‹ Procès des ministres de Charles XChapitre 27 sur 42 · ENTENDUS PAR COMMISSION ROGATOIHE · texte numérisé non relu

ENTENDUS PAR COMMISSION ROGATOIHE

h . de Saint-Germain (Charles-Jean-Louis), ex-Ueutenani au 3« régiment d'infanterie de Vcx-garde , âgé de 34 ans > demeurant à Orléans , rue Sainte- Anne n. i 5.

Le 25 juillet dernier, j'étais de garde au Pont-Tournant; je commandais le poste i il y avait , comme à l'ordinaire , viogt-

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cinq ou trente hommes , tant Suisses que Français. J'ai descendu la garde le 26, vers neuf heures du matin; le rapport que j'ai fait était rien de nouveau. Je me suis réuni pour dîner à d'autres de mes camarades à une table d'hôte près l'Ecole militaire, et c'est là que j'ai appris que les ordonnances étaient dans le 3fonitcur; je n'ai rien autre chose à dire sur cette journée du 26. Ijc 27, à cinq heures de l'après-midi, le sergent de semaine vint me prétenir de me rendre à l'École militaire pour prendre le commandement d'un piquet de trente hommes. En arrivant dans la cour de l'École, M. de Pleinesclves , mon colonel, me dit : « Vous allezprendre ce piquet de trente hommes : vous irez chez le maréchal de service; vous lui direz que j'ai été prévenu par le capitaine de ronde que le poste du Palais-Royal se trouvant as- " sailli , j'ai cru , pour le bien du service , devoir envoyer le piquet pour le renforcer; si Son Exe. n'approuvait pas cette mesure, le piquet rentrerait à sa caserne. » Ayant pris les ordres du maréchal de service, duc de Raguse, il me dit de conduire le piquet au Palais-Royal. Je me mis en marche aussitôt : arrivé dans la ruedeRohan, un grand nombre d'individus qui paraissaient pris de vin nous crièrent de retourner à la caserne et de respecter leurs ordres ; cette défense était accompagnée des injures les plus grossières. Lorsque nous voulûmes entrer dans la rue Saint- Honoré, nous trouvâmes une barricade formée avec un omnibus et une charrette de porteur d'eau ; ayant été obligés pour passer d'écarter cette barricade , nous fûmes assaillis de pierre; plusieurs de mes hommes furent blessés. Dans ce moment les armes n'étaient pas chargées, sans cela les soldats auraient pu en faire usage : arrivés à la cour du Palais-Royal, je remis mon détachement sous les ordres du chef de poste. Je dois vous dire que les hommes qui nous ont assaillis dans la rue Saint-Honoré appartenaient aux classes malheureuses du peuple. Après m'étre promené pendant quelques instants sur la place du Palais-Royal , je me dirigeai du côté de la rue Saint-Honoré , où nous avions placé plusieurs factionnaires , et m'étant aperçu que quelques uns d'entre eux se laissaient entourer par des groupes, je leur dis qu'il ne fallait pas se laisser approcher ainsi, et qu'ils devaient écarter la foule. Dans ce moment je reçus une pierre dans la poitrine ; les sentinelles ne tirèrent pas. La douleur que me fit éprouver ce coup fut tellement vive , que je fus obligé de rentrer au corps de garde, où je passai plusieurs heures. Pendant te temps que j'y étais , il arriva un bataillon de mon régi-

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ment, qui se plaça sur la place du Palais-Royal. Dans la soirée je fus visiter les factionnaires que nous avions mis autour du Palais- Royal. Plusieurs ayant été assaillis, avaient été obligés de faire feu pour se défendre ; un d'eux avait désarmé un bourgeois porteur d'un fusil à deux coups, sur lequel était gravé le nom de Lepage : comme mon service était intérieur, je ne sais pas ce qui, dans cette soirée du 27, a pu se passer dans les rues environnantes. Ce que je puis vous affirmer, c'est que nos sentinelles n'ont tiré qu'après avoir été attaquées et avoir reçu des pierres ; les officiers leur avaient recommandé d'agir avec la plus grande modération. Le 28, vers Jieuf heures et demie du matin, après avoir été relevé au poste du Palais-Royal, nous suivions les rues qui nous conduisaient à la caserne ; arrivé à la place du Carrousel, le maréchal de service nous flt dire d'arrêter et d'attendre ses ordres : un instant après, le 3e régiment, commandé par le colonel , arriva et se mit en bataille devant le château. Le colonel, quelques minutes après, me fit dire par un officier de prendre quinze hommes de mon détachement, de me rendre de suite sur le quai des Célcstins , et de voir si le \ 5° y était en bataille; et, après avoir vérifié ce fait, d'en rendre compte au maréchal de service. J'obéis aussitôt. Étant arrives sur la place de Grève, sept ou huit cents personnes, dont la plupart étaient armées d'armes à feu, quelques unes de bâtons, coururent sur nous en vociférant. J'arrêtai aussitôt mon détachement ; je m'avançai seul vers le peuple avec l'intention de l'apaiser : à peine avais-jc fait quelques pas, que Ton fit une décharge sur moi et sur mes hommes, dont deux furent tués et presque tous blessés; moi-même je fus blessé ; j'ai encore des balles dans le bras gauche et plusieurs grains de plomb au ventre et à la figure ; mes habits et mon bonnet à poil étaient percés en plusieurs endroits ; je ne sais pas comment j'ai pu échapper à cette fusillade, car on tirait à douze ou quinze pas. Mes soldats ont tiré alors, et plusieurs hommes sont tombés. Craignant d'être entouré par la foule, j'ai battu en retraite jusqu'au pont Notre-Dame : sur la route on tirait sur nous , et j'ai entendu siffler les balles; heureusement pour mon détachement, un bataillon du régiment arriva ; on me fit monter dans un cabriolet ; mais comme on tirait sur moi et que le cabriolet était percé de plusieurs balles , le conducteur arrêta et me fit descendre ; je rejoignis alors le bataillon qui , dans ce moment , était sur le pont Notre-Dame et qui revint sur la place du Car-

rouseL, après avoir passé par le Palais de Justice et le Pont-Neuf. Je fus rendre compte au maréchal de service de ce qui s'était passé ; il me questionna un instant et me laissa entre les mains des chirurgiens : un instant après je fus conduit à l'hôpital, où je suis resté trois semaines. Je ne sais pas si les sommations ont été faites au peuple dans ces différentes journées, mais ce que je puis vous affirmer, c'est que dans tous les endroits où je me suis trouvé, la troupe ne s'est servie de ses armes que pour se défendre ; ce sont toujours les bourgeois qui ont commencé. Dans ces différentes journées, je n'ai vu aucun commissaire de police, et c'est tout ce que je sais.

2. de Blair (François-Isidore), âgé de 55 ans , chef de bataillon, capitaine au 3e régiment de l'infanterie de V ex-garde , demeurant aux Étangs.

Dans la journée du dimanche 25 juillet dernier, je n'ai pas quitté ma chambre, j'étais indisposé; je n'ai rien su, et je n'ai reçu aucun ordre.

Le 26 , je fus nommé de piquet dans l'après-midi , pour me tenir prêt à marcher ; je passai en conséquence la nuit au quartier, les armes du piquet étant en faisceaux dans la cour, les hommes dans leurs chambres, jetés sur leurs lits, habillés; la nuit se passa sans ordre ni mouvement.

Le 27, le régiment sortit de l'École militaire dans l'aprèsmidi, avec toas les officiers supérieurs; vers quatre ou cinq heures, plusieurs détachements furent commandés pour la rue Saint-Honoré , le Palais-Royal et le Louvre j j'étais destiné pour commander le détachement du Louvre. Déjà j'étais en route avec mon détachement, lorsque mon colonel courut après moi, me donnant ordre de remettre le commandement de mon détachement à mon lieutenant, d'en retirer vingt-cinq ou trente hommes, de me diriger dans la rue Saint- Nicaise, avec un détachement de gendarmes de la garde commandé par un officier que j'avais alors sous mes ordres; d'y détruire une barricade. J'observai alors à mon colonel si je devais faire charger mes armes ! Quelle demande ! me répondit-il. Oui sans doute, vous allez les faire charger, et vous repousserez la force par la force. Comme je sortais du guichet, une vive fusillade s'engageait dans la rue Saint-Honoré. Dans la rue Saint-Nicaise , je trouvai une misérable barricade qui nous arrêta faiblement; toutefois, mon détachement fut as-

m procès

sailli de pierres et de pavés; au débouché delà rue Saint-Nicaise, j'en trouvai une formée de deux omnibus renversés; une foule innombrable de populace derrière, qui y avait amoncelé plusieurs tas de briques et de pavés; j'y fus, comme dans la rue Saint-Nicaise, assailli; alors je fis mettre mon peloton en bataille vis-à-vis la barricade ; j'y fis charger les armes, et alors porter mon peloton en avant, et la baïonnette en avant; la foule rellua dans les rues adjacentes. Quelques hommes de mon détachement, qui s'étaient imprudemment portés quarante à cinquante pas en avant, furent assaillis par des pavés, et il leur fut tiré deux coups de fusil ou pistolet, l'un d'un entresol et l'autre d'un étage plus élevé : ces hommes ripostèrent ; je courus après les faire rentrer au peloton. Les omnibus ayant été détournés assez pour donner passage à quatre chevaux de front, je donnai ordre à l'officier de gendarmerie de balayer les rues, ce qu'il exécuta, et vint reprendre son poste un quartd'heure après. Dans les deux heures environ que je passai dans cette position, je fis plusieurs fois détacher des patrouilles de cette même cavalerie pour arrêter la foule toujours croissante; vers la nuit je fus relevé par un autre capitaine du même régiment, et rentrai au noyau de mon bataillon, sur la place du Carrousel, où nous restâmes jusque vers minuit, où nous rentrâmes à l'École militaire

Le 28, vers six ou sept heures du matin, le régiment sortit de l'Ecole militaire, et fut de nouveau s'établir sur le Carrousel. Vers neuf heures environ, mon bataillon prit les armes, se dirigea vers le quai de Saint-Germain l'Auxerrois, la place du Châtelet, et rentra encore au Carrousel. Environ deux heures après être rentré au Carrousel, le régiment en entier pris les armes, suivi d'un gros détachement de lanciers et de plusieurs pièces d'artillerie. Les grenadiers de mon bataillon étant détachés en avant et sur la droite, je me trouvais alors tête de colonne ; mon chef de bataillon m'ordonna, pour en éclairer la marche, de me porter à une centaine de pas en avant. Arrivé au quai de Saint- Germain l'AuxerroisJe trouvai deux factionnaires de gardes nationaux posés a l'entrée de cette rue, qui rendirent les honneurs amon peloton; je continuai toujours ma route, remontant les quais; arrivé vers le pont du Chatclet, j'entendis sur mes derrières de fortes décharges d'artillerie et de mousqueterie ; nous arrivâmes ainsi jusque sur la place du Châtelet, où le chef de

bataillon nous nt former en bataille, le dos à la rivière, face à

une multitude innombrable qui remplissait la place. Le commandant réitéra très souvent la sommation de se retirer. Environ un quart d'heure après être établi, un détachement de voltigeurs poursuivis et blessés pour la plupart, ainsi que l'officier qui le commandait, fut heureux de trouver le bataillon pour leur salut. Le chef de bataillon détacha de suite à leur secours un peloton de grenadiers; alors une fusillade s'engagea du Pontau-Change, du quai conduisant à la place et de plusieurs croifond de la place du Chatelet; nous eûmes là beaucoup blessés. Le chef de bataillon jugeant notre place point convenable nous fit passer la rivière ; nous remontâmes alors, à la faveur du parapet, vers les ponts au Change, Notre-Dame et d'Aréole. J'eus ordre d'enlever celui de Notre-Dame , ce que j'exécutai avec la perte d'un sergent, d'un sapeur, tués, quatre voltigeurs et six hommes du centre blessés; je restai environ une demi-heure dans cette position , tenant la rue qui fait face au pont, et observant les quais \ droite et à gauche. Nous fûmes renforcés d'un bataillon suisse, et dirigés par le général Saint- Chamans sur la place de Grève, où il s'engagea une très vive fusillade. L'ennemi rejeté dans toutes les rues aboutissantes, maintenu par de simple piquets, on nous entassa dans le fond de la place, dominés de toutes parts par les croisées de l'autre côté du quai. On nous tua, dans cette marche, beaucoup d'hommes, et de chevaux aux lanciers et aux cuirassiers. Vers la ndit, le général Saint-Chamans, qui commandait toute cette marche, ne recevant pas d'ordre, nous fit tous entrer dans FHôtel-de- Ville; nous y restâmes jusque vers minuit, relevant de temps en temps les postes engagés; nous fîmes tranquillement, mais pas sans inquiétude, notre retraite sur l'École militaire, emmenant avec nous cent cinquante à deux cents

>, un peu après le jour, nous reprimes de nouveau les »s; nous nous dirigeâmes encore sur le Carrousel, que nous quittâmes une deiùi-heure après, pour nous établir dans le jardin des Tuileries, avenue des Feuillants, et ordre d'établir des postes à toutes les rues aboutissant à la rue de Rivoli. Nous restâmes deux à trois heures environ dans cette position, et nous fûmes nous établir place Louis XV, près l'hôtel delà marine; des tirailleurs parisiens , faufilés le long du quai d'Orsay , la Chambre des députés et le Palais Bourbon, nous incommodant fort, la compagnie de voltigeurs du 3e bataillon reçut

ordre de passer le pont Louis XV, de les débusquer de leur position et de s'y établir, ce qu'elle exécuta avec une perte de neuf hommes.

Vers le milieu du jour, le général Quinsonnas vint nous faire reprendre les armes, et nous donner l'ordre de nous retirer dans les Champs-Élysées; nous nous y formâmes en bataille le temps seulement d'y attendre la compagnie de voltigeurs détachée. Quelques instants après, le major-général , sorti des Tuileries par le Pont-Tournant, avec son état-major, nous fit effectuer notre retraite sur Saint-Cloud.

Partout où je me suis trouvé , des sommations ont été faites par les officiers commandant les postes, pour que la foule ait à se retirer; tous mes camarades et moi-même avons couru souvent le danger de la mort pour retenir nos soldats, pour les empêcher de tirer sur les personnes aux croisées, et sur celles non armées.

Il n'est point à ma connaissance que des instructions aient été données pour faire faire les sommations prescrites par la loi , pour la dispersion des rassemblements, sommations qui furent cependant faites, comme je l'ai indiqué ci-dessus.

J'atteste que partout où les soldats ont fait feu , avec ou sans ordre, comme cela est arrivé plusieurs fois, ce n'a jamais été qu'après des. coups de pi>tolct ou de fusil tirés des croisés ou des caves, ne tenant point compte des pavés ou des briques lancés.

Sur tous les points où je me suis trouvé, les hostilités ont commencé du côté des rassemblements, qui tiraient des coups de fusil sur les militaires.

3. Df.launay ( Louis-Julien >, age de 33 eau, officier en demisolde , demeurant à Hédé.

Le 25 et le 26 juillet dernier, il n'est parvenu à ma connaissance aucun ordre relativement aux événements politiques. Je n'ai vu ces deux jours-là aucun rassemblement. Ce n'est que le 27 au matin que j'ai appris, en déjeunant, l'existence des ordonnances. A quatre heures de l'après-midi , nous avons reçu l'ordre de nous tenir prêts ; à cinq heure? , on nous ordonna de nous rendre à la caserne et de prendre les armes. Je fus dirigé , avec ma compagnie , que je commandais alors , mon capitaine étant de garde au Palais-Royal, sur la place Louis XVI, où se trouvèrent réunis quatre à cinq bataillons de la garde.

DES MINISTRES. 473 Une heure après , le bataillon dont je faisais partie fut conduit sur la place du Carrousel. Vers sept heures , un capitaine d'état-major vint demander un détachement de trente hommes , de la part du maréchal de service. Je reçus l'ordre de mon chef de bataillon , de suivre ce capitaine avec trente hommes. En traversant la place du Carrousel, ce capitaine me demanda si les armes étaient chargées; sur ma réponse négative, il me fit commander de les charger. Au moment où les hommes chargeaient les armes , un détachement de lanciers de la garde, arrêté par les barricades de la rue Saint-Honoré, revint par la rue du Guichet de l'Échelle, en criant en avant l'infanterie; aussitôt les armes chargées, je suivis , avec mon détachement, le capitaine d'état-major. A peine entrés dans la rue Saint-Honoré, et la première barricade étant enlevée , une grêle de briques lancées de dessus les toits , nous tomba sur la tête. Les soldats se sentant attaquées, et encouragés par les ordres du capitaine , firent feu sur tous les bourgeois qufse présentèrent devant eux aux Croisées. Le capitaine me donna ensuite Tordre de faire enlever une barricade qui se trouvait en face le bout de la rue des Pyramides. Une autre barricade, qui se trouvait à peu près à cent pas plus loin , couvrait une populace nombreuse. Mon capitaine me donna ordre de faire feu sur ce rassemblement; mais je m'y opposai , en lui observ ant que j'apercevais derrière cet attroupement un autre détachement de la garde. Je m'avançai alors seul, et j'invitai les hommes qui faisaient partie de cet attroupement à se retirer, sans quoi j'avais l'ordre de faire feu. L'attroupement se dissipa aussitôt. Le capitaine somma les locataires de la maison d'où l'on nous avait jeté des pierres d'ouvrir les portes, et envoya un sergent, avec quelques hommes, pour tacher de saisir ceux qui les avaient jetées, mais on ne trouva que quelques locataires.cn alarmes, dont deux avaient été tués et un blessé. ) On nous dit que ces trois personnes étaient des Anglais. ) En nous rendant dans cette rue, nous ne reçûmes point l'ordre de faire les sommations prescrites par la loi. Je pris sur moi de faire la sommation dont j'ai parlé , que je répétai plusieurs fois dans la soirée , et qui m'a réussi auprès des petits attroupements qui se présentèrent devant moi dans la rue de Rivoli , au bout de laquelle je fus placé avec mon détachement. Nous rentrâmes au quartier entre onze heures et minuit. Le 27, je ne vis aucun bourgeois en armes. Les cris que j'entendis partir de ces rassemblements étaient :

Vive la liberté! Vive la Cliarle ! A bas les ministres ! Le 28 , à sept heures du matin, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à prendre les armes pour neuf heures. Nous fûmes conduits directement à la place du Carrousel. Peu de temps après , M . de Saint-Germain, lieutenant au régiment, qui descendait de garde du Palais-Royal, fut envoyé avec quinze hommes sur le Pont Neuf. Un quart d'heure après, le bataillon dont je faisais partie , accompagné d'un détachement de lanciers , fut dirigé du coté de la place de Grève. A peine arrivés au Pont-au-Change , sur la place du Chàtclet , nous entendîmes quelques coups de fusil , et nous vîmes arriver en désordre M. de Saint-Germain et treize hommes ; presque tous étaient blessés. La compagnie de grenadiers du bataillon fut envoyée pour repousser un attroupement nombreux et armé qui poursuivait ce faible détachement : quelques coups de fusil l'eurent bientôt dispersé. La compagnie de grenadiers étant rentrée , le chef de bataillon nous reconduisit à la place du Carrousel , d'où nous repartîmes, renforcés par un détachement de cuirassiers de la garde et deux pièces de canon. De retour au Pont-au-Changc , nous traversâmes la Seine , et nous longeâmes le quai aux Fleurs. Arrivés au bout du pont Notre-Dame , la cavalerie qui était eu avant , arrêtée par une fusillade qui venait de la rue Planche- M ibray , cria en avant l'artillerie. On lit place aux deux pièces, qui, bientôt placées en batterie sur le milieu du pont , tirèrent plusieurs coups sur le rassemblement qui encombrait cette rue. Pendant que l'artillerie faisait ce feu , l'infanterie riposta à une vive fusillade qui lui venait de la place de Grève et des quais environnants. Les tambours battaient la charge, <t nous arrivâmes, sur la place de Grève par le pont qui donne sur cette place. Deux officiers et quelques hommes étant tombés, et les çoups de fusil nous arrivant de toutes parts, tant des croisées que des quais , nous fûmes obligés d'évacuer la place et de nous retirer sur le quai de Gèvres. Les deux pièces arrivant à notre secours et placées sur le milieu de la place , firent un feu qui nous aida à nous en rendre maîtres une seconde fois. Un instant après, mon chef de bataillon m'envoya avec huit hommes à l'autre bout du pont , pour en chasser tous les hommes armés qui nous tiraillaient du quai opposé. J'y restai à peu près un quart d'heure , en défendant hautement à mes hommes de faire Jeu sur les bourgeois qu'ils verraient sans armes. A notre arrivée , tout le rassemblement se dispersa , et je n'eus à faire

DES MINISTRES. 175 feu que sur un homme sur lequel on tira trois coups de fusil , pareequ'il venait nous coucher en joue. Après quoi voyant le détachement dont je faisais partie évacuer la place de Grève , je le rejoignis pour éviter d'être pris entre quatre feux. Le général Talon, arrivant à ce moment, se mit à la tète du détachement qui se rendit maître, pour la troisième fois, de la place de Grève. Un instant après , un détachement des Suisses de la garde tint renforcer le nôtre qui manquait de cartouches , et placé à lVntrée des rues qui aboutissent à la place de Grève , soutint le feu jus<jii à la nuit. Sur les cinq heures du soir, le général ayant fait fouiller l'Hôtel-de- Ville , dans lequel on ne trouva personne, y fit entrer tout notre détachement auquel s'étaient jointes une partie du 50e et une partie du 53* de ligne, qui tirèrent quelques coups de fusil en arrivant .sur la place. A peine entrés dans l 'Ilôti l-d< -Ville, le général ayant rassemblé le peu de cartouches <pii nous restaient, je fus envoyé avec mon peloton dans les chambres du premier étage où je plaçai les hommes répartis à chaque croisée, afin de repousser les assaillants qui s'enhardissaient. Deux détachements furent envoyés dans l'après-midi chercher des cartouches , ils ne reparurent pas. Le feu dura jusqu'à la nuit. Le calme s'étant alors rétabli, à onze heure*» le général fit charger les blessés dans trois cabriolets qui se trouvaient sur la place, tout le monde mit sac au dus et un quai t-ti hein e après, nous partîmes sans bruit , et nous nous rendîmes en bon ordre à la place du Carrousel. Après une heure de repos, nous rentrâmes au quartier. Dans le courant de cette journée, je n'entendis parler d'aucun ordre donné pour faire lies sommations; aucune ne fut faite à ma connaissance. Quant à ce qui regarde la journée du 29 , je n'y pris aucune part. Je sais que le régiment évacua Paris dès le lendemain matin et fut dirigé avec tous les autres corps , sur Saint-Cloud, où une gratification d'un mois et demi de solde fut accordée à toute la garde.

4. de Saikt-Chamapcs ( Alfrcd-Amand-Robert) , dgc de 46 ans , officier général , demeurant à Paris, rue de Caumartin, 7i. 5.

Je ne suis arrivé à Paris, au retour des élections du département de la Marne, que le 23 ou le 24 juillet; j'en étais absent depuis le 15 juin. Le 25 et le 26 juillet , je n'ai eu connaissance d'aucun événement; le 27 juillet au soir, j'entendis diic qu'il y avait des rassemblements dans Paris, et étant de

service dans la garde royale, je me rendis de mon propre mouvement à l'état-major de cette garde , rue de Rivoli ; j'y suis resté jusqu'à dix heures et demi, sans y recevoir aucun ordre, et alors je rentrai chez moi. Le 28 juillet, entre dix et onze heures du matin, je reçus Tordre, et ce fut le premier que je reçus , de nie rendre à l'état-major de la garde royale. Aussitôt que j'y fus arrivé , le maréchal duc de Ragusc me donna l'ordre de prendre le commandement d'une colonne composée d'environ neufs cents hommes d'infanterie , cent cinquante lanciers, et deux pièces de canon ; de suivre les boulevarts jusqu'à la place de la Bastille et le faubourg Saint-Antoine ; de dissiper tous les rassemblements tumultueux ; de renverser les barricades que je pourrais trouver sur ma route , et de repousser la force par la force si j'éprouvais de la résistance. Je n'ai reçu aucune instruction pour faire les sommations prescrites par la loi, et je n'avais d'ailleurs avec moi aucun officier de police. Ma marche fut tranquille jusqu'au boulevart Bonnè-Nouvelle ; mais sur la hauteur de ce boulevart qui domine la porte Saint-Denis , je trouvai une barricade formée de planches et autres objets. La compagnie de voltigeurs qui formait mon avant-garde s'y porta rapidement pour la renverser et frayer un passage à la colonne; mais lorsqu'elle commençait cette opération, elle fut assaillie de plusieurs coups de feu, partis de la porte Saint-Denis et des encoignures des rues qui débouchent au-dessus. Les voltigeurs répondirent à cette fusillade. II n'y avait personne dans la rue; on ne voyait pas ceux qui tiraient sur nous; les coups de fusil partaient piincipalcment de la porte Saint-Denis, et il était entièrement impossible de faire aucune sommation. Je continuai ma marche vers la place de la Bastille; recevant de droite et de gauche des coups de fusil. Les officiers d'infanterie m'ayant rendu compte que leurs hommes n'avaient que peu de cartouches , et n'ayant pas de caissons de munitions avec moi , j'envoyai M. Pctît-Lamontagne, adjudant-major du régiment de lanciers, en rendre compte à M. le maréchal duc de Raguse; mais je n'ai plus entendu parler de cet officier. Arrivé sur la place de la Bastille , où je trouvai quelques troupes qui n'étaient point sous mes ordres , je me dirigeai avec ma colonne , dans la rue du faubourg Saint- Antoine , où je trouvai quelques barricades, et où je reçus une fusillade assez vive par les fenêtres des maisons ; mais cette résistance cessa , et je m'établis , avec ma troupe ,

dans la grande rue de ce faubourg. Le feu de mousqueteric ayant entièrement cessé, les habitants, hommes, femmes et enfants sortirent en foule des maisons et se mêlèrent avec la troupe. Je parlai à plusieurs groupes de ces habitants, les exhortant à rester tranquilles et à reprendre leurs occupations journalières , lorsqu'une femme s'approcha de moi et me dit qu'il n'était pas facile de rester tranquille lorsqu'on était sans argent, sans travail, et sans pain à donner à ses enfants; je lui donnai une pièce de 5 fr. , et alors beaucoup de femmes , et même d'hommes . m'ayant entouré , en me tenant le même propos , je leur distribuai l'argent que j'avais sur moi; et, dans mon rapport sur les événements de la journée que j'adressai , un instant après à M. le maréchal duc de Raguse, je fis mention de cette circonstance. 11 était alors environ trois heures après-midi , et n'ayant reçu aucun ordre de l'état-major de la garde, je jugeai que les communications n'étaient pas libres, et je me remis en marche pour les Tuileries. A la sortie du faubourg Saint-Antoine , ma colonne essuya encore une fusillade assez vive des mêmes maisons d'où le feu avait commencé quand j'étais entré dans ce faubourg. Arrivé sur la place de la Bastille , il me fut rendu compte qu'on ne pouvait plus passer sur les boulevarts, à cause des abattis d'arbres et des barricades , et je nie décidai à prendre la rue Saint-Antoine; mais cette rue était fortement barricadée et défendue par une fusillade très vive et meurtrière partant des fenêtres des maisons, et, mon infanterie ayant usé ses cartouches , je me décidai à passer la Seine au pont d'Aùsterlitz , où je ne rencontrai qu'une résistance légère , et je me rendis par les boulevarts neufs , à l'esplanade des Invalides, où, après avoir laissé reposer ma troupe, je reçus l'ordre, par un ofïicier qui me fut adresse? par M. le duc de Raguse, de me rendre sur la place Louis XV, où j'arrivai entre dix et onze heures du soir. Après y avoir établi les troupes sous mes ordres, je me rendis à l'état-major de la garde, rue de Rivoli , où je fis à M. le maréchal duc de Raguse, le rapport verbal de tout ce que je viens de dire. Je retournai sur la place Louis XV, -et le 29 juillet, vers huit heures du matin, un aide-dc-camp de M. le duc de Raguse m'apporta l'ordre de me diriger, avec deux bataillons, un régiment de cavalerie et une pièce de canon, par l'allée des Veuves et le quai de Chaillot, sur la barrière des Bons-Hommes, afin de rétablir, sur ce point, les communications avec Saint-Cloud. Je me remis aussitôt en

m procès

marche avec ces troupes, et j'eus à renverser quelques barricades. Depuis la sortie de l'allée des Veuves, jusqu'à la barrière, je fus accueilli par une fusillade assez vive partant des hauteurs

rière la barrière qui" était fortement barricadée , et que je fus forcé de faire enfoncer. Je suivis alors la grande route jusqu'à l'embouchure qui mène à Auteuil ; à cet embranchement, j'eus encore une barricade à détruire, mais sans éprouver de résistance. Je traversai Auteuil et je laissai reposer un instant mes troupes dans le bois de Boulogne , car la chaleur était excessive, et elles étaient épuisées de fatigue et de besoin. Je me remis ensuite eu marche vers la barrière de l'Étoile, pour me rendre à Paris; mais, avant d'y arriver, j'appris que les troupes se retiraient de Paris, et M. le maréchal dur. de Hagusc, que je rencontrai près la barrière de l'Étoile, me donna l'ordre de conduire ma colonne à Saint-Cloud, où j'arrivai dans l'aprèsmidi, et où je l'établis au bivouac, dans la grande allée du parc qui longe la rivière et va de Saint-Cloud à Sèvres.

Dans cette dernière marche militaire , comme dans celle de la veille , il fut tiré sur ma troupe beaucoup de coups de fusil de l'intérieur des maisons et des encoignures des rues ; mais je ne vis jamais devant moi, ni à ma portée, aucun rassemblement auquel je pusse adresser une sommation , et la troupe répondait naturellement aux coups de fusil qui , à chaque instant , étaient dirigés sur elle de l'intérieur des maisons.

5. de Coubvoisier ( Jean-Joseph-Antoine ) , âgé de 55 ans, ancien garde des sceaux, propriétaire, demeurant à Baume.

Pour satisfaire à l'injonction que renferme la commission rogatoire en vertu de laquelle je suis appelé, je dois rapprocher deux époques; celle de mon entrée au conseil, celle de ma retraite.

Au mois d'août 1829, une dépêche télégraphique m'ordonna de me rendre à Paris; elle m'annonçait que le roi me confiait

les sceaux.

J'obéis; je vis M. le prince de Polignac; je le priai de soumettre au roi mes objections et mes craintes : il le fit avec beaucoup d'exactitude et de loyauté. Le roi voulut que je me rendisse à Saint-Cloud ; il me dit qu'il connaissait mes opinions ; qu'il ne voulait lui-même qu'affermir à la fois le trône et les libellés publiques ; que ses ministres ne pouvaient ni ne de-

DES MINISTRES. 479 raient s'écarter de ce but; que de bons esprit* dîneraient sur les moyens , mais que tous reconnaissaient la nécessité d'accomplir la Charte.

Les plans du ministère se sont en effet liés à la Charte; tout prêt pour l'ouverture de la session; les projets de lois, les qui en exposaient les motifs, devaient obtenir l'assentisages; on pouvait raisonnablement espérer l'une et l'autre Chambre.

La Chambre des députés fut dissoute; des plans, des conseils de toute sorte , ont dès lors assailli le roi et les ministres.

Le 2\ avril, le président du conseil soumit à la délibération la question suivante : Que fera-t-on si les nouveaux choix présagent une opposition plus violente , une majorité plus hostile?

J'opinai le premier : mon avis fut qu'un ministère sans majorité devait se démettre ; j'ajoutai que, si cette opinion ne prévalait, je ne pouvais continuer de faire partie du conseil. M. de Chabrol opina dans le même sens. Le conseil n'arrêta rien : la retraite de M. de Chabrol et la mienne fut, dès ce jour, chose convenue ; mais elle ne dut être officiellement connue qu'après le retour de M. le Dauphin , qui allait se rendre à Toulon.

on n'agita, relativement à la politique inquestion , savoir : S'il ne convenait pas que collèges électoraux fussent terminées avant de notre remplacement au conseil du roi ? Cette question avait été proposée par M. de Montbel; il in- : sur la nécessité de l'ajournement; telle était aussi l'opinion de M. Guemon-Ranville. M. de Montbel voyait la crise et le danger ; il desirait vivement des choix modérés , et trouvait une ressource dans le retour de M. de Villèle , de qui la gauche et le centre gauche avaient montré l'intention de se rapprocher ; il ne doutait pas que M. de Villèle ne réussît à ramener l'opinion par la composition du nouveau cabinet et la direction qu'il saurait lui donner.

M. le Dauphin revint de Toulon ; peu de jours après , le Jfoniteur annonça notre retraite. M. de Montbel voulut aussi se retirer : il résista pendant deux jours aux plus vives instances; il

la condition expresse qu'il remettrait son t après les opérations des collèges d'arronet avant même qu'on n'en eût connu le résultat, rai su dès lors que cet wcellent homme, dont l'intégrité, le

m procès

désintéressement, les vertus et la modestie sont au-dessus de mes éloges , n'avait abandonné sa résolution que pour se lier au sort du monarque dont allait se briser le sceptre.

M. de Gucrnon-Ranville s'est montré, dans toutes les délibérations auxquelles j'ai assisté, fidèle aux principes de la Charte. La France est centre gauche; je me rappelle qu'un jour, au conseil du roi , il peignait ainsi l'opinion de la France. Il m'a écrit deux fois depuis mon départ de Paris. Sa première lettre est du 5, sa seconde est du 30 juillet.

Dans la première , il m'informait confidentiellement de tout ce que sa position avait de critique ; il voulait bien me demander conseil, il repoussait sans indécision l'idée de suspendre la Charte, celle de dissoudre de nouveau la Chambre et de procéder sur-le-champ par ordonnance. Quelques hommes probes, mais aveugles, un plus grand nombre de méprisables intrigants poussaient à ces mesures, et ne voyaient que la des moyens de salut. M. de Ranville les traitait de fous ; de tels actes lui semblaient plus qu'impolitiques ; ils seraient immoraux, disait-il; le roi violerait ses serments.

Il hésitait sur un principe : les lois sont faites pour les besoins du moment. Ne pourrait-on pas en suspendre l'exécution si d'autres besoins plus pressants rendent cette suspension nécessaire? L'article -14 n'a-t-il pas prévu ce cas, et montré la ressource ?

Je lui répondis que suspendre, par ordonnance, l'exécution des lois , ce serait évidemment violer la Charte , etc.

Dans sa seconde lettre, M. de Ranville me donnait les désastreux détails des journées des 27, 28 et 29 juillet , regrettant de n'avoir pas été lui-même frappé d'une balle. Il me rappelait sa lettre du 5 , et me disait que mes raisonnements t'avaient convaincu, qu'il avait combattu de toutes ses forces les projets d'ordonnances, au conseil et devant le roi, qu'il avait insisté sur la nécessité de réunir les Chambres. Il ajoutait que, dans l'intervalle de la délibération sur le principe à la rédaction définitive, il avait été dix fois tenté de mettre sa démission aux pieds du roi ; que dix fois il avait pris la plume pour écrire à ce sujet au président du conseil ; qu'il avait été retenu par la crainte d'affliger le roi par une retraite qui , dans ce moment critique, aurait eu l'air de l'abandon, et la crainte non moins vive de paraître fuir devant le danger.

£n donnant ma déclaration, j'ai spécialement fait mention de

DES MINISTRES. iS\

deux membres dû conseil du roi, M. de Ranville et M. de Montbel : j'étais requis de ni'expliquer sur deux lettres que j'ai reçues du premier : le second sera jugé par contumace ; je ne devais pas dissimuler des faits qui peuvent éclairer les juges.

On pourrait induire de mon silence sur M. le prince de Polignac, que dans les délibérations auxquelles j'ai assisté, il a pu, notamment le 21 avril, manifester le plan ou l'idée des mesures prises en juillet.

Je déclare que, dans aucune délibération, M. le prince de Polignac n'a, implicitement, ni explicitement, manifesté l'intention de porter atteinte à la Charte. Il croyait, il voulait la respecter dans toutes les mesures qu'il concevait pour assurer l'ordre et affermir le trône. Le plan des ordonnances rendues en juillet n'a été formé qu'après ma retraite ; je ne puis produire, devant la justice, aucun renseignement à ce sujet.

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