DEPOSITION DU DUC D'ALENCON
Il y eut alors discussion entre les capitaines. Les uns étaient d'avis qu'on donnât Tassant; les autres étaient d'avis contraire, alléguant la grande puissance des Anglais et leur grande multitude. Voyant ces difficultés entre nous, Jeanne nous dit : « Ne criaignez quelque multitude que ce soit; n'hésitez pas à donner l'assaut aux Anglais. Dieu conduit notre œuvre. Si je n'avais l'assurance que Dieu conduit notre œuvre, j'aimerais mieux garder les brebis que de m'exposer à de si grands périls * ». Sur ces paroles nous poussâmes vers Jargeau, croyant gagner les faubourgs et y passer la nuit. Mais, sachant notre approche, les Anglais vinrent au-devant de nous, et tout d'abord ils nous repoussèrent. Voyant cela, Jeanne prit son étendard et se mit à attaquer, en invitant les hommes d'armes à avoir bon cœur ^. Nous fîmes si bien que les gens du roi purent se loger cette nuit-là dans les faubourgs de Jargeau,
Vraiment je crois bien que Dieu conduisait notre œuvre ; car, pendant cette nuit, les gens du roi ne firent pour ainsi dire aucune garde^ et si les Anglais eussent fait une sortie, nous eussions été en grand danger.
Nous préparâmes l'artillerie et, dès le matin, nous
1. « Dixit quod non timereDt aliquam multitudinem, nec facerent difficultatem de dando eisdem ADglici» insaltum, quia Deus conducebat hoc opus; dicens eadem Johanna quod, nisi esset secura quod Deus deducebat hoc opus, ipsa prœdiligeret cuâtodire oves quam tantis periculis se exponere. »
2t « Gommonendo armatos quatenus haberent bonaiu coi\ »
fîmes avancer machines et bombardes. Puis, au bout de quelques jours, nous tînmes un conseil entre nous sur ce qu'il y avait h faire pour prendre la ville aux Anglais.
Nous étions en conseil, lorsqu'il nous fui rapporté que La Hire conférait avec le duc de Suffollc. A cette nouvelle, les autres et moi, qui avions la charge de Texpédîtion, nous fûmes mécontents de La Hire. Il fut mandé et vint.
La Hire venu, Fassaut fut résolu. Les hérauts d armes se mirent à crier : « A l'assaut 1 » Et Jeanne me dit : « Avant, gentil {noble) duc, à l'assaut * ! » H me semblait qu*en commençant si promptement Tassant nous allionâ trop vite en besogne. Jeanne me dit : « Ne doutez pas. L'heure est bonne, quand il plaît à Dieu. II faut besogner quand Dieu veut. Besognez, et Dieu beso* gnera. » Un peu après elle me dit : « Ah, gentil due, as-tu peur? Ne sais-tu pas que j'ai promis à ta foinme de te ramener sain et sauf* »? Et, en effet, lorsque je quittai ma femme pour venir à Tarmée avec Jeanne, ma femme lui dit : « Jeannette, je crains beaucoup pour mon mari. Il sort à peine de prison, et il a fallu dépenser tant d'argent pour sa rançon que je le prierais bien volontiers de rester au logis. » A quoi Jeanne
i . Ces mots de Jeanne sont en français dans le texte.
2. Dixlt loquenti : « Nolite dubitai^, hora est parata quando placet Deo ; et quod oportebat operari quando Deus volebat ; « operate et Deus operabitur. » Dicendo ulterius eldem loquenti : « A gentil duc, tim«8 tu? Nonne gels quod ego promlsi uxori tu» te reducere sanum et Incoluinem? »
DÉPUSITIUN DL DUC D'ALENÇON i79
répondit : » Madame, soyez sans crainte. Je vous le rendrai sain, et en tel ou meilleur état qu'il n'est*, »
Durant l'assaut, comme j'étais à une certaine place, Jeanne me dit : « Retirez-vous de là. 8i vous ne vous relirez, cette machine vous tuera*. » Je me retirai; et peu aprèâ la machine que Jeanne m'avait désignée tua le sire du Lude, à Ja place même d'où je m'étais retiré. Tout cela me fît une grande impression. J'étais fort émerveillé des paroles de Jeanne et de la vérité de ses prédictions.
Jeanne marcha à l'assaut, et moi avec elle. Gomme nos gens envahissaient la place, le comte de Sudblk fit crier qu*il voulait me parler. 11 ne fut pas écouté, et l'assaut continua. Jeanne était sur une échelle tenant à la main son étendard. L'étendard fut frappé et Jeanne ellemême fût frappée par une pierre qui vint tomber sur sa' chapeline ^ Le coup avait renversé Jeanne à terre. Elle se releva et dit aux hommes d'armes : « Amys, amys, sus I sus ! Nostre sire a condempné les Anglois *. A cette heure ils sont nôtres. Ayez bon cœur » I » Et à l'instant Jargeau fut pris.
Les Anglais se retirèrent vers les ponts. Les Français
1. « Domina, Dolite timere. Ëgo eum vobis rcddam sanum et Id BtAtu tali aut ineliori quam slt. »
3. Dixit quod recederet ab illo loco, et quod niêi rccedérct) a llla machina te occidet. »