En [français dans Je texte
D après ce que j*ai ouï dire, quelques hommes d'église qui étaient parmi les Anglais revêtirent leurs ornements ecclésiastiques pour venir au-devant de Jeanne. Jeanne, les ayant reçus, les fit conduire en son hôtel sans permettre qu'on leur fit aucun mal* Quant aux autres Anglais, ils furent tués par les gens d'Orléans.
Le soir, Jeanne vint souper dans son hôtelrElle était très sobre. Bien des fois, en toutô une journée, elle n'a mangé qu'un morceau de pain. J'admirais qu'elle mangeât si peu. Lorsqu'elle restait chex elle, elle mangeait seulement deux fois par jour.
Le lendemain, vers trois heures, les hommes d'armes du roi passèrent le fleuve pour marcher contre la bastille de Saint-Jean -le-Blanc, qu'ils prirent ainsi que la bastille des Augustins ^ Jeanne passa la Loire avec eux. J'étais là, lui parlant. On rentra à Orléans; et Jeanne coucha dans son hôtel avec quelques femmes, selon son habitude. Chaque nuit, autant que possible, elle avait une femme pour compagne de lit. Quand elle n'en pouvait trouver, en guerre et en campagne, elle couchait toute habillée.
Le jour suivant, malgré l'opposition de plusieurs
seigneurs qui trouvaient qu'elle voulait mettre les
.gens du roi en grand péril, Jeanne fit ouvrir la porte
de Bourgogne ainsi qu'une petite porte sise près^ de
la grosse tour, et passa l'eau avec les hommes d'armes ,
i . Le texte porto ici par erreur C xleitinorum. U jfaot. lire
Augustinorum. , ; '
pour aller attaquer la bastille du Pont que les Anglais tenaient encore. Là les gens du roi restèrent en action depuis la première heure jusqu'à la nuit. Jeanne fut blessée et on dut lui ôter son armure pour la panser. Aussitôt pansée, elle s'arma de nouveau, et alla avec Tes autres à Tattaque et à l'assaut. Enfin le boulevard fut pris. Jeanne n'avait cessé de se tenir avec les hommes d'armes pendant l'assaut. « Ayez bon cœur, leur disait-elle ; ne vous retirez pas ; vous aurez la bastille sous bref délai. » Elle ajoutait, à ce qu'il me semble : « Quand vous verrez que le vent pousse les bannières vers la bastille, elle sera à vous*. » Tant y a qu'on était sur le soir, et que les gens du roi, voyant qu'ils n'avançaient pas et que la nuit était proche, commençaient à désespérer de la prise de cette bastille. Jeanne persistait quand même et promettait que sans faute on aurait la bastille ce jour-là'. Sur son assurance on se disposa à un dernier assaut. Cette fois, les Anglais cessèrent toute résistance. L'épouvante les saisit, et presque tous furent noyés.Devant cette suprême attaque, ils n'avaient même pas cherché à se^éfendre. Le lendemain, tousles Anglaisqui étaient autourd'Orléans se retirèrent à Reaugency et à Meung. L'armée du
1. <t Ipsa Johanna semper stante cum armatîs ad insultum, eosqiie exhortando quod haberent bonum cor, et quod non recédèrent, quia haberent illud fortalitium in brevi; dicendo, ut sibi videtur, quod, quando percîperent quod ventus pelieret vexilla versus fortalitium, quod habei*ent illud. »
2. «Semper persistebat, eisdem promittendo infallenter quod illud fortalitium illa die haberent. »
roi, avec Jeanne^ alla les y chercher. Offre fiit faite de rendre Beau gency honorablement ou de combattre. Mais, le jour du combat venu, les Anglais décampèrent de Beaugency. Les gens du roi de se mettre à leurs trousses en compagnie de Jeanne. La Hire conduisait Tavantgarde : de quoi Jeanne fut fort contrariée; car elle désirait beaucoup avoir la charge de Tavant-garde. La Hire tomba sur le& Anglais. On se battit, et la victoire fut à nos hommes. Presque tous les ennemis furent tués.
Jeanne, qui était très compatissante, eut grande pitié d'une telle boucherie. Voici un trait qui le preuve. Un Français qui conduisait quelques Anglais captifs venait de frapper l'un d'eux à la tète si fortement que rhomme tomba comme mort. A cette vue, Jeanne descendit de cheval, et fît confesser l'Anglais, en lui soutenant la tète et en le consolant selon son pouvoir.
Bientôt après* Jeanne, en compagnie des gens du roi, alla à Jargeau. Jargeau fut pris d'assaut et il y eut beau-» coup d'Anglais prisonniers, parmi lesquels le comte de Suffolk et son frère John Pôle.
Le siège diOrléans levé et ces victoires remportées, Jeanne, avec les gens de guerre, alla trouver le roi à Tours, et il fut décidé que le roi irait à Reims pour son sacre. Le roi partit avec son armée, où était Jeanne. On marcha d'abord sur Troyes. Troyes se rendit au roi.
1. « Postmoduoa. » Inutile de faire remarquer que les souvenirs de Tancien page, un peu brouillés sur divers détails, le sont en particulier sur la chronologie. L'affaire de Jargeau avait précédé l'affaire de Beaugeucy et l'affaire de Patay.
?i4 PROCÈS DE BÉHABIUTATÏON DE JEANNE
De là on alla à Châlons. Cbâlons fut également mis aux mains du roi. Enfin on arriva à Reims, où le roi fut couronné et sacré.
J'assistai au sacre. En ma qualité de page je ne quit^ tais jamais Jeanne. Je continuai à rester avec elle jusqu'à ce qu'elle vînt devant la ville de Paris.
Autant que j'ai pu la connaître, Jeanne était une bonne et prude femme, vivant catboliquement. Elle aimait beaucoup à entendre la messe, et n'y manquait jamais, sauf les cas d'impossibilité. Elle était très
^ fichée quand elle entendait blasphémer Dieu et jurer* Je sais que souvent, quand monseigneur le duc d'Alenron jurait ou disait quelque parole blasphématoire, Jeanne le reprenait. En général, personne dans l'armée n'eût osé jurer ou blasphémer devant elle^ crainte de ses i:éprimandes.
. Jeanne ne voulait pas de femmes dans l'armée. Un jour, près de Château-Thierry, ayant aperçu montée sur un cheval une femme qui était la maîtresse d'un homme d'armes, elle se mit à la poursuivre, le glaive
' à la main. L'ayant atteinte, elle ne la frappa point ; mais elle l'avertit avec douceur et charité de ne plus se trouver dorénavant dans la compagnie des hommes
' d'armes, sinon elle lui en donnerait regret *• Voilà tout ce que sais.
1. A Eam dulciter et caricaUire moiiuit ne se inveuiret auiodo in societatc armorum, aliag eidem mulieri faceret displicituiUt »
Xir. — DÉPOSITION DE JEAN PASQUEREL, AUMONIER DE JEANNE
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A la même époque où Cohtes fut fait page de Jeanne, Pasquerel devint son aumônier.
Vénérable et religieuse personne, Jean Pasquerel était a Tours lecteur dans un couvent de frères ermites. On le mena à Jeanne.
— (c Voici un bon père, dirent à Jeanne ceux qui le lui présentaient. Sitôt que vous le connaltrez, vous Taimerez beaucoup. » Jeanne fît bon accueil au religieux. Et le religieux fut ' tout fier de devenir le chapelain de la Pucelle. C'était sa joie de Tentendre en confession et de chanter la messe devant elle. Il demeura à sa suite jusqu'au jour où elle fut prise à Compiègne.
Nous allons entendre Pasquerel raconter T en- trevue de Jeanne avec le roi, rappeler divers incidents de sa carrière militaire et signaler particulièrement des faits ayant un côté merveilleux ou propres à manifester la piété de la
Pucelle. Plusieurs traits sont caractéristiques; et il y a dans la charmante déposition du bon frère des accents qui partent du cœur.
Quand j'eus pour la première fois des nouvelles de Jeanne et de sa venue à ]a cour, j'étais dans la ville du Puy, où se trouvait la mère de Jeanne ainsi que quelques-uns de ceux qui l'avaient menée au roi*. Étant entrés en connaissance avec moi, ils me dirent : « 11 faut venir avec nous près de Jeanne, Nous ne vous lâcherons quQ quand nous vous aurons conduit près
1. Qiiicherat, après Lebrun des Gharmettes, conjecture qu'il y a ici une double erreur dans le texte latin. A ces mots « in villa aniciensi » signifiant dans la ville du Puy-en-Velay, il propose de substituer les mots « in villa anceiensi » qui signifieraient dans le village d'Anche (près Ghinon) ; et au lieu de « mater » mère, il pense qu'on doit lire « frater » frère. Pourquoi ne pas adopter le texte tel quel? La vierge noire du Puy était, en ce temps-là, Tobjet d'une grande dévotion et le but de lointains pèlerinages. Pendant le carême de 1429, le nombre des pèlerins fut beaucoup plus considérable que d'habitude, à cause du jubilé qui devait avoir lieu le jour de l'Annonciation, coïncidant cette année-là avec le grand jour du vendredi saint. On peut croire, avec un chercheur sagace, M. Siméon Luce, que la mère de Jeanne figurait parmi les pèlerins venus de divers points de la France et qu'elle se trouva au Puy en même temps que quelques-uns des hommes d*armes qui, durant le trajet de Yaucouleurs à Chinon, avaient fait escorte à Jeanne. Empêchée d'aller au Puy, la pieuse Jeanne avait dû prier tels de ses^ compagnons d'y aller à sa place. D'après M. Siméon Luce, Jeanne aurait été influencée par sa foi aux grâces spéciales que devait attirer sur la France le jubilé du grand vendredi de l'année 1429, non moins qu'elle ne le fut par l'imminence du danger que courait la ville d'Orléans. Je n'oserais pas être aussi affirmatif.
d'elle. » Je vins donc avec eux à Chinon, puis à Tours.
J'étais précisément lecteur dans un couvent de cette ville. A Tours, Jeanne demeurait pour lors dans la maison de Jean Dupuy, bourgeois de la ville. C'est en ce logis que nous la trouvâmes. Mes compagnons lui dirent : u Jeanne, nous vous avons amené ce bon père. Quand vous le connaîtrez bien, vous Taimerez bien. » Jeanne leur répondit : « Le bon père me rend bien contente. J'ai déjà entendu parler de lui, et dès demain je veux me confesser à lui *. » Le lendemain je l'ouïs en confession, et je chantai la messe devant elle. Depuis cette heure j'ai toujours suivi Jeanne et je n'ai cessé d'être son chapelain jusqu'à Gompiègne.
Il m'a été dit que, quand elle vint au roi, Jeanne fut visitée à deux reprises par des femmes. On voulait savoir ce qu'il en était d'elle, si elle était homme ou femme, déshonorée ou vierge. Elle fut trouvée femme, mais vierge et pucelle^ Elle fut notamment visitée, paraît-il, par la dame de Gaucourt et par la dame de Trêves.
Ensuite on conduisit Jeanne à Poitiers pour la faire examiner par les clercs là présents et pour être édifiés sur ce qu'on devait faire d'elle. Elle eut comme examinateurs maître Jourdain Morin, maître Pierre de Versailles, mort évêque de Meaux, et plusieurs autres*
1. « Quibus ipsa Johanua respondit quodbene contenta^atur de loquepte, et quod jam de eo audiverat loqui, quodque in crastino ^olebat eidem loquenti confiteri. »