Celte disposition sera publiée et exécutée immédiatement
5. Notre miuislre secrétaire d'étal de la guerre est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.
Donné en notre château de Saint-Gond, le 28' jour de juillet de l'an de grâce \ 8 30, et de notre règne le sixième. Signé CHARLES.
Le Président du conseil des ministres, chargé par intérim du portefeuille de ta guerre, Signé Prince de Poijckac.
Pour am pliât ion : Le Garde des Sceaux, ministre secrétaire d'état de la justice, Signé Chaut* lauze.
43. Comte de Chabrol- Volvic ( Gilbert- Joseph-Gaspard ) , ancien préfet de la Seine, âgé de 57 ans , demeurant rue Mondor, n. 6.
Je n'avais eu absolument aucune connaissance des ordonnances avant leur publication, et ayant même reçu la veille au' soir ma lettre close, comme député, je fus on ne peut plus étonné lorsque, le 26 vers cinq heures du matin, je reçus le Bulletin des lois qui contenait ces ordonnances. Le Moniteur qui me parvint un peu plus tard, m'ayant confirmé cette nouvelle, je me rendis sur-lc-champ au ministère de l'intérieur. Le ministre ne me donna ni ordres, ni instructions; je lui manifestai l'intention de ne rien changer à la marche que j'avais suivie jusqu'alors dans mou administration toute paternelle , et il parut approuver ce dessein. Je rentrai ensuite à l'hotel-dc-ville, où
la journée se passa fort tranquillement. N'étant aucunement chargé de ce qui concerne la sûreté de la ville, et n'ayant aucun agent chargé de me rendre compte à cet égard, j'appris seulement, par les informations de quelques employés de la ville, que leurs fonctions mettent en rapport avec les marchands, qu'il y avait eu le soir quelque agitation aux environs du Palais-Royal. Le mardi matin je me rendis encore au ministère de l'intérieur; je trouvai le ministre très calme, et il ne parut pas que ce fût à lui qu'appartint la direction de l'affaire. Je crus devoir lui dire que le moyen le plus efficace pour maintenir la tranquillité était de présenter sur-le-champ un grand appareil de forces, afin de n'avoir pas plus tard besoin d'en user; il ne me fut, au surplus, donné aucune instruction nouvelle ; je retournai à l'hôtel-deville, où je restai toute la journée. Le soir j'appris que l'on commençait à détruire les réverbères, et je fus moi-même témoin de la manière dont cela se passait sur la place de l'hôtel-de-ville, où ils furent abattus par une troupe d'une quarantaine de jeunes gens. J'avais demandé dans la soirée un renfort de garde pour l'hôtel-de-ville; il ne me fut envoyé que quatre hommes. Ayant appris, le mercredi matin, que les habitants du faubourg Saint- Antoine commençaient à descendre, et ayant vu moimême quelques bandes arriver sur l'hôtel-de-ville , je me rendisse nouveau au ministère de l'intérieur : il pouvait être alors de sept à huit heures; je rencontrai des foules assez nombreuses, et déjà l'on arrachait les enseignes aux armes du roi ; cependant je passai encore sans difficulté; je rendis compte à M. de Peyronnet de ce que j'avais vu. Il me parut encore n'être pas complètement informé de ce qui se passait ; il m'exprima même son étonnement de n'avoir pas encore vu le préfet de police; et de n'en avoir reçu aucun rapport. J'insistai pour que l'on envoyât à l'hôtel-dc- ville une force suffisante pour le défendre d'un coup de main et prévenir la tentative qui pourrait être faite d'y établir une municipalité provisoire. M. de Peyronnet en prit note. Lorsque je le quittai, sa voiture était préparée pour sortir. Revenu à l'hôtel-de-ville, je reçus la visite de M. ïlutteau, l'un des maires de Paris, et ensuite celle d'un M. Marchand, qui vint me demander de réorganiser la garde nationale. Je lui répondis que je n'avais aucun ordre pour cela. Bientôt après et vers onze heures, la foule commença à déboucher sur la place par toutes les issues; la garde de l'hôtel-de-ville n'étant pas en nombre , futobligee de se reployer sur la caserne; quelques gardes natio-
DES MINISTRES. 453 naux sortis en uniformes des maisons voisines vinrent occuper le poste, mais ils n'étaient pas assez nombreux pour résister à la foule qui s'augmentait à chaque instant. Les portes furent enfoncées et l'hôtel-de- ville envahi par le peuple; je fus oblige de me retirer dans une des dépendances de l'hôtel-de-ville, et à peine y ctais-je, que le peuple, étant monté au clocher, un drapeau tricolore fut arboré et le tocsin commença a sonner. Au son du tocsin, des troupes arrivèrent en assez grand nombre et le combat s'engagea vivement vers midi. Malgré le feu des habitants qui s'étaient placés en tirailleurs aux fenêtres, les troupes parvinrent à s'emparer de rhôtel-dc-villc où elles restèrent jusqu'au soir. Ce n'est que vers dix heures que le feu cessa. Le lendemain matin j'appris de très bonne heure que les troupes avaient évacué l'hôtel-de- ville avant onze heures du soir; que le peuple était maître absolu de l'hôtcl-de-villc, et que déjà on s'occupait d'y installer un gouvernement provisoire. N'ayant plus rien à faire, et ayant d'ailleurs reçu la veille l'ordonnance de mise en état de siège, sans aucune instruction pour ce que j'avais à faire, je me déterminai «à me retirer, après m'ètre assuré que les mesures que j'avais prescrites pour la sûreté des caisses de la ville avaient été exécutées, et qu'il n'y avait aucun danger à cet égard.
44. Delorme ( Barthélemy-Fleury), âgé del\ ans, premier président de Ut cour royale de Caen, y demeurant.
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de justifier les arrêts d'évocation rendus par la cour royale de Caen dans les affaires d'incendie. Ces arrêts, rendus après mûre délibération, par une cour éclairée, se justifient d'eux-mêmes. Mais je dois dire quelques mots sur les circonstances qui les ont amenés. La première évocation eut lieu pour les incendies de l'arrondissement de Vire. Ces incendies se multipliaient de telle sorte que le juge d'instruction, âgé de soixante-quinze ans, ne suffisait plus à tant de travail. Les incendies s'étant ensuite étendus sur l'arrondissement de Mortain, dans un pays coupé, et où les investigations étaient difficiles, la cour crut encore devoir évoquer à elle des poursuites pour lesquelles tout le zèle du procureur du roi de cet arrondissement était insuffisant. Je dois observer , au surplus, que les évocations prononcées par la cour n'avaient et ne pouvaient avoir le caractère d'une mesure générale que les lois ne permettent point; elles ne portaient que sur des faits accomplis, et n'empêchaient en aucune façon l'action de la justice lo-
cale sur les faits nouveaux qui pouvaient se présenter. Sur seize arrondissements dont se compose le ressort de la cour de Caen, treize furent attaqués par les incendies, et il était impossible que les commissaires de la cour pourvussent seuls à tant d'in • structions. Aussi, environ soixante magistrats y ont-ils été employés ; et je puis dire qu'il n'en est aucun qui n'ait apporté dans ces instructions le plus grand zèle pour découvrir la vérité, sans aucune acception de parti , et sans que les poursuites aient reçu une direction unique que rendaient nécessairement impossible le grand nombre des magistrats employés et l'éloigncment où ils se trouvaient les uns des autres. Pendant les trois mois qu'ont duré les incendies, et lorsque toutes les maisons indistinctement étaient attaquées, les recherches les plus actives, faites avec le plus grand zèle par toutes les autorités , n'ont amené aucune découverte importante. Il m'a donc été impossible de me former une opinion arrêtée sur la cause de ce fléau. Au surplus les assises de la Manche se sont ouvertes hier ; un grand nombre de causes d'incendie y est porté, et il serait possible encore que les débats amenassent sur ce point la découverte de la vérité. J'étais présent au jugement de l'une des condamnées, la fille Bailleul, que vous avez fait transférer à Paris. Cette ûlle, après les instances les plus vives, paraissait être sur le point de faire connaître par qui elle avait été poussée au crime, lorsqu'elle fut prise d'une violente attaque de nerfs pendant laquelle on envoya chercher son confesseur. Après être revenue à ellemême elle refusa positivement de rien dire. Les sollicitations les plus pressantes lui furent adressées par le ministère public, par ses parents, par son défenseur, et par l'ecclésiastique qui l'avait assistée pendant son indisposition : tout fut inutile. Elle se pencha vers son défenseur, en lui disant, laissez-moi condamner, et l'on ne put en rien obtenir de plus.
i 5. Rooier (Joseph), âgé de 35 ans, conseiller à la cour royale, demeurant quai Malaquais , n. 23.
J'étais secrétaire général du ministère de la justice à l'époque où M. de Labourdonnaye se retira du ministère. M. de Poïignac m'ayant fait demander chez lui, me questionna sur M. Guernon de Ranvillc, que j'avais connu à la cour de Grenoble, lorsqu'il y était procureur général. Je lui répondis que je connaissais ce magistrat comme ayant une grande capacité et des opinions franchement constitutionnelles. Il me demanda en-
suite s'il était vrai qu'il lût hostile aux croyances religieuses et au clergé. Je ivj>ondis que je ne le croyais nullement hostile.
M. de PoRgnac me fil afon connaître que le ekota du roi s'était fixé sur lui pour l'appeler au ministère dé l'instruction publique, et m'engagea à lui annoncer cette nouvelle, en lui faisant part de l'entretien que nous venions d'avoir à ce sujet. J'écrivis en conséquence à M. Guernon de Uauvjlle, et je dé|x>se entre vos mains la réponse que j'en reçus. Je dois Taire une seule observation sur cette réponse, à l'occasion d'une phrase où M. Guernon de Ram ill«- annonce qu'il partage les doctrines du ministère actuel. D'après ce que j'ai pu juger par les entretiens que j'ai eu l'occasion d'avoir avec lui, soit avant, soit depuis son entrée au ministère, je ne puis l'entendre qu'en ce sens qu'il partageait les doctrines «le la partie modérée du ministère, dont le triomphe paraissait assuré par la retraite de M. de La bourdonnaye. Je i'ai toujours entendu se prononcer hautement contre toute mesure extra-légale, et je ne puis m'expliqucr son adhésion aux ordonnances que par un sentiment d'honneur mal endu, qui l'aurait empêché de reculer devant le «langer, même alors que la mesura à laquelle il s'associait était contraint à son opinion, et par cela seul qu'il axait d'avance signalé ce danger.
Lyon, 14 novembre 1 829.
J'ai relu trois fois votre lettre du 1 1 , mou cher ami , et si vous n'étiez aussi pressé, je voudrais attendre vingt -quatre heures pour calmer le trouble où mo jette la proposition inattendue dont vous me parlez; mais voua voulez une
réponse prompte, il faut vous la faire.
Mon acceptation ne peut èlre douteuse. Dévoué au roi auquel j'ai consacré toute mon existence, je ne reculerai devant aucun des services qu'il pourra n> 'imposer ; je lui sacrifierais ma vie. Je ne puis refuser de compromettre pour lui ma réputation, et c'est là précisément l'hypothèse daus laquelle je me tramerais si j'étais appelé au ministère.
Je vous l'ai déjà dit , je vous le répète du fond de mon cœur, et ce n'c«t pas one ridicule afiectatiou du modestie : je crois être assez bon procureur général ; niais je ue trou\c point dans mus connaissances des hommes et des choses , je ne trouve point dans mon esprit l'étendue nécessaire pour être un bon ministre; enfin, je n'ai p^int cette habitude du monde, cette aisance de manières, qui est aussi une chose nécessaire dans certaines positions : le cabinet me convient mieux que le salon , et je sens que je serais passablement déplacé à la cour. > lr\ é au sein de la révolution , mon éducation a été manquée comme celle de beaucoup d hommes de mon âge, et rien ne peut suppléer à ce dé-
hat
En un mot, la conscience de mon insuffisance m'effraie an point que je ne puis me familiariser avec la pensée de l'énorme fardeau d'un portefeuille.
De là , mon cher ami , je conclus que si j étais appelé à cette haute mission dont vous me parlez, j'y perdrais bientôt l'espèce de réputation de talent que m'ont faîte quelques succès d'audience.
Communiquez ces aveux, priez qu'on les pèse, et détournez de moi,' s'il se peut , le calice d'amertume.
Quelle que soit la décision , vous pouvez répondre de mon dévouement. Les doctrines du ministère actuel sont les miennes ; point de réaction , point de violences , mais plus de concessions; en deux mots justice et fermeté , voilà ma devise; la Charte, voilà mon évangile politique.
ïjt reproche d'hostilité à la religion et au clergé est assez plaisant au moment même où les journaux de la faction m'accusent d'être jésuite et congrêganiste; vous comieudrez que c'est jouer de malheur.
Vous avez bien dit : je n'ai pas le bonheur d'être dévot; j'y viendrai sans doute, et c'est là une de mes espérances pour le temps où les illusions s'évanouiront ; mais je tiens à la religion de mes pères, et je regarde même comme certain qu'on ne peut être bon royaliste sans croire en Dieu; or, je pense que personne ne me contestera d'être royaliste.
Tout cela est absurde et ne mérite que du mépris.
Bonjour, mon cher ami , je n'ai pas besoin de vous dire combien je vous aime. GuaRiroir-IUmrrLia.
P. S. Ma femme est un peu malade , à Genève, et je suis forcé de partir dans deux heures pour aller passer deux jours auprès d'elle; je serai ici avant votre réponse. Ayez soin , quand vous m'écrirez pour moi seul , de mettre mon nom sur l'adresse.
iô. Ciivbert de Praille (Louis), âgé de 39 ans, capitaine d artillerie en réforme, demeurant à Paris, rue de Montholon, n. S.
J'étais à la campagne le lundi 26 juillet ; arrivé à Paris le mardi 27, j'ai appris la promulgation des ordonnances qui avait eu lieu la veille; j'ai sur-de-champ été curieux de savoir l'effet qu'elles produisaient, et je suis allé sur la place de la Bourse; là, j'ai rencontré des gens qui me dirent : « Eh bien ! voilà les coups « d'état arrivés ; çà ne sera pas long maintenant. » Rentré chez moi , après la bourse, et à cinq heures et demie, j'entendis battre le rappel, et le 5 • régiment, caserne non loin de chez moi, se porter en toute hâte vers le centre, c'est-à-dire vers le Palais- Royal. Curieux alors de savoir ce qui s'y passait, je m'y rendis; à la hauteur du Théâtre-Français , déjà au milieu des rassemblements , j'entendis les cris : Vive la Ligne ! La Ligne ne tire pas ! La Ligne est à nous / Pénétrant plus avant, dans l'intention de traverser la rue Saint-Honoré, je vis effectivement des pelo-
tons du 5« régiment, se dirigeant de la place du Palais-Royal du côté de la place Vendôme, ne faisant aucune démonstration hostile , et occupant la largeur de la rue. Voulant être éclairci sur la vérité du refus prétendu de la ligne, je traversai la rue Saint- Honoré, me dirigeant sur la place du Palais-Royal qu'occupait un fort détachement de gendarmerie. Là, je questionnai l'officier pour savoir ce qui se passait ; il me répondit qu'effectivement l'officier commandant la ligne avait refusé de faire feu, alléguant l'absence d'un commissaire de police, et ne voulant pas se trouver dans le même cas de la rue Saint-Denis. « Mais , dit-il , ■ de ce côté, en me montrant la rue Saint-Honoré, du côté de * • la rue du Coq , la garde a déjà fait feu trois fois ; c'est là , me « dit-il , que l'attaque est la plus vigoureuse. » Lui ayant demandé quels étaient les moyens d'attaque de la multitude , il me fit remarquer la terre couverte de pierres , par lesquelles plusieurs gendarmes avaient été abîmes. Il me fit voir, en outre, les débris d'une barricade recommencée trois fois.
Demandé au témoin si l'officier de gendarmerie lui avait dit que des coups de feu eussent été tirés sur la troupe ;
II a répondu que non.
Demandé au témoin si il a été personnellement témoin que des sommations eussent été faites de la part de l'autorité civile; Il a répondu n'en avoir aucune connaissance.
i 7. Lecomte (Louis-André), âgé de 42 ans, propriétaire, ancien avoué à Joignjr, demeurant à Paris, rue HauteviUe, n. 32.
En 4822, j'étais avoué à Joigny ; j'en exerçais les fonctions depuis dix années, lorsque je fus compris dans une accusation de conspiration qui avait, disait-on, pour but le renversement du gouvernement des Bourbons. Arrêté dans mon domicile à Joigny, je fus jeté dans les prisons de cette ville où je restai soixantetrois jours. La chambre d'accusation de la cour royale de Paris, saisie de cette affaire , décida qu'il n'y avait pas charges suffisantes contre moi, et je fus mis en liberté.
Quelques jours après, et malgré cet arrêt, une ordonnance du roi , contresignée de Peyronnet, datée du 3 juillet \ 822 , me révoqua de mes fonctions d'avoué sans déduire aucun motif. Le barreau de Paris réclama vainement contre cette décision arbitraire, et c'est en vain aussi que mes réclamations furent portées à la Chambre des députés , M. de Peyronnet défendit cette ordonnance et y persista.
Peu de temps après je me présentai chei lui pour lui reprocher de m'avoir ruiné par la révocation de mes fonctions. J'ajoutai que sa décision était illégale, odieuse et arbitraire ; il me répondit que, quand bien même il aurait apporté de l'arbitraire dans cette affaire , les circonstances graves dans lesquelles l'on se trouvait l'y autorisaient, puisqu'il s'agissait de maintenir le gouvernement alors existant. Je lui demandai l'autorisation de pouvoir au moins présenter un successeur. Il me dit que ma présentation serait un titre d'exclusion ; et il tint en effet parole, puisque je fus dépouillé de mon état sans avoir même cette dernière ressource.
Le 27 juillet dernier, en revenant du faubourg Saint-Germain , je vis un rassemblement nombreux près de la barrière des Sergents ; plusieurs coups de fusil partis de la place du Palais-Koyal avaient déjà été tirés par la gendarmerie sur le peuple. Je m'avançai vers le commandant de la gendarmerie, pour l'engager à ne plus foire tirer sur le peuple. Il ne tint aucun compte de mes observations, et me menaça de me frapper de son sabre, si je ne me retirais à l'instant même. Je lui représentai qu'il serait comptable un jour du sang qu'il faisait répandre, et je m'éloignai pour me soustraire aux effets de ses menaces.
Le lendemain, 28 juillet , je parcourus à cheval plusieurs quartiers de la capitale pour encourager les habitants et les diriger dans leurs projets de défense. En entrant dans la rue d'Antin , j'aperçus environ cent cinquante hommes de troupes de ligne qui étaient à l'autre extrémité de cette rue, et qui firent feu sur moi et sur plusieurs autres personnes. Je n'eus que le temps d'entrer précipitamment dans la maison du notaire, et je fus assez heureux pour ne pas être blessé. Il était environ trois heures après midi.
Une heure après, en traversant le boulevart qui conduit à la rue de la chaussée d'Antin , j'essuyai le feu de la garde royale campée sur le boulevart vis-à-vis la rue de la Paix*
Le 29 juillet , je me portai à l'Hotel-de-Viue , où je restai , et je fus bientôt nommé secrétaire de la commission municipale de Paris. Dans l'exercice de ces fonctions, je fus appelé à entendre les propositions qui furent faites à la Commission par les envoyés de Charles X , et je pris connaissance des ordonnances qui révoquaient celles du 25, et qui composaient un nouveau ministère, à la tête duquel se trouvait M. de Mortemart.
1 8. Belles ( Aimable- Se vérin ), âgé de 33 ans , avocat, demeurant rue Travers ière ,n. 15.
Quelques minutes avant sept heures, le mardi 27 juillet, un détachement de lanciers qui venait de la rue de l'Échelle, s'étant trouvé arrêté par une barricade faite dans la rue Saint- Honoré avec un omnibus , des troupes d'infanterie se présentèrent pour faire évacuer la rue et détruire les barricades. A peu près à ce moment, une pierre ayant été lancée de la maison qui fait le coin de la rue des Pyramides sur un détachement de garde royale qui passait, ce détachement s'arrêta et tira un gi and nombre de coups de fusil aux croisés de cette maison. Au même instant , un détachement de cavalerie revenant de faire une charge dans la rue Traversière, une pierre fut lancée, sur ce détachement, d'une maison de la rue Traversière et blessa même un cheval de manière à le faire rester en arrière. Au moment où ce détachement fut rentré dans la rue Saint-Honoré , un peloton d'environ douze hommes d'infanterie, qui se trouvait stationné dans cette rue en face de la me Traversière , se mit à faire plusieurs décharges dans la rue Traversière , quoiqu'il n'y eût absolument personne dans cette rue qui avait été entièrement évacuée au moment de la charge de cavalerie. Ces décharges tuèrent deux personnes dans les maisons de la rue Traversière et une dans la rue Richelieu. Du reste, je dois dire qu'à ce moment l'exaspération produite par les premières décharges faites dans la rue Saint-Honoré était telle qu'il eût été impossible aux troupes de ne pas faire usage de toutes leurs armes.
49. Troissard (Alexis-Marie- Jean-Pierre), dgé de 33 ans , officier de paix de la ville de Paris, demeurant impasse du Doyenné, n. 3.
Le 27 juillet je fus désigné par M. le chef de la police municipale pour exercer une surveillance sur les boulevarts des Capucines et de la Madeleine. Je m'y rendis à deux heures et je ne quittai qu'à minuit. Pendant ces dix heures, je vis faire beaucoup d'arrestations, surtout par l'officier de gendarmerie qui se trouvait de service au ministère des affaires étrangères. Deux commissaires de police, MM. De Mazurg et Courteille, furent mandés pour interroger les personnes arrêtées que l'on déposait au poste du ministère. Le 28, je me rendis de très bonne heure à la préfecture de police , où j'appris que M. le préfet était déjà
parti, et où l'on me dit que ce que nous avions de mieux à faire était de songer à notre sûreté personnelle. Après être resté quelque temps à la préfecture de police, je sortis avec un de mes collègues, M. Avril. Nous nous rendîmes à mon domicile, et de là nous fûmes voir ce qui se passait dans Paris. Nous passâmes par les rues de Richelieu et Vivienne, la place de la Bourse, la rue Montmartre, celle des Vieux-Augustins et autres, après quoi nous revînmes aux Tuileries et nous demandAmcs à parlera M. le prince de Polignac, auquel uous rendîmes compte des engagements meurtriers dont nous avions été témoins sur les différents points que nous avions parcourus. Après une seconde course dans Paris pendant laquelle nous nous convainquîmes de plus en plus de l'élan qui animait la population, nous retournâmes encore aux Tuileries dans la vue d'éclairer, s'il était possible , M. le prince de Polignac sur le caractère de la révolution qui se préparait. Nous trouvâmes aux Tuileries M. de Peyronnet, auquel M. Avril rendit compte de nos observations ; après quoi il lui indiqua, comme moyen de ramener l'ordre, l'emploi de la garde nationale qui commençait à s'organiser, et qui occupait déjà, conjointement avec la ligne, le poste de la banqnc de France. M. de Peyronnet répondit que l'organisation de la garde nationale était illégale». Cette indication ayant été répétée une seconde fois devant M. de Polignac et le maréchal, et la réponse ayant été la même, M. Avril ajouta qu'il ne parlait pas de sa légalité ; mais qu'il pensait qu'en la reconnaissant on diminuerait d'autant le nombre des ennemis. A ce moment, l'une des personnes qui se trouvaient là, sans que je puisse dire si c'était le maréchal ou l'un des ministres, dit que, si la garde nationale ne déposait pas les armes, on tirerait dessus. Voyant que nos avis n'étaient point écoutés nous nous retirâmes. Vers neuf heures du soir nous ressortimes encore dans Paris et nous suivîmes le Pont-Neuf, la rue de la Monnaie et la rue Saint-Honoré jusqu'au Palais-Royal ; ayant trouvé dans ces rues un assez grand nombre de morts, nous fûmes de nouveau à lciat-major où M. Avril rendit compte à M. de Peyronnet de l'état des choses. Il aurait ajouté, à ce qu'il m'a dit depuis, qu'il n'y avait plus qu'un seul moyen de rétablir l'ordre, c'était que M. le Dauphin vint à Paris et apportât le renvoi des ministres et le retrait des ordonnances. 11 me dit que telle était aussi l'opinion de M. de Peyronnet, mais qu'il craignait que le prince ne le voulût pas. Je n'ai point, au surplus,
entendu cette conversation qui m'a seulement été rapportée par M. Avril , et après laquelle nous rentrâmes chez nous. Le 29 , étant sorti de chez moi vers dix heures, et m 'étant dirigé vers la plaet? Louis XV , je vis sur le boulevart les troupes fraterniser avec le peuple, et j'entendis dire que les ordonnances étaient rapportées : je revins aux Tuileries pour m'en assurer, et je vis M. le duc de Raguse, dont un aide-de-camp m'assura qu'en effet ce bruit était fondé. Ayant alors remarqué que quelques personnes tenaient des proclamations de M. le duc de Raguse, qui avaient pour but la cessation des hostilités, j'en pris quelques unes afin de les distribuer, je faillis même être tué sur la place du Palais-Royal en portant une de ces proclamations aux troupes qui se trouvaient dans la maison du café de la Régence, et dont l'officier ne voulut pas me reconnaître. Je rentrai ensuite chez moi, et peu de temps après je fus témoin de la prise des Tuileries. Je n'ai d'ailleurs été chargé, le 28, d'aucune mission par le préfet de police, que je n'ai pas même vu ce jour-là ni depuis.
20. Biscaady ( Balthasar ) , âgé de 34 ans , employé à la direction générale de l'enregistrement, demeurant rue du Colysèe , n. a3.
Le 29 juillet dernier, vers une heure de l'après-midi, me trouvant dans une maison de la rue Neuve-des-Mathurins au premier étage , trois pelotons de la garde royale se rangèrent en bataille sous les fenêtres pour chasser quelques personnes qui s'étaient placées derrière la barricade établie au coin de cette me et de la rue de l'Arcade. Le capitaine qui commandait ces trois peîotons, invita les personnes qui défendaient la barricade à se retirer, ils répondirent : Des Français ne doivent pas verser le sang des Français : mettez bas les armes et fraternisons. Le capitaine observa que des Français ne rendaient pas les armes, et ajouta, avec une émotion remarquable : IVous ne voulons vous faire aucun mal; mais retirez-vous, rentrez dans vos demeures et tout sera fini. Il venait de prononcer ces mots, lorsqu'un sous-lieutenant, débouchant de la rue de la Ferme, vint annoncer au capitaine «pie le colonel ordonnait que Ton se repliât sur la Madeleine. Par un mouvement rétrograde, les trois pelotons quittèrent la rue IVeuvc-dcs-Mathurins , sans avoir fait feu sur la barricade.
2\ . MoDELOff (Philibert), âgé de 29 ans, marcluind limonadier, rue de Rolian , n. 4.
Le lundi 26 juillet, vers huit heures du soir, ayant appris que quelques groupes se formaient sur la place du Palais-Royal, j'y allai, afin de savoir quelle en était la cause, n'ayant eu jusque-là aucune connaissance des ordonnances rendues. En parcourant ces groupes, je crus y reconnaître des agents de police, ce qui me détermina à m'écarter et à rentrer chez moi. Plus tard, je ressortis encore une fois, et je trouvai sur la place du Palais-Royal des groupes beaucoup plus nombreux, et qui étaient dissipés plus vivement par la gendarmerie. Le mardi, dans la matinée, j'allai sur la place du Palais-Royal, au moment où l'on abattait l'enseigne de l'Athénée royal. Il y avait alors sur la place plusieurs commissaires de police, mais non revêtus de leurs insignes. Les rassemblemnts étaient nombreux, mais tranquilles, et aucun de ceux qui les composaient n'avait d'armes, si ce n'est quelques débris de l'enseigne de l'Athénée, que l'on ramassait au moment où ils tombaient. Il y avait de la troupe en assez grand nombre sur la place du Palais-Royal ; mais je n'ai vu faire à ce moment aucune charge, quoique des pierres eussent été jetées à la gendarmerie. Dans l'après-midi, étant encore sorti , je me trouvais dans la rue du Lycée, où il y avait beaucoup de monde, mais sans armes, lorsque j'entendis tirer les premiers coups de fusil. Ils me parurent partir de la place du Palais-Royal et être dirigés du côté de la rue Saint- Ilonoré ; mais je ne pus voir à quelle occasion et commentées premières décharges avaient eu lieu. Je revins ensuite au coin de la rue de Chartres, où je restai encore quelque temps à voir les décharges qui continuaient. Je voulais en ce moment prendre part au mouvement ; mais j'en fus empêché par ma famille, et je me décidai vers les trois heures à fermer ma porte. Le soir, vers huit ou neuf heures, j'étais assis sur le trottoir qui se trouve devant ma boutique, avec plusieurs personnes de ma famille, lorsque, sans que nous vissions aucun rassemblement et sans qu'il nous eût été fait aucune sommation, nous essuyâmes tout-à-coup un feu de peloton, qui heureusement ne blessa personne, mais dont une balle atteignit une bonne de mes enfants. Ce feu de peloton partait de la rue Saint-Honoré et était dirigé dans la rue de Rohan : je n'ai pu voir quelle était la troupe qui avait fait feu. Le mercredi soir, deux ofliciers su-
DES MINISTRES. -163 périeurs, que je ne connaissais pas, niais que l'on m'a dit depuis être M. de Foucault et le commandant de la place, vinrent me demander si j'avais des croisées sur la rue, combien j'en avais, et si je voulais y recevoir des troupes. Je refusai; ils insistèrent, en me disant que les voisins en recevaient \ mais je persistai dans mon refus. Le jeudi, vers quatre heures du matin, n'ayant pu dormir de la nuit, je vis passer une pièce de canon qui enfilait la rue de Richelieu. Vers six heures, il s'était formé dans cette rue un groupe de femmes d'environ deux cents personnes : un officier envoya du monde pour les faire disperser, mais on ne tira pas, quoique un officier général, que je crus être le maréchal , en eût donné l'ordre. Vers huit heures, je fus témoin d'une distribution d'argent faite aux troupes.
22. Delacoux (Alexis), dgê de 38 ans, docteur en médecine, demeurant rue Neuve-Saint- Roch, n. Al.
Le mardi 27 juillet, je sortis sur les trois heures pour aller voir un malade, rue de Chartres ; en revenant, je trouvai la place du Palais-Royal entièrement évacuée et bordée d'une haie de troupes ; ayant néanmoins pénétré dans l'eue» -iule , je fus violemment menacé par un gendarme qui me força de me retirer, et je fus témoin des voies de fait graves exercées par la gendarmerie contre d'autres personnes qui furent également obligées de se retirer. Vers six ou sept heures du soir, le généraJ de Wall, avec son état-major, vint se placer au coin de la rue Xeuvc-des-Petits-Champs et de la rue Neuvc-Saint-Koeh , dans laquelle il y avait beaucoup de momeinent; et plusieurs charges furent faites par ses ordres contre le peuple qui , de son côte . Luirait des pierres aux troupes. Le soir, et vers dix heures, je passais dans la rue de Rohan, lorsqu'un détachement de cuirassiers y arriva en criant Vive le roi et à bas la Cluwte! Il fut à l'instant même assailli d'une grêle de pots de fleurs et de pierres jetées des croisées, et il se mit à charger les habitants qui se trouvaient dans la rue, en renom elant ses cris. Le mercredi, après plusieurs courses faites dans Paris, je me trouvais sur la place des Victoires, où s'était reunie une foule nombreuse, et où l'on délibérait sur les moyens à prendre pour résister aux troupes ; on venait même de décider que l'on ne s'en prendrait pas à l'infanterie, qui montrait d'assez, bonnes dispositions, lorsqu'un régiment de ligne, précédé d'un escadron de cavalerie , déboucha sur la place venant de la place Vendôme.
Le colonel , en arrivant, abattit avec son sabre un drapeau tricolore porté par un citoyen , en lui disant : Tu mériterais que je te passe mon sabre au travers du corps. Cependant, comme la troupe paraissait disposée à fraterniser avec les habitants, on ne s'opposa pas à son passage, comme on aurait pu le faire. Arrive sur la place, le régiment fit une décharge en Pair en signe de réconciliation ; mais un instant après les armes furent rechargées et une décharge faite sur la foule qui ne s'attendait plus à rien. Cette décharge tua deux personnes et en blessa trois autres. On se mit à crier à la trahison et l'on se dispersa lentement. Le peuple se dirigea ensuite vers la place de Grève, où la lutte était plus vivement engagée. Vers les six heures, me trouvant sur la place du Louvre, je vis un fort détachement de la garde royale se former en bataillon carré sur la place, et tirer un grand nombre de coups de fusil aux croisées, sans en avoir été aucunement provoqué. Les décharges se faisant même dans toutes les directions, je fus obligé, pour les éviter, de me mettre à l'abri du tonneau à eau qui sert à la place des fiacres, et d'y rester près d'une demi-heure. Ce feu ayant enfin cessé, je me rendis, en suivant une partie des quais,à la rue du Mouton, où je fus témoin des combats qui se livrèrent sur la place de PHùtel-dc-Ville. Avant d'y arriver, j'avais rencontré, sur le pont au Change, un détachement de cuirassiers qui venait d'essuyer, sur la place du ChAtelet, une décharge de la part des habitants, qui leur avait tué plusieurs hommes. Le jeudi, vers midi et demi, je me trouvais dans la rue Saint-IIonoré : après plusieurs engagements assez vifs, des signaux avaient été faits, et le feu avait cessé de part et d'autre, lorsque plusieurs décharges partirent des croisées où la garde royale était placée; elles étaient dirigées sur les habitants qui ne s'y attendaient plus. Le feu recommença alors très vivement, et, peu de temps après, la retraite des troupes ayant été opérée, le combat cessa entièrement.
23. De Vougy ( Jean-Louis-Rem i Micron, vicomte), âgé de 59 ans, officier supérieur de cavalerie, demeurant à Paris, rue Saint-Dominique ,n.\l.
Après avoir pris connaissance d'une lettre adressée à M. le Président de la cour, signée l'ex-conseiller d'état, préfet de police, Mangin, et datée de Berne, le 9 décembre 1830, le témoin a déposé ainsi qu'il suit :
En ma qualité de major de la gendarmerie de Paris, je n'avais, à moins d'ordre spécial, aucun commandement actif, aussi n'ai-je participé à aucun des mouvements militaires des 27, 28 et 29 juillet; la seule part que j'y aie prise a été de donner le mardi , et en l'absence momentanée du colonel , l'ordre à un détachement de gendarmerie, de se porter sur la place du Palais-Royal où sa présence était nécessaire. Je nie souviens que le même jour, étant dans le cabinet de M. le préfet de police» je l'ai vu entouré de plusieurs commissaires de police auxquels il donnait dès ordres; je présume que ces ordres étaient relatifs aux mesures à prendre et aux sommations à faire pour disperser les rassemblements, mais je ne puis l'affirmer n'ayant été aucunement chargé de ce service.