‹ Procès de réhabilitation de Jeanne d'ArcChapitre 119 sur 171 · XIII. — DÉPOSITION DU CHEVALIER D'AULON, INTENDANT DE JEANNE · texte numérisé non relu

XIII. — DÉPOSITION DU CHEVALIER D'AULON, INTENDANT DE JEANNE

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De même que le page Louis de Coûtes et le chapelain Pasquerel, messire Jean d'Aulon, chevalier, conseiller du roi et sénéchal de Beaucaire, avait fait partie de la maison militaire de la Pucelle, Il était l'intendant de Jeanne et avait mission de veiller sur elle. Son renom d'homme très sage et très vertueux lui avait valu cet honneur.

A la date du 20 avril 1456, l'archevêque de Reims avait écrit au chevalier d'Aulon une lettre où je trouve une phrase caractéristique, qui témoigne bien quel était le but intéressé que poursuivait Charles VII dans la réhabilitation de Jeanne: « Par le procès fait contre Jeanne, » disait Tarchevêque, les Anglais veulent main- » tenir que la Pucelle a été sorcière , hérétique » et invocatrice des diables, et que le roi a re- » couvre son royaume par tels moyens; et ainsi

232 PllOCKS DE RÉHABILITATION DE JEANNE

» ils tiennent le roi et ceux qui Vont servi héi^éti- » ques. Et parce que de la vie et des mœurs de » Jeanne vous êtes bien et largement informé, » je vous prie de mettre par écrit ce que vous » en savez. »

La déposition de ce gentilhomme, qui vécut dans Finlimilé de Jeanne et qui ne la quitta jamais tant qu'elle fut sous les armes, est une des plus importantes. Elle fut faite à Lyon, le 28 mai 1456, entre les mains de Jean-des-Prés, vice-inquisiteur général de France.

Les commissaires enquêteurs ont épargné la déposition de Jean d'Aulon. Au lieu de la mettre en latin comme les autres, ils ont bien voulu nous la transmettre en français. Je la reproduis telle qu'elle nous a été conservée et sous sa forme indirecte. Le charme du naïf parler des vieux temps doublera l'intérêt des détails qu'on va lire * :

« Et premièrement dit que vingt-huict ans a, ou » environ, le Roy estant en la ville de Poictiers, lui » fut dit que ladicte Pucelle, laquelle estoit des par-

1. On remarquera que je n'ai indiqué ni l'âge du chevalier d'Aulon, ni l'âge de Pasquerel. C'est que cette mention ne figure pas dans les procès-verbaux.

» ties de Lorraine, avoit esté amenée audit seigneur » par deux gentilz hommes, eulx disans estre à » messire Robert de Baudricourt, chevalier, Tun » nommé Bertrand, et l'autre Jehan de Mes, et [icelle] présentée ; pour laquelle veoir, luy qui parle alla » audit lieu de Poictiers.

» Dit que, après ladicte présentacion, parla ladicte >) Pucelle au Roy nostre sire secrètement, et luy » dist aucunes choses secrètes : quelles, il ne sait ; fors » tant que, peu de temps après, icelluy seigneur envoia » quérir aucuns des gens de son conseil, entre lesquelz » estoit ledit depposant. Lors auxquelx il dist que » ladicte Pucelle luy avoit dit qu'elle luy estoit en- » vôiée de par Dieu pour luy aidier à recouvrer son » royaulme, qui pour lors pour la plus grant par- » tie estoit occuppé par les Angloys, ses ennemys » anciens.

» Dit que après ces paroles par ledit seigneur aux » gens de sondit conseil déclairées, fut advisé interro- » guer ladicte Pucelle, qui pour lors estoit de l'âge de » seize ans, ou environ, sur aucuns poins touchant la » foy-

» Dit que, pour ce faire, fîst venir ledit seigneur cer- » tains maistres en théologie, juristes et aultres gens » expers, lesquelx l'examinèrent et interroguèrent sur » iceulx poins bien et diligemment.

» Dit qu'il estoit présent audit conseil quant iceulx » maistres firent leur raport de ce que avoient trouvé » de ladicte Pucelle ; par lequel fut par l'un d'eulx dit

» publiquement qu'ilz ne véoient, sçavoientnecongnois- » soient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement » tout ce que puet estre en bonne chrestienne et vraye » catholique ; et pour telle la tenoient, et estoit leur » advis que estoit une très bonne personne.

» Dit aussi que, ledit raport fait audit seigneur par » lesdits maistres, fut depuis icelle Pucelle baillée à la » royne de Cecille, mère de la Royne nostre souveraine ») dame, et à certaines dames estans avecques elles ; » par lesquelles icelle Pucelle fut veue, visitée et secrè- )> tement regardée et examinée es secrètes parties de » son corps ; mais après ce qu'ilz eurent veu et regardé » tout ce que faisoit à regarder en ce cas, ladicte dame » dist et relata au Roy qu'elle et sesdictes dames trou- » voient certainement que c'estoit une vraye et entière » pucelle, en laquelle n'aparroissoil aucune corrupcion » ou violence.

» Dit qu'il estoit présent quant ladicte dame fîstson- » dit raport.

» Dit oultreque, après ces choses ouyes, le Roy, con- » sidérant la grant bonté qui estoit en icelle Pucelle et » ce qu'elle luy avoit dit que de par Dieu luy estoit en- » voiée, fut par ledit seigneur conclut en son conseil )) que d'ilec en avant il s'aideroit d'elle ou fait de ses » guerres, actendu que pour ce faire luy estoit en- » voiée.

» Dit que adonc fut délibéré qu'elle seroit envolée » dedans la cité d'Orléans, laquelle estoit adonc assié- » gée par lesdits ennemys.

» Dit que pour celuy furent baillez gens, pour le »* service de sa personne, et autres pour la conduite )) d'elle.

» Dit que pour la garde et conduite d*icelle fut or- » donné ledit depposant par le Roy nostredit seigneur.

» Dit aussi que pour la seureté de son corps, ledit » seigneur feist faire à ladicte Pucelle harnois tout » propre pour son dit corps, et ce fait, luy ordonna » certaine quantité de gens d'armes pour icelle et ceulx » de sadicte compaignie mener et conduire seurement » audit lieu d'Orléans.

» Dit que incontinent après se mist à chemin avec^ » ques sesdictes gens pour aller celle part.

» Dit que tantost après qu'il vint à la congnoissance » de monseigneur de Dunoys, que pour lors on appe- » loit monseigneur le Bastard d'Orléans, lequel estoit » en ladicte cité pour la préserver et garder desdits )> ennemys, que ladicte Pucelle venoit celle part, tan- » tost feist assembler certaine quantité de gens de » guerre pour luy aller audevant, comme la Hire et » aultres. Et pour ce faire et plus seurement l'amener » et conduire en ladicte cité, se misrent iceluy sei- » gneur et sesdictes gens en ung bateau, et par la » rivière de Loire alèrent audevant d'elle environ ung » quart de lieue, et là la trouvèrent.

» Dit que incontinent entra ladicte Pucelle et il qui » parle audit bateau, et le résidu des dictes gens de » guerre s'en retournèrent vers Bloys. Et avecques » mondit seigneur de Dunoys et ses gens entrèrent en

» ladicte cité seurement et sauvement ; en laquelle » mondit seigneur de Dunoys la feist logier bien et » honestement en rostel d'un des notables bourgeois » d'icelle cité, lequel avoit espousé l'une des notables » femmes d'icelle.

» Dît que, après ce que mondit seigneur de Dunoys, » la Hire et certains aultres capitaines du party du » Roy nostredit seigneur, eurent conféré avecques la- » dicte Pucelle, qu'estoit expédient de faire pour la tui- » cion [protection), garde et deffense de ladicte cité, )) et aussi par quel moyen on pourroist mieulx grever » lesdits ennemis : fut entre eulx advisé et conclu qu'il » estoit nécessaire faire venir certain nombre de gens » d'armes de leurdit party, qui estoient lors es parties » de Bloys, et les falloit aller quérir. Pour laquelle » chose mectre à execucion et pour iceulx amener » en ladicte cité, furent commis mondit seigneur de » Dunoys, il qui parle et certains aultres capitaines, » avecques leurs gens; lesquelx allèrent audit pays » de Bloys pour iceulx amener et faire venir.

» Dit que ainsi qu'ilz furent presz à partir pour aler » quenir iceulx qui estoient audit païs de Bloys, et o qu'il vint à la notice de ladicte Pucelle, incontinent » monta icelle à cheval, et la Hire avecques elle, et » avecques certaine quantité de ses gens yssit hors aux » champs pour garder que lesdits ennemis ne leur ') portassent nul dommage. Et pour ce faire, se mist » ladicte Pucelle avecques sesdictes gens entre Tost de » ses dits ennemis et ladicte cité d'Orléans, et v fîst

» tellement que, nonobstant la grant puissance et » nombre de gens de guerre estans en Tost {rarmée) » desdits ennemis, touttefoiz, la mercy Dieu, pas- » sèrent lesdits seigneurs de Dunoys et il qui parle » avecques toutes leurs gens, et seurement allèrent » leur chemin ; et pareillement s'en retourna ladicte » Pucelle et sesdictes gens en ladicle cité.

» Dit aussi que tantost qu*elle sceut la venue des » dessusdits, et qu'ils amenoient les aultres qu'ilz cs- » toient allez quérir pour le renfort de ladicte cité, in- » continent monta à cheval icelle Pucelle et avecques » une partie de ses gens ala audevant d'iceulx, pour » leur subvenir et secourir, si besoing en eust esté.

» Dit que au veu et sceu desdits ennemis entrèrent lesdits Pucelle, de Dunoys, mareschal, la Hire, il qui » parle et leurs dictes gens en icelle cité sans con- » tradictions quelxconques.

» Dit plus que ce mesme jour, après disner, vint » mondit seigneur de Dunoys au logis de ladicte Pu- » celle ; ouquel il qui parle et elle avoient disné ensem- » ble. Et en parlant à elle lui dist icelluy seigneur de » Dunoys qu'il avoit sceu pour vray par gens de bien » que ung nommé Fastolf, capitaine desdits ennemys, » devoit brief venir par devers iceulx ennemys estaps » oudit siège, tant pour leur donner secours et renfor- » cier leur ost, comme aussi pour les advitailler ; et » qu'il estoit desja à Yinville. Desquelles paroles la- » dicte Pucelle fut toute resjoye, ainsi qu'il sembla à » il qui parle; et dist à mondit seigneur de Dunoys

» telles j^aroles ou semblables : « Bastard, bastard, ou » nom de Dieu, je te commande que tantost que tu » sçauras la venue dudit Fastolf, que tu le me faces » sçavoir: car, s'il passe sans que je le sache, jeté pro- » mets que je te feray oster la teste. » A quoy lui res- » pondit ledit seigneur de Dunoys que de ce ne se » doubtast, car il le luy feroit bien sçavoir.

» Dit que après ces parolles, il qui parle, lequel es- » toit las et travaillé, se mist sur une couchette en la » chambre de ladicte Pucelle, pour ung peu soy repo- » ser, et aussi se mist icelle avecques sa dicte hôtesse » sur ung aultre lit pour pareillement soy dormir et » reposer; mais ainsi que ledit depposant commençoit » à prendre son repos, soubdainement icelle Pucelle » se leva dudit lit, et en faisant grand bruit resveiUa. » Et lors luy demanda il qui parle qu'elle vouloit ; la- » quelle luy respondit : « En non Dé, mon conseil m'a » dit que je voise contre les Anglois; mais je ne sçay » se je doy alerà leurs bastilles ou contre Fastolf, qui » les doibt avitailler. » Sur quoy se leva ledit deppo- » sant incontinent, et le plus tost qu'il peust arma la- » dicte Pucelle.

» Dit que ainsi qu'il l*armoit, ouyrent grand bruit et » grand cri que faisoient ceulx de ladicte cité, en di- » sant que les ennemys portoient grand donmaige aux » François. Et adonc il qui parle pareillement se fist » armer ; en q: jy faisant, sans le sceu d'icelluy, s*en » partit ladicte Pucelle de la chambre, et issit en la ï) rue, où elle trouva ung page monté sur ung cheval)

» lequel à cop fist descendre dudit cheval, et inconti- » nent monta dessus ; et le plus droit et le plus dili- » gemment qu^elle peut, tira son chemin droit à la » porte de Bourgoigne, où le plus grant bruit estoït.

» Dit que incontinent il qui parle suyvit ladicte Pu- » celle ; mais sitost ne sceut aller qu'elle ne feust jà à » icelle porte.

» Dit que ainsi qu'ilz arrivoient à icelle porte, virent » que Ton apportoit Tun des gens d'icelle cité, lequel » estoit très-fort blécié ; et adonc ladicte Pucelle de- » manda à ceulx qui le portoient qui estoit celuy » homme ; lesquelx lui respondirent que c'éstoit ung » François. Et lors elle dist que jamais n*avoit veu » sang de François que les cheveulx ne luy levassent » ensur (sur la tête),

» Dit que à, celle heure, ladicte Pucelle, il qui parle,. » et plusieurs aultres gens de guerre en leur compai- » gnie, yssirent hors de ladicte cité pour donner se- » cours ausdits François et grever lesdits ennemis à » leur povoir; mais ainsi qu'îlz furent hors d'icelle cité, » fut advis à il qui parle que oncques n^avoit veu » tant de gens d'armes de leur parti comme il fist alors.

» Dit que de ce pas tirèrent leur chemin vers une » très-forte bastille desdits ennemis, appelée la bastille » Saint-Lo^) , laquelle incontinent par lesdits François, » fut assaillie, et à très-peu de perte d'iceulx prinse » d'assaut ; et tous les ennemys estans Uti icelle mors » ou prins, et demeura ladicte bastille es mains des- )> dits François.

240 PROCÈS DE REHABILITATION DE JEAiNNE

» Dit que , ce fait, se retrahirent ladicte Pucelle et ceulx » de sadicte compaignie ^n ladicte cité d'Orléans, en la- » quelle ilz se refreschirent etreposèrent pour iceluy jour.

» Dit que le lendemain ladicte Pucelle et sesdictes » p^ens, voyans la grande victoire par eulx le jour prc- » cèdent obtenue sur leurs dits ennemys, yssirenthors •> de ladicte cité en bonne ordonnance, pour aller as- ») saillir certaine autre bastille estant devant ladicte »> cité, appelée la bastille de Saint-Jehan-le-Blanc ; •) pour laquelle chose faire, pour ce qu'ilz virent que •) bonnement ilz ne povoient aler par terre à icelle bas- » tille, obstant ce que lesdits ennemis en avoient fait » une aultre très forte au pié du pont de ladicte cité, » tellement que leur eâtoit impossible y passer, fut con- ») clu entre eulx passer en certaine isle estans dedans ») la rivière de Loire, et ilec feroient leur assemblée » pour aller prendre ladicte bastille de Saint-Jean-le- •• Blanc ; et pour passer Faultre bras de ladicte rivière '^ de Loire, firent amener deux bateaux, desquelz ilz » firent un pont, pour aller à ladicte bastille.

» Dit que, ce fait, alèrent vers ladicte bastille, la- » quelle ilz trouvèrent toute desam parée, pour ce que » les Anglois qui estoient en icelle, incontinent qu'ilz ») aperceurent la venue desditz François, s'en allèrent ») et se retrahirent en une aultre plus forte et plus » grosse bastille, appelée la bastille des Augustins.

» Dit que, voïans lesdits François n'estre puissans » pour prendre ladicte bastille, fut conclud que ainsi » s'en retourneroient sans rien faire.

DÉPOSl TION DE L'INTENDANT DE JEANNE 241

» Dit que, pour plus seurement eulx retourner et

» passer, fut ordonné demourer derrière des plus no-

» tables et vaillans gens de guerre du parti desdits

>> François, affin de garder que lesdits ennemis ne les

» peussent grever, eulx enretournant ; et pour c(; faire

» furent ordonnez messeigneurs de Gaucourt, de Vil-

» iars, lors seneschal de Beaucaire, et il qui parle.

» Dit que ainsi que lesdits François s*en retournoient

» de ladicte bastille de Saint-Jeban-le-Blanc pour en-

» trer en ladicte isle, lors ladicte Pucelle et la Hire

» passèrent tous deux chacun ung cheval en ung bas-

» teau de Taultre part d'icelle isle, sur lesquelx che-

» vaulx ilz montèrent incontinent qu'ilz furent passés,

» chascun sa lance en sa main. Et adonc qu'ilz apper-

» ceurent que lesdits ennemis sailloient hors de ladicte

» bastille pour courir sur leurs gens, incontinent la-

» dicte Pucelle et la Hire, qui tous jours estoient au de-

» vant d'eulx pour les garder, couchèrent leurs lances

» et tous les premiers commencèrent à fraper sur les-

» dits ennemis * ; et alors chascun les suivit et com-

» mença à frapper sur iceux ennemis en telle ma-

» nière que à force les contraignirent eulx retraire et

» entrer en ladicte bastille des Augustins. Et en ce

1. Cependant Jeanne disait : « J'aborde les ennemis avec ma bannière à la main, parce que je ne veux faire usage d'épée xii tuer personne. » Et elle ajoutait : « Je n'ai jamais tué personne. » « Dicit etiam quod ipsamet portaôat vexillum prsedictum, quando aggrediehatur adversarios, pro evitandb ne interficeret aliquem; et dicit quod numquam inierfecit hominem. y> Voir Procès de condamnation. Page 89.

')) faisant, il qui parle estant à la garde d'un pas avec- » ques aucuns aultres pour ce establiz et ordonnez, » entre lesquelx estoit ung bien vaillant hommes d'ar- » mes du païs d'Espaigne, nommé Alphonse de Par- » tada, virent passer par devant eulx ung aultre » homme d'armes de leur compaignie, bel homme, » grant et bien armé, auquel, pour ce qu'il passoit » oultre, il qui parle dist que ilec demoura ung peu » avecques les aultres, pour faire résistance ausdits » ennemis, ou cas que besoing seroit ; par lequel luy » fut incontinent respondu qu'ils n'en feroit rien. Et » adonc ledict Arphonse luy dist que aussi y povoit-il » demourer que les autres, et qu'il y avoit d'aussi » vaillans comme luy qui demouroient bien. Lequel » respondit à icelui Arphonse que non faisoit pas luy. » Sur quoy eurent entre eulx certaines arrogantes pa- » rôles, et tellement qu'ilz conclurent aller eulx deux » l'un quant l'autre sur lesdits ennemis, et adonc se- » roit veu qui seroit le plus vaillant, et qui mieulx » d'eulx deux feroit son devoir. Et eulx tenans par les » mains, le plus grant cours qu'ils peurent, allèrent » vers ladicte bastille desdits ennemis, et furent jus- » ques au pié du palis.

» Dit que ainsi qu'ilz furent audit palis d'icelle bas- » tille, il qui parle vit dedans ledit palis ung grant, » fort et puissant Anglois, bien en point et armé, le- » quel leur résistoit tellement qu'ilz ne povoient en- )) trer oudit palis. Et lors il qui parle monstra ledit » Anglois à ung nommé maistre Jehan le Ganonier»

» en luy disant qu*il tirast à iceluy Anglois, car il » faisoit trop grant grief, et pourtoit moult de dom- » mage à ceulx qui vouloient approucher ladicte bas- » tille ; ce que fist ledit maistre Jehan ; car incon- » linent qu'il l'aperceut, il adressa son trait vers luy , » tellement qu'il le gecta mort par terre ; et lors les- » dits deux hommes d'armes gaignièrent le passage, » par lequel tous les autres de leur compaignie pas- >) sèrent et entrèrent en ladicte bastille ; laquelle très » aprement et à grant diligence ils assaillirent de » toutes pars, par tel party que dedans peu de temps » ilz la gaignèrent et prindrent d'assault. Et là furent » tuez et prins la pluspart desdits ennemis ; et ceulx » qui se peurent sauver se retrahirent en ladicte bas- » tille des Tournelles, estant audit pié du pont. Et » pai' ainsi, obtindrent ladicte Pucelle et ceulx estans » avecques elle victoire sur lesdits ennemis pour » iceluy jour. Et fut ladicte grosse bastille gaignée, » et demourèrent devant icelle lesdits seigneurs et » leurs gens, avecques ladicte Pucelle, tout icelle » nuyt *.

i. Ce témoignage du chevalier d'Aulon est contredît par les témoignages très explicites du page Louis de Contes, de laumônipr Jean Pasquerd et de dame Colette. Ces témoins représentent Jeanne restant à Orléans, où elle coucha en la compagnie d'une prude femme, selon son habitude, et donnent sur ses agissements des détails précis.

Les récits de Percevd de Cagny et de Jean Chartier sont ici conformes à la version du chevalier d'Aulon. Mais diverses chroniques, et en particulier là Chronique de la Pucelle, confirment

» Dil plus que le lendemain au matin, ladicte Pu- » celle envoïa quérir tous les seigneurs et capitaines » estans devant ladicte bastille prinse, pour adviser » qu'estoit plus à faire : par Fadvis desquelz fut V concluz et délibéré assaillir ce jour ung grQs bole- » vart que lesdits Anglois avaient fait, devant ladicte » bastille des Tournelles, et qu'il estoit expédient •> ravoir et gaigner devant que faire autre chose. » Pour laquelle chose faire et mectre à execucion, » allèrent d'une part et d'aultre lesdits Pucelle, capi- » taines et leurs gens iceluy jour, bien matin, devant » ledit bollevart, auquel ilz donnèrent Tassault de » toutes pars, et de le prendre firent tout leur effort, » et tellement qu'ilz furent devant iceluy boulevart » depuis le matin jusques au soleil couchant, sans » iceluy povoir prendre ne gaigner. Et voïans lesdits » seigneurs et capitaines estans avecques elle que » bonnement pour ce jour ne le povoient gaignier, » considéré Teure qu 'estoit fort tarde, et aussi que tous » estoient fort las et travaillez, fut concluz entre eulx » faire sonner la retraicte dudit ost; ce qui fut fait » et à son de trompeté sonné que chascun se relrahist » pour iceluy jour. En faisant laquelle retraicte, obs- » tant ce que iceluy qui portoit l'estendart de ladicte

l'autre version, qui semble pleinement justifiée par les dépositions recueillies au procès de réhabilitation.

Il y a lieu de corriger aussi et de compléter par les témoignages de Dunois, de Contes, de Pasquerel, et par les relations confrontées des divers chroniqueurs, les données fournies par Jean d Aulon sur la journée des Tourelles.

» Pucelle et le tenoit encores debout devant ledit bou- » levart, estoit las et travaillé, bailla ledit estendart » à ung nommé le Basque, qui estoit audit seigneur » de Villars ; et pour ce que il qui parle cognoissoit » ledit Basque estre vaillant homme, et qu'il doubtoit » que à l'occasion de ladicte retraicte mal ne s'en » ensuivist, et que lesdits bastille et boulevart demou- » rast es mains desdits ennemys, eut ymaginacion » que, se ledit estandart estoit bouté en avant, pour » la grant affection qu'il congnoissoit estre es gens de » guerre estans illec, ilz pourroient par ce moyen V» gaignier iceluy boulevart. Et lors demanda il qui » parle audit Basque, s'il entroit et alloit au pié dudit » boulevart, s'il le suivroit : lequel lui dist et promist » de ainsi le faire. Et adonc entra il qui parle dedans » ledit fossé et ala jusques au pié de la dove dudit » boulevart, soy couvrant de sa targecte pour doubte » des pierres, et laissa son dit compaignon de l'autre » cousté, lequel il cuidoit qu'il le deust suivre pié à » pié ; mais pour ce que, quant ladicte Pucelle vit » sondit estendart es mains dudit Basque, et qu'elle » le cuidoit avoir perdu, ainsi que celuy qui le por- » toit estoit rentré oudit fossé, vint ladicte Pucelle, » laquelle print ledit estandart par le bout, en telle » manière qu'il ne le povoit avoir, en criant : « Haa ! » mon estandart I mon estandart! » et branloit ledit » estandart, en manière que l'ymaginacion dudit de- » posant estoit que en ce faisant les autres cuidassent » qu^elle leur feist quelque signe ; et lors il qui parle

» s'escria : « Ha, Basque I est ce que tu m'as promis? » » Et adonc ledit Basque tira tellement ledit estendart »' qu*il le arracha des mains de ladicte Pucelle, et ce » fait, alla à il qui parle, et porta ledit estandart. A » l'occasion de laquelle chose tous ceulx de Tost de « ladicte Pucelle s'assemblèrent, et derechief se ral- » lièrent, et par si grant aspresse assaillèrent ledit » boulevart que, dedens peu de temps après, iceluy » boulevart et ladicte bastille furent par eulx prins, et » desdits ennemis abandonné; et entrèrent lesdits » François dedans ladicte cité d'Orléans par sur le » pont.

» Et dit il qui parle [que] ce jour mesme il avoit » ouy dire à ladicte Pucelle : w En nom Dé {Dieu), on » entrera ennuyt en la ville par le pont. » Et ce fait, se » retrahirent icelle Pucelle et sesdictes gens en la- » dicte ville d'Orléans, en laquelle il qui parle la fist » habiller ; car elle avoit esté bleciée d'un traict audit » assault.

» Dit aussi que le lendemain tous lesdits Angloys »! qui encore estoient demourez devant ladicte ville, » de l'autre part d'icelle bastille des Tournelles, levè- » rent le siège, et s'en allèrent, comme tous confuz' » et desconfiz. Et par ainsi, moïennant l'aide de Nostre » Seigneur et de ladicte Pucelle, fut ladicte cité déli- » vrée des mains desdits ennemis.

» Dit encores que, certain temps après le retour du » sacre du roy, fut advisé par son conseil estant lors » à Mehun-sur-Yèvre, qu'il «stoit très nécessaire re-

» couvrer la ville de la Chérité {la Charité) y que te- » noient lesdits ennemis; mais qu'il falloit avant » prandre la ville de Saînt-Pierre-le-Moustier, que » pareillement tenoient iceulx ennemis.

» Dit que, pour ce faire et assembler gens, ala la- » dicte Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle » fist son assemblée, et de là avecques certaine quan- » tité de gens d*armes, desquieulx monseigneur d*El- » bret [d'Albret] estoit le chief, allèrent assegier [as- » siéger) ladicte ville de Saint-Pierre-le-Moustier.

» Et dit que, après ce que ladicte Pucelle et ses » dictes gens eurent tenu le siège devant ladicte ville » par aucun temps, qu'il fut ordonné donner Fassault » à cette ville ; et ainsi fut fait, et de la prendre firent » leur devoir ceulx qui là estoient ; mais, obstant le » grant nombre de gens d'armes estans en ladicte » ville, la grant force d'icelle, et aussi la grant résis- » tance que ceulx de dedans faisoient, furent con- » traints et forcés lesdits François eulx retraire, pour » les causes dessusdictes. Et à celle beure, il qui parle, » lequel estoit blecié [blessé) d'untraict parmy le talion, » tellelement que sans potences {béquilles) ne se povoit » soustenir ni aler, vit que ladicte Pucelle estoit de- » mourée très petitement accompaignée de ses gens » ne d'autres ; et doubtant il qui parle que inconvé- » nient ne s'en ensuivist, monta sur ung cheval et » incontinent tira vers elle, lui demanda ce qu'elle faiyy soit là ainsi seule, et pourquoy elle ne se retrahioit » comme les aultres. Laquelle, après ce qu'elle dt {eut)

» osté sa salade [casqué) de dessus sa teste, luy res- » pondit qu'elle n'estoit pas seule, et que encores » avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses » gens, et que d'ilec ne se partiroit j usques à ce qu'elle » eust prinse ladicte ville.

» Et dit il qui parle que à celle heure, quelque » chose qu'elle dist, n'avoit pas avecque elles plus de » quatre ou cincq hommes, et ce scet-il certainement, » et plusieurs aultres qui pareillement la virent : pour » laquelle cause luy dist derechief qu'elle s'en alast ») d'ilec, et se retirast comme les aultres faisoient. Et » adonc luy dist qu'il luy feist apporter des fagoz et » cloies pour faire ung pont sur les fossés de ladicte »> ville, affîn qu'ilz y peussent mieulx approuchier. Et ') en luy disant ces paroles s'escria à haulte voix et •» dist : « Aux fagoz et aux cloies tout le monde, » affîn de faire le pont!» Lequel incontinent après » fut fait et dressé. De laquelle chose iceluy desposant >' fut tout esmerveillé ; car incontinent ladicte ville fut » prinse d'assault sans y trouver pour lors trop grant >) résistence. »

» Et dit il qui parle que tous les faits de la dicte Pu- » celle lui sembloient plus faits divins et miraculeux •) que autrement, et qu'il estoit impossible à une si » jeune pucelle faire telles œuvres sans le vouloir et » conduite de Nostre Seigneur.

» Dit aussi il qui parle, lequel, par l'espace d'un an » entier, par le commandement du roy nostre dit sei- » gneur, demoura en la compaignie de la dicte Pucelle,

» que, pendant iceluy temps, il na veu ni co- » gneu en elle chose qui ne doive estre en une bonne » chrestienne; et laquelle il a toujours veue et con- » gneue de très bonne vie et honneste conversation, » en tous et chacuns ses faits.

» Dit aussi qu'il a congneu icelle Pucelle estre très » cré dévoteature, et que très dévotement se mainte- » noit en oyant le divin service de Nostre Seigneur, » lequel continuellement elle vouloit ouyr, c'est assa- » voir, aux jours solempnelz, la grant messe du lieu » où elle estoit, avecques les heures subséquentes, et » aux aultres jours une basse messe; et qu'elle estoit » acoustumée de tous les jours oyr messe, s'il luy estoit » possible.

» Dit plus que, par plusieurs foys, a veu et sceu » qu'elle se confessoit et recepvoit Nostre Seigneur, et » faisoit tout ce que à bon chrestien et chrestienne » appartient de faire, et sans que oncques, pendant ce » qu'il a conversé avecques elle, il luy ait ouy jurer, » blasphémer ou parjurer le nom de Nostre Seigneur, » ne de ses Saints, pour quelque cause ou occasion que » ce feust.

» Dit outre que, non obstant ce qu'elle feust jeune » fille, belle et bien formée, et que, par plusieurs foiz, » tant en aidant à icelle armer que autrement, il luy » ait veu les tetins, et aucunes foiz les jambes toutes » nues, en la faisant apareiller de ses plaies ; et que » d'elle approuchoit souventes foiz, et aussi qu'il V feust fort, jeune et en sa bonne puissance, toutes-

» foîz oncquesy pour quelque veue ou atouchement » qu'il eus! yers la dicte Pucelle, nes'esmeut son corps » à nul charnel désir vers elle, ne pareillement ne fai- » sait nul autre quelconque de ses gens et escuiers, » ainsi qu'il qui parle leur a ouy dire et relater par » plusieurs foiz.

» Et dit que, à son advis,elle estoit très bonne chres- » tienne, et qu'elle devoit être inspirée; car elle » aimoit tout ce que bon chrestien doit aimer, et par » espécial elle aimoit fort ung bon preudomme » qu'elle savoit estre de vie chaste.

» Dit encores plus qu'il a oy dire à plusieurs femmes, » qui ladicte Pucelle ont veue par plusieurs foiz nue, )) et sceus de ses secretz, que oncques n'avoit eu la » secrecte maladie des femmes et que jamais nul n'en » put riens cognoistre ou appercevoir par ses babil- » lemens, ne aultrement*.

» Dît aussi que, quant ladicte pucelle avoit aucune n chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à » il qui parle que son conseil luy avoit dit ce qu'elle » devoit faire.

» Dit que . l'interroga qui estoit sondit conseil ; » laquelle lui respondit qu'ilz estoient trois ses con- » seillers, desquels Fun estoit toujours résidamment » avecques elle, l'autre aloit et venoit souventes foiz

1. Le chevalier d'Aulon donne senl ce détail et un peu en Pair. De son propre aveu, les femmes en question n'avaient noté que l'absence de certains vestiges : ce qui pouvait simplement tenir à la grande réserve et à l'extrême pudeur de Jeanne.

» vers elle et la visitoit; et le tiers estoit celuy avec- » ques lequel les deux aultres délibéroient. Et advint » que, une foiz entre les autres, il qui parle luy priast » et requist qu'elle lui voulsist une fois montrer icelluy » conseil : laquelle lui respondit qu'il n'estoit pas assez » digne ne vertueux pour iceluy veoir. Et sur ce se » désista ledit depposant de plus avant luy en parler » ne enquérir.

» Et croit fermement ledit depposant, comme dessus a » dit, que, veules faiz, gestes et grans conduites d'icelle » Pucelle, qu'elle estoit remplie de tous les biens qui » puent {peuvent), et doivent estre en une bonne chres- » tienne. »

» Et ainsi l'a dit et depposé comme dessus est » escript, sans amour, faveur, haine ou suborna- » cion quelsconques, mais seulement pour la seule » vérité du fait, et ainsi comme il a veu et congneu » estre en ladicte Pucelle. »

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