DÉPOSITION DE MARGUERITE LÀ TOUROULDE
du roi étaient comme plongés dans le désespoir. Je sais bien ce qui en est; car alors mon mari était rece- , veur général et se trouvait n'avoir que quatre écus, tant de l'argent du roi que de son propre argent. Les Anglais assiégaient la ville d'Orléans, et il n'y avait aucun moyen de lui venir en aide.
En cette calamité Jeanne survint. C'est ma ferme croyance qu'elle vint de la part de Dieu. Il l'envoya pour relever le roi et les Français restés fidèles au roi. A cette heure on ne pouvait rien espérer que de Dieu *.
J'ai vu Jeanne seulement à l'époque où le roi revint de Reims après son sacre. Il se rendit à Bourges, où était la reine, et moi avec elle. Le roi approchant de la ville, la reine alla au*devant de lui jusqu'à Selles en Berry, et je l'y accompagnai. Pendant que la reine allait à la rencontre du roi, Jeanne prit les devants et vint saluer la reine. On la conduisit à Bourges et, par
» ne le pui payer comptant)^ il luiredechaussit {redéchaussa) ledit » houzel. » De son côté, le religieux de Dunfermling, qui parle on témoin oculaire, peint la situation misérable du dauphin dans les termes suivants : « Il était à court d'argent (or sans argent rien n'est fort et rien de bon ne se fait en guerre. [« Quum pecuniam paucam haberet, sine qua nihil est validum » nihil boni factum in guerra. »] Destitué de toute aide, les coffres vides, privé de l'élite de ses guerriers, seul, le chagrin au coeur, en proie aux pires angoises» plus désireux de mourir que de vivre [« potius mori quam vivere desiderans »], il disait, en gémissant et pleurant : « J'ai levé tera toi mes yeux, Seigneur qui habites au ciel. Dans mee tribulatio&s» je t'invoque, n 1. « Non erat spes nisi a Deo. »
292 PUOCÈS DE REHABILITATION DE JEANNE
ordre de monseigneur d*Albret, elle fut logée chez moi , malgré le dire de mon mari qui m'avait annoncé qu'elle devait loger chez un certain Jean Duchesne.
Jeanne resta dans notre logis l'espace de trois semaines; elle y couchait, buvait et mangeait. Presque toutes les nuits je couchais avec elle. Jamais je ne vis ni ne pus soupçonner en elle rien de mauvais. Elle se gouvernait en honnête femme et bonne catholique. Elle se confessait très souvent, aimait à assister à la messe et maintes fois me demanda de raccompagner à matines, où j'allai et la conduisis à plusieurs reprises sur ses instances.
Il nous arrivait fréquemment de causer ensemble. Je lui disais : <c Si vous ne craignez point d'aller aux assauts, c'est que vous savez bien que vous ne serez pas tuée *. » — « Je ne suis pas plus sûre que les autres gens de guerre, » me répondait-elle*.
Quelquefois Jeanne me racontait comment elle avait été examinée par les clercs et qu'elle leur avait fait cette réponse: « Il y a es livres de Notre-Seigneur plus » que es vôtres '. »
1. Peut-être au lieu de non cxderetur {ne serait pas tuée), faut-il lire dans les manuscrits : « non lœderetur » (ne serait pas blessée).
2. « Ipsa respondebat quod non habebat aliquam securitatcm amplius quam cœteri armati ». ■— Nous voici bien loin des rodomontades que prêtèrent à Jeanne certains chroniqueurs bourguignons, et notamment le clerc qui a écrit « le Journal dun bourgeois de Paris ». Selon lui, Jeanne disait que, si elle voulait, elle ferait tonner, et autres merveilles.