Ces paroles de Jeanne sont en français dans le texte
lieutenant du roi des cieux qui est roi de France *. » Après beaucoup de questions faites par le roi, Jeanne reprit: « Je te dis de la part de Messire que tu es vrai, héritier de France et fils du roi, et il in*envoie à toi pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre, si tu en as la volonté ^. » . A la suite de cet entretien, le roi dit aux assistants que Jeanne lui avait parlé de certaines choses secrètes que nul ne savait ni ne pouvait savoir^ hormis Dieu, et qu'ainsi il avait bien confianceen elle. Tout ce que je viens de dire, je le tiens de Jeanne ; car je ne fus témoin de rien.
Jeanne me disait qu'elle n'était pas contente de tant d'interrogatoires ; qu'on l'empêchait d'accomplir la besogne pour laquelle elle était envoyée ; qu'elle avait hâte d'agir, et qu'il était temps*
Elle avait demandé aux messagers de son seigneur^ — son seigneur c'était Dieu, — ce qu'elle devait faire. Ses apparitions lui dirent de prendre Tétendard de son seigneur. C'est pourquoi elle se fit faire un étendarcf où était représentée l'image de notre Sauveur assis en jugement sur les nuées du ciel, et où figurait un ange tenant en ses mains une fleur de lis que le Sauveur
1. K Gentil dauphin^fai noni Jehanne laVucelle; et vous, mande le Roy des cieulx per me quod vos eritis locum tenens Régis cœlorum qui est rex Francise. »
2. « Ego dico tibi ex parte de Messire, que tu es vray héritier de Fiance et fils du roy; et me mittit ad te pro te ducendo Remis, ut ibi recipias coronatiouem et cousecrationem tuam, si volueris. »
bénissait. J'étais à Tours quand cet étendard y fut peint. Peu après, Jeanne partit avec les hommes d'armes pour faire lever le siège d'Orléans, et j'étais en sa compagnie ; car je ne la quittai pas ju^ïqu au jour oii elle fut prise devant Compiègne. Je la servais comme chapelain, l'entendant en confession et lui chantant la messe.
Jeanne était très dévote envers Dieu et la bienheureuse Marie. Elle se confessait presque chaque jour et communiait fréquemment. Quand elle était en un lieu où il v avait un couvent de mendiants, elle me disait de lui mettre en mémoire les jours où les petits enfants des mendiants recevaient le sacrement de l'Eucharistie, pour qu'elle le reçût avec eux. Et c'était son plaisir de communier avec les petits enfants des mendiants^ . Quand elle confessait, elle pleurait.
Ayant quitté Tours pour aller à Orléans, nous fûmes à Blois deux ou trois jours environ, attendant les vivres qu'on y chargeait sur les bateaux. A Blois, Jeanne me dit de faire faire une bannière autour de laquelle se rassembleraient les prêtres, et d'y faire peindre l'image de Notre-Seigneur crucifié. La bannière une fois faite, Jeanne, chaque jour, une fois le matin et une fois le soir, faisait convoquer par moi tous les prêtres. Ceuxci réunis chantaient des antiennes et des hymnes en l'honneur de la bienheureuse Marie. Jeanne était avec
1. Jeanne aimait tendrement les enfants et se faisait volontiers enfant avec eux. Dans la Sibylle de France, il est dit d'elle : « Pueinlii est in conversatione cum piieris quos maxime solet adamare. »
eux. Mais elle ne voulait pas permettre qu'aucun des hommes d armes y fut admis qu'il n'eût confessé ce jour-là, et elle les avisait tous de se confesser pour venir à la réunion, vu que tous les prêtres qui en étaient se tenaient prêts à entendre tout pénitent de bonne volonté.
Le jour où on quitta Blois pour aller à Orléans, Jeanne fît rassembler tous les prêtres. La bannière en tête, ils ouvrirent la marche. Les hommes d'armes suivaient. Le cortège sortit de la ville, par le côté de la Sologne, en chantant Veni creaior spiritus [Viens, esprit créateur) et plusieurs autres antiennes.
Ce jour-là et le jour suivant, on coucha dans les champs.
. Le troisième jour, on arriva en vue d'Orléans où les Anglais tenaient le siège, près de la rive de la Loire. Les gens d'armes du roi, qui conduisaient un convoi de vivres, s'avancèrent jusque dans le voisinage de l'ennemi, si bien que Français et Anglais pouvaient, avec leurs yeux, se dévisager mutuellement. Mais la rivière était en ce moment si basse que les bateaux ne pouvaient monter ni venir jusques à la rive où étaient les Anglais. Heureusement, comme par un coup soudain, une crue d'eau se fît. Les bateaux purent aborder. Jeanne y entra en compagnie d'hommes d'armes et pénétra dans Orléans.
Quant à moi, sur l'ordre de Jeanne, je retournai à Blois avec les prêtres et la bannière. Peu de jours après, à la suite d'une quantité d'hommes d'armes, je
vins à Orléans, par la Beauce,. avec la bannière et les prêtres, sans aucun empêchement. Ayant su notre arrivée, Jeanne se rendit au-devant' de nous ; et nous entrâmes tous ensemble dans la ville. Il n'y eut aucune résistance : nous introduisîmes des vivres sous les yeux mêmes des Anglais. C'était là chose merveilleuse. Les Anglais étaient en grande puissance et en grande multitude, excellemment armés et prêts au combat; et ils s'apercevaient bien que les gens du roi faisaient maigre figure vis-à-vis d'eux. Ils nous voyaient; Usai* tendaient chanter nos prêtres au milieu desquels j'étais, portant la bannière. Eh bien, ils restèrent tous impassibles; et ni prêtres ni hommes d'armes n'eurent à subir aucune attaque *.
Apeine étions-nous à Orléans que, pressés par Jeanne, les hommes d'armes sortirent de la ville pour aller atta* quer les Anglais et faire l'assaut de la bastille de Saint- Loup. Ce jour-là, d'autres prêtres et moi nous nous rendîmes, l'après-dîné, au logis de Jeanne. Au moment où nous arrivions, nous l'entendîmes qui criait: « Où sont ceux qui me doivent armer? Le sang de nos gens coule par terre ^. » Ayant été armée, elle sortit préci-
1. Et mîrum erat, quia omnes Anglicî, cum multitudine magna et potentia, armati et parati ad belluin, videbant armatos régis in comitiva modica, respectu ADgiicoruin ; videbant etiam et audiebant presbyteros cantantes, inter quoa erat loquens portans vexiilum; et tamen nuUus Anglicus commotus est, nec in eosdem armatos et presbyteros nullam fecerunt invasionem.
2. « Ubi sunt iiii qQi me debent armare? Sanguis nostrarum genUum decurrit per terram. »
pitamment et courut à la bastille de Saint-Loup où avait lieu Tattaque. En route, Jeanne rencontra plu* sieurs blessés. Elle en eut très grande douleur. Peu après, elle marcha avec les autres à l'assaut, et fit si bien que, violemment et de force, la bastille fut prise. Ceux qui y étaient furent faits prisonniers. Je me rappelle que cet assaut eut lieu la veille de l'Ascension. Il y eut là -force Anglais mis à mort. Jeanne s'en affligeait beaucoup, parceque, disait-elle, ces pauvres gens avaient été tués sans confession ; et elle les plaignait fort *. Sur place, elle se confessa à moi. En même temps, elle me prescrivit d'avertir publiquement tous les hommes d'armes de confesser leurs péchés et de rendre grâces à Dieu de la victoire obtenue; sinon, elle ne les aiderait plus et même ne resterait pas en leur compagnie.
En ce même jour, veille de l'Ascension, Jeanne dit que dans cinq jours le siège d'Orléans serait levé et qu'il ne resterait plus un seul Anglais devant la ville. Or tel fut l'événement.
Ainsi, comme je viens de le dire, nous nous emparâmes ce jour-là de la bastille de Saint-Loup. Elle renfermait plus de cent hommes pris dans l'élite 'et bien armés. Il n'en resta pas un qui ne fût mort ou pris.
Le soir de ce jour, étant en mon logis, Jeanne me dit que, le lendemain, qui était le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur, elle s'abstiendrait de guerroyer et de s'armer par révérence de cette fête solennelle ; et
1. Unde multum dolebat ipsa Johanna, ex eo quod dicebat eos interfectos sine confessione et eos multum plangebat.
que, ce jour-là, elle voulait se confesser et communier. Elle le fit ainsi. Elle ordonna même que nul ne pensât à sortir le lendemain de la ville et à aller attaquer ou faire assaut, qu*il ne se fût préalablement confessé. Elle
ajouta qu'on prît garde que des femmes dissolues ne fissent partie de sa suite, car, à cause de leurs péchés, Dieu permettrait qu'on eût le dessous *.
C'est en ce jour de l'Ascension que Jeanne écrivit aux Anglais retranchés dans leurs bastilles en cette manière.
« ^ Vous, hommes d'Angleterre, qui n'avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous mande et ordonne, par moi Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en vos pays. Sinon je vous ferai un tel hahu^ qu'il y en aura perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et je ne vous écrirai plus. — Ainsi signé : Jhésus, Maria, Jekanne la Pucelle.
« Je vous aurais envoyé mes lettres plus honnêtement ; mais vous retenez mes hérauts; vous avez retenu mon héraut Guyenne. Veuillez me le renvoyer, et je vous renverrai quelques-uns de vos gens qui ont été pris à la bastille de Saint-Loup ; car ils ne sont pas tous morts. »
La lettre une fois écrite, Jeanne prit une flèche;
1. «Quod caverent ne mulieres diffamatse eam sequerentur, quia propter peccata Deus permitteret perdere bellum. »
2. On trouvera, dans TAppendice, au chapitre intitulé Les lettres de Jeanne, le texte latin que j'ai traduit ici. (Voir tome 11.)