je ne suis pas homme à voiler mes convictions, ni à composer avec ma conscience pour quelque considération que ce soit, et je n'ai pas besoin d'insister là-dessus.

Il existe dans notre société des souffrances nombreuses et profondes : qui en doute ? C'est un fait avoué universellement, et universellement; aussi les esprits s'occupent d^ cherolior un remède à ce mal effrayant qui travaille plus ou moins toutes les nations européennes. La grande révolution, dont la France en 89 donna au monde le premier signal, est loin d'avoir encore produit tous ses fruits, et c'est même à peine si l'on commence à bien comprendre que le principal doit être et sera certainement l'amélioration du sort du peuple. Que l'on se divise de bonne foi sur les moyens de réaliser cette amélioration nécessaire, on ne saurait s'en étonner; car si la science sociale n'offre aucun problème dont la solution importe davantage au bonheur de l'humanité et à la paix de l'avenir, il n'en est point non plus, do l'aveu général, de plus compliqué et de plus difficile.

Je n'ai point ici à examiner les systèmes divers qu'a fait naître une question qui se représentera désormais sans cesse, jusqu'à ce qu'elle ait été définitivement résolue. Je pense, quant h moi, qu'ils ont tous, même les plus foux, un droit égal à l'examen, lorscju'ils sont proposés sincèrement, et que, renaissant toujours, tant qu'on n'y opposera que des réfdtations juiHciaires, ils ne disparaîtront que devant le jugement souverain de la raison publique, le jugement de la nation entière, seul et dernier juge de toutes les théories que peut enfanter la spéculation politi(]ue. Cette pensée, qui fut constamment celle des meilleurs esprits et des moins suspects de penchant pour les innovations audacieuses, est justifiée par l'expérience de tous les temps et de tous les lieux.

Mais ce a quoi, messieurs, je tiens personnellement, car chacun est comptable de ses doctrines à son pays ; ce que je tiens, dis-je, à déclarer très-o.presséiuent dans cette enceinte où ma voix aura plus de retentissement, c'est que, si j'appelle de toute mon âme les améliorations réclamées par les classes souffrautes, et qu'elles ont droit d'attendre de la société dont elles sont le plus ferme appui, ma conviction intime, fondée sur de longues réflexions, est que ces améliorations d'économie

sociale si désirables, si indispensables, ne sauraient s'effectuer que par des voies exclusives de toute violence, de toute perturbation anarchique, de tout désordre réel, par un ensemble de mesures progressives dont le l)ieofaii doit s'étendre a tous les membres de la commune famille; c'est que l'avenir auquel nous aspirons tous ne sera point une négatiois, une destruction fondamentale de ce qui l'a précédé, mais un développement des germes de bien que le présent renferme en son sein et qu'y étouffent les passions mauvaises ; c'est enfin qu'à mes yeiu, la famille et la propriété, intimement liées aux croyances morales sans lesquelles nulle vie, sont les bases premières de toute société.

Encore une fois, messieurs, voilà ce que je tenais à proclamer ici. l^eu m'importe le reste. Je suis trop peu de chose {Xtur vous parler de moi, de ce qui me touche uniquement. Vous prononcerez selon votre conscience.

M. LE PRÉsmENT à M. Pagnerre. Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ?

M. Pagjnerre. Non, monsieur. > • '-■■■ ^ >;.: : ■. . ^^ ••;;•»'(.;

L'audience est suspendue pendant quelques minutes. ,.

A la reprise, M. le président Fercy fait le résumé des débats. Huit questions sont posées aux jurés.

La première est relative au délit d'excitation à la hame et au mépris du gouvernement; ^

La seconde au délit d'attaques contre le respect dû aux lois ;

La troiî^ième au délit de provocation a la haine entre les diverses classes de la société;

La quatrième à celui d'apologie d'un fait qualifie délit par la loi pénale.

Ces quatre questions s'appliquent à M. Lamennais.

Les quatre dernières, qui sont relatives aux mêmes délits, s'appViqnent au prévenu Pagnerre.

Vu moment d'entrer en délibération, un de MM. les jurés s'adresse à M. le président : « Pourrions-nous avoir les ouvrages dont plusieurs fragments ont été lus par le défenseur de M. Lamennais? »

M. LE PRÉSIDENT. Celte remise ne peut vous être faite, car les ouvrages que vous désirez ne font pas partie des pièces du ^(rocès ; vous consulterez vos souvenirs.

M. l'avocat général déclare qu'il ne s'oppose pas à ce que les ouvra-

ges demandés par le jury lui soient remis, bien qu'ils ne puissent pas être considérés comme pièces du procès.

M" ;\Ial(;lin. Nous déférons avec empressement à la demande de M. le juré, et nous prions M. le président de vouloir bien faire remettre également la préface publiée dans divers journaux, et qui devait accompagner la seconde édition de l'écrit incriminé.

M. LE PiiÉsiDENT. Lcs ouvrages dont a parlé M. le juré sont sans doute les Paroles d'un Croyant et le Lwre du. Peuple.

Le juré. Oui, M. le président.

M. le président ordonne que les ouvrages demaniiés seront remis aux jurés.

Le jury entre en délibération à sept heures et un quart. Malgré l'heure avancée, l'auditoire est toujours aussi nombreux, et chacun attend avec anxiété le résultat de la délibération.

A dix heures, le jury rentre dans la salle d'audience. Un profond silence s'établit aussitôt. On semble interroger la physionomie des jurés pour y lire a l'avance le sort des accusés. La Cour rentre en séance. 1\I. le président invite M. le chef du jury à faire connaître sa déclaration, p ,: -, . .

M. LE CHEF DU JURY, Dcvaut Djeu et devant les hommes, sur mon honneur et ma conscience, la déclaiatiou du jury est :

Sur la première question, oïd, a la majorité. (Profonde sensation.)

Sur la deuxième question, oui, à la majorité.

Sur la troisième question, non.

Sur la quatrième question, oui, à la simple inajorité.

Sur les quntre dernières questions, non.

En vertu de cette déclaration, M. le président prononce l'acquitlement du prévenu Pagnerre, et donne la parole a M. l'avocat général.

i\r. l'vuTAuniEU-LAFossE. Conformément à la loi, qui dis{)ose (jue, dans le cas de déclaration de plusieurs délits, la peine la plus forte sera seule prononcée, nous requérons contre Lamennais l'application de la peine portée en l'article '• de la loi du 23 mars 1822.

J\I. LE piiÉsiDEM à M. Lamennais. Âvez-vous quehjues observations à faire sur l'application de la peine?

M" Benoît, l'as un mot, M. le président.

IM. LE ruÉsiDE.NT. La Cour oidonuc quil en sera délibéré eu la chambre du conseil.

Au bout d'un quart d'heure la Cour rentre en séance.

M. le président donne lecture d'un arrêt qui condamne M. Lamen* nais a un an de prison et à deux mille francs d'amende.

La Cour ordonne en outre la destruction des exemplaires saisis et de tous ceux qui pourraient l'être par la suite.

M. Lamennais est aussi condamné aux frais du procès.

Cet arrêt, prononcé au milieu d'un morne silence, produit dans l'auditoire une douloureuse sensation. M. Lamennais, dont le calme ne s'est pas démenti un instant, est immédiatement entouré de ses amis, qui lui donnent de nombreuses marques de sympathie et de respect. M. Pagnerre, qui est visiblement ému, lui serre la main à plusieurs reprises.

Le 28 décembre, le journal le Commerce a publié la lettre suivante : ' '

A M. le rédacteur du Journal le Commerce. . ■

« Monsieur,

« A la fin du compte rendu, dans votre estimable journal, de mon procès devant la Cour d'assises, je lis ces paroles : « M. [ amennais pa- « raît livré à une vive impression de tristesse et de douleur. »

« On a pu remarquer sur ma figure des traces de la fatigue que j'ai dû éprouver d'une séance de douze heures; mais c'est l'a luut. Lorsqu'on est frappé pour avoir eu le sentiment profond des diingers et de l'abaissement de son pays blessé dans son honneur, menacé dans son existence ; pour avoir compati du fond de l'âme aux souffiauces de ceux que la société délaisse dans leur détresse, et avoir réclamé la justice a laquelle ils ont droit, on n'est pas triste, monsieur, on est fier.

« Je vous prie de vouloir bien insérer celte lettre dans votre numéro de demain, et recevoir l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« F. Lamennais.

« Paris, 27 décembre 18 iO. »

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